Imagho :: Soleil de Tokyo

Jean-Louis Prades a déjà son épitaphe : « il croyait en la musique que l’on joue, pas en celle que l’on fabrique ».

C’est en ces mots qu’il me présenta son album Soleil de Tokyo. A son écoute je me trouvais pris par des états de conscience contraires. Qu’étais-je en train d’écouter ? Un album, une bande originale, un livre qui se lisait au fil d’une musique dont les notes devenaient des mots, alors que les mots eux-mêmes se refusaient au chant ?

Il est des disques qui sont des expériences de lecture, et quand vient le moment de transmettre, nos conceptions sont sainement secouées.

Soleil de Tokyo s’écoute et se lit, nous projette dans nos propres représentations.
Je passais ainsi du brouillard complet à la brume matinale qui borde les rivières, déformant les perceptions sonores mais ne masquant plus tout à fait l’environnement. « La Loire » semblait suivre un fil sinueux, des images entrecoupées par le clignement des yeux. Mes yeux, je les fermais peut être souvent pour ressentir le souffle de « Chaque saison ». Peut être car entre réel et ressenti tout se fondait, absorbé que j’étais dans l’esprit d’un autre. Des images, des imagos s’inscrivaient par une insistance qui suggérait une connexion totale avec l’auteur. Ces moments tirés du réel, de façon furtive quand bien même l’état qu’il décrit est inscrit (« Jamais ») provoquèrent un sentiment étrange d’inversion. Le parler, le recueil de fugacités…je fermais les yeux et j’étais soudainement derrière ceux de Jean-Louis. Lui même se transformait et l’expérience de l’écoute nous envoyait dans un lieu intermédiaire fait de nos projections conjointes. Un immense soleil rouge catalysait nos sens, les vagues se synchronisaient aux rythmes des mélodies tandis que les reflets de l’astre sur l’eau suivaient l’ondulation du vibrato des guitares.

La voix était ce fil ténu qui nous maintenait au rivage d’un réel devenu vaporeux, narration flottant comme flotterait une bouée en plein océan. « L’incendie » nous envoya des signaux des bords de nos consciences, comme pour nous rappeler qu’un rêve n’est rêve que si l’on en revient. Une montée en intensité comme une balise de détresse, où les lueurs d’une mélodie merveilleuse nous firent rebrousser chemin. Sur ce retour nous croisâmes Kat Onoma et Virginia Woolf pris dans la composition d’un poème où les mots voyage onirique et mort se confondaient. C’est bien parce que tout rêve peut nous perdre que Soleil de Tokyo a laissé des repères.

C’était le récit d’un voyage dans un lieu qui n’existe que le temps de le créer, « paradis perdu » que l’on pourra retrouver au gré de nos abandons.

Barclau