Guillaume Belhomme :: My Bloody Valentine Loveless

Tout le monde s’accorde à dire que Loveless de My Bloody Valentine est un album majeur des années 90 et dont l’influence persiste encore sur la scène shoegaze actuelle. Même si l’album a fait l’objet de nombreuses critiques et de  quelques articles pour son vingtième anniversaire, on connaît peu d’ouvrages entièrement consacré à ce monument du rock.

L’écrivain journaliste et éditeur Guillaume Belhomme a corrigé le tir et vient de sortir My Bloody Valentine Loveless dans la très respectable collection Discogonie de la maison d’édition Densité. Un ouvrage passionnant qui va aux sources du son de My Bloody Valentine et de la personnalité de Kevin Shields. Un must qui ravira tous les passionnés du genre et du groupe. Un livre court à dévorer sans modération. Il n’en fallait pas plus à Electrophone pour avoir envie de poser quelques questions à Guillaume Belhomme.

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Vous avez animé le blog Le Son du Grisli, écrit dans les Inrockuptibles, Mouvement et fait paraître des ouvrages sur le jazz. Comment avez-vous découvert My Bloody Valentine  et qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur l’album Loveless en particulier ?

Loveless est un souvenir de mon adolescence auquel je reviens encore régulièrement – comme Dry de PJ Harvey ou In Ribbons de Pale Saints… J’avais quinze ans quand le disque est sorti, en 1991. J’écoutais alors ce qu’on appelait du « rock indépendant » et photocopiais quelques exemplaires d’un petit fanzine consacré au genre : Jesus & Mary Chain, Th’ Faith Healers, Pavement, Sonic Youth, Pixies, Ride, Wedding Present étaient des groupes que je suivais de près. J’habitais alors Rennes, ce qui m’a permis de les voir quasiment tous sur scène. Pour ce qui est du jazz, c’est venu un peu après, au moment où Blur et Oasis ont sonné le glas de la pop indépendante. Je suis allé écouter John Coltrane et Eric Dolphy avant de découvrir le free jazz – je suis alors passé du « bruit » des guitares au « bruit » des saxophones et des batteries…

Quelle a été votre démarche dans vos recherches, votre écriture ? Envisagiez-vous votre démarche comme un journaliste ou comme un fan du groupe ?

Pour ce qui est des recherches, j’ai puisé dans mes archives adolescentes (fanzines, magazines…), ai dépouillé la maigre littérature consacrée au groupe et, surtout, ai réécouté plusieurs fois le disque. Je n’avais jamais écouté Loveless dans le but d’en rendre compte noir sur blanc, ça avait été jusque-là un plaisir sans objectif ni contrainte. Quant à l’écriture, c’est simplement la mienne, à laquelle les éditions Densité ont fait confiance au point de me laisser prendre quelques libertés (formelles, notamment) avec les codes de la collection Discogonie. J’ai par le passé écrit pour différents journaux (Les Inrockuptibles, Mouvement…) mais sans pour autant être journaliste ; et je ne crois pas être « fan » de quiconque, même si je suis admiratif du travail accompli par tel ou tel musicien… Ma démarche a en fait consisté à me retourner vers l’un des disques qui m’ont constitué avec l’expérience d’écrivain et de musicien qui est aujourd’hui la mienne.

couvLOBELAvez-vous cherché à contacter les membres du groupe et son entourage pour écrire votre livre ? Pourquoi ?

J’ai envoyé une seule et unique question à Kevin Shields. J’ai bien reçu une réponse, mais elle n’était pas de lui. J’évoque cet échange dans le tout dernier chapitre du livre, qu’il faut décoder ! Peut-être aurais-je reçu une réponse si j’avais envoyé ma question à l’époque de la promo de mbv en 2013, qui sait…

Dès la première phrase, vous dites que Loveless est l’album de MBV qui recèle le plus de surprises et qui sans cesse se transforme. Vous arrive-t-il encore de découvrir des choses sur cet album maintenant que vous avez écrit ce livre ?

Pas de découvrir des choses « sur » cet album, mais « dans » cet album, oui. Après, chacun d’entre nous y découvrira ou redécouvrira les choses qu’il est venu y chercher : un refrain, un souvenir, ou une nouvelle couleur qu’il n’avait pas perçue jusque-là. C’est la force de Loveless, justement : c’est un album dense que plus de vingt ans d’écoute n’épuisent pas.

Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que Loveless est un album fondateur. Mais, à sa sortie, comment les critiques l’ont-ils perçu ?

Les critiques « spécialisés » l’ont très bien accueilli, comme ils avaient très bien accueilli You Made Me Realise. On a pu lire ici ou là quelques bémols, mais rien de bien méchant.

A sa sortie, le magazine Rolling Stone dit que « Loveless a redéfini le rock ». Pensez-vous que certaines formations actuelles n’existeraient pas si Loveless n’avait pas existé. Lesquelles selon vous ?

Là, je dois bien avouer ne rien en savoir du tout, je n’y connais plus rien en « formations actuelles ». Depuis que j’ai découvert le jazz créatif, l’improvisation libre, etc. – c’est-à-dire les « styles » que défend le site le son du grisli que je chapeaute depuis plus de dix ans –, je me suis éloigné de la pop et du rock. Je suis bien sûr allé écouter par curiosité pas mal de jeunes groupes mais je n’y ai pas retrouvé l’invention du début des années 1990. J’ai plutôt l’impression que tout le monde distribue des références (Ramones, Velvet, Jesus & Mary Chain, MBV, etc.) sans les avoir vraiment écoutées en tout cas sans avoir réussi  à en tirer quoi que ce soit d’original. Mais peut-être est-ce que je commence à me faire vieux !

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Peut-on dater la découverte de ce « son affranchi de toute influence » (page 14) de Loveless par Kevin Shields ? Commence-t-il vraiment avec l’EP You Made Me Realise, à partir duquel l’utilisation de vibrato devient constante ?

Si l’on veut résumer, on pourrait dire ça, oui – d’autant que l’usage du vibrato est la marque de fabrique du jeu de Shields à la guitare, l’élément le plus important à avoir façonné sa sonorité. Mais avec My Bloody Valentine, tout est plus subtil et parfois même : incohérent ! Un morceau de structure très classique, parfois même un peu naïf, peut être relevé par l’originalité de sa sonorité ou de sa production. Loveless n’échappe pas à la règle, et ses contrastes sont d’ailleurs saisissants. On oublie souvent qu’un morceau de musique n’est pas fait que d’une structure (une partition, pour les groupes les plus rigoureux) et de son interprétation mais aussi des « choses » qui se passent sur le moment, en studio ou devant public, et qui tiennent de l’imprévisible.

On connaît le perfectionnisme de Kevin Shields qui a dû agacer plus d’un et retarder les sorties des albums. Quelles étaient les relations entre Kevin Shields, le groupe et Creation, le label dirigé par Alan McGee ?

Les réponses à ces questions sont dans le livre, il va falloir le relire, Damien ! (Petite précision Guillaume, si je pose cette question c’est pour les lecteurs d’Electrophone et leurs donner envie d’acheter le livre, pas pour moi qui ai bien sûr lu votre prose…). Kevin Shields a toujours nié être un perfectionniste. Maintenant, s’il en est sûrement un – ce qui n’est pas un défaut, à mon avis –, on peut aussi lui reconnaître une envie de « bien faire » plutôt rare dans le métier, qui lui fait travailler et retravailler son disque quitte à en repousser sans cesse la sortie plutôt que d’envoyer un enregistrement qui ne le satisfait pas à un label qui en fera commerce et pourra lui en commander un nouveau. Alan McGee dit dans son autobiographie qu’il a frôlé et la banqueroute et la dépression à cause de My Bloody Valentine ; ce à quoi Shields répond qu’Alan McGee était rarement dans son état normal à l’époque…

Peut-on dire que Loveless est l’œuvre d’un seul homme, Kevin Shields et non d’un groupe ?

Les trois autres membres du groupe sont plutôt d’accord avec ça. C’est d’ailleurs ce qui a fait dire un jour à Debbie Googe : « à chaque fois que j’en­tends quelqu’un parler de nous, je me dis : Ils parlent de Kevin, en réalité… »

MyBloodyValentineLoveless600Vous consacrez un chapitre très intéressant à la pochette. Est-ce que celle-ci n’est pas devenue au fil du temps le symbole de la musique de MBV voire même, au sens large, du style shoegaze.

Je ne sais pas s’il y a un style « shoegaze », les groupes que l’on classe dans cette catégorie pensent d’ailleurs souvent que non. La pochette de Loveless est marquante, en effet. Savoir maintenant pourquoi – est-ce parce qu’elle est tirée d’un clip vidéo et dit beaucoup de son époque ? ou parce qu’elle se garde bien de montrer les visages des musiciens (maintenant, de Ride au Teenage fanclub, la chose était assez courante) ?, je ne sais pas… Dans un épisode des Simpsons, Matt Groening a fait apparaître la pochette de Loveless en surimpression avec cette légende : « That is so 1991 ».

Comment avez-vous perçu MBV, le dernier album de My Bloody Valentine ?

Déchiré, d’abord : j’ai commandé le disque par correspondance, et la pochette a souffert du voyage. Pas surprenant, ensuite, mais c’était plutôt attendu. Je crois qu’il y a des disques après lesquels on ne peut plus faire grand-chose…

Propos recueillis par Damien