GOAT :: Rhythm & Sound

Goat (chisousamadeshita).

La première fois que j’ai entendu parler de Goat, je l’ai misérablement confondu avec le groupe scandinave de musique psychédélique du monde. Et je dois t’avouer avoir été déçu. Oui. On est con quand on a 36 ans. Naturellement attiré par tout ce qui provient de l’Archipel, je me suis néanmoins rendu religieusement en l’Eglise de la Sainte Rotonde du Luxembourg afin de découvrir ce que d’aussi illustres homonymes avaient à me proposer.
Une heure plus tard, un phénomène étrange s’était produit.
Une distorsion temporelle.
Comme si soixante minutes n’avaient duré que le temps d’un claquement de doigts.
L’initiale déception de ne pas entendre flutiaux et djembés danser parmi les roches de la Cordillère des Andes n’était plus qu’un lointain et flou souvenir.
Un des plus beaux concerts de toute ma vie.

Notre premier réflexe a été d’aller discuter avec Hino-san afin de lui proposer de leur sortir leur formidable second album (Rhythm & Sound) en vinyle. La réponse se fit assez rapidement évidente : « Désolé, nous ne pensons pas que notre musique vaille la peine d’être sortie dans ce format. » Sans trop insister sur le moment, je me permis néanmoins de prendre son email et de lui réitérer ma demande une fois la tournée terminée. Impression de déjà-entendu : « Désolé, je ne pense pas…« 

Second contact avec les loustics quelques mois plus tard lors des Musiques Volantes messines. La baudruche se dégonfle. Un concert bâclé. Un son dégueulasse. Le groupe placé en ouverture de festival, histoire d’en être débarrassé pour laisser place aux formations plus « hipsters bonnets barbes » friendly. Néanmoins, toujours la même question posée avec l’acharnement qui me caractérise. Et cet écho familier qui nous brise intérieurement à chaque passage.

Mais on a de la suite dans les idées. En juillet dernier, lorsque les quatre membre du groupe se retrouvent en galère de date, on leur propose de jouer à la Chaouée et de passer la soirée de la veille à Metz. On se fait un bon resto à base de gras de fromage (et putain, ils finissent leurs assiettes), on se balade en ville la nuit pour voir le Graoully s’animer sur la cathédrale, on discute de façon plus détendue et intime que par le passé. Mais Hino-san reste sur ses positions, malgré mes efforts pour le convaincre, à la japonaise (c’est toujours plus simple de faire du business avec un peu de bouffe et d’alcool ; manque de bol, il ne boit pas). Leur concert n’en restera pas moins un moment de grâce absolument incroyable, lavant le précédent affront messin de la plus magnifique des façons. Une beauté sans nom digne du meilleur de Steve Reich, laissant la cinquantaine de curieux présents exsangues et cois.

Début 2018, j’y pense encore et j’en viens à me faire une raison : Rhythm & Sound ne connaîtra jamais une sortie vinyle. Sauf qu’au détour de mes errances digitales post-repas de midi au magasin, je tombe sur cette grise et familière pochette de disque au prix imbattable de 2300 yens. Oh bordel. OH PUTAIN DE BORDEL. Hino-san se serait-il enfin décidé à donner suite à mes incessantes suppliques ? Il semblerait que oui. Surtout, le projet discographique sous mes yeux qui mouillent regrouperait des morceaux de leurs deux albums, dans un souci d’exhaustivité et de cohérence. Bien joué, Hino-san.

Si tu as eu l’occasion de voir le groupe aux Rotondes ou à la Chaouée, j’ai envie de te dire que ce disque ne te servira à rien. En effet, aucun enregistrement ne pourrait surpasser la puissance émotionnelle de la première performance. Quant à la seconde, elle n’avait déjà absolument plus rien à voir avec la musique jouée sur les deux albums, parus respectivement en 2013 et 2015. Le quatuor, centré autour d’Hino, est un modèle d’interchangeabilité de personnel. Mais c’est ce qui est beau avec ce projet. Chaque fragment peut être relié à son tout sans pour autant que cela soit d’une évidence abrutissante. Bien entendu, tu reconnaîtras fatalement la rigueur rythmique affolante de « New Games » et « STD », leurs circonvolutions mélodiques anémiques terrifiantes et ce pouvoir de danse absolument impensable. Car c’est aussi un autre fabuleux truc à souligner chez lui : Goat aime le contre-emploi. Faire sonner une batterie live comme une boîte à rythmes, un saxophone minimal comme une grosse caisse, une basse comme un synthé ou une guitare comme…, comme quoi d’ailleurs ? Ici, techno et rock répétitif se confondent sans se morfondre, dans une précision hallucinante qui ne met heureusement jamais les émotions de côté (c’est beau de sourire aux larmes face à cet exploit de concentration extrême dont font preuve les musiciens). Une nouvelle forme de musique est ainsi créée, débarrassée de tout attirail tape-à-l’œil (les types sont no bullshit et laissent la musique parler), tenant autant d’un math-rock poussé à l’extrême que d’un jazz industriel profondément expérimental.

On me souffle à l’oreille que Goat serait de nouveau en tournée en Europe dans quelques temps. Inutile de préciser qu’un passage par chez nous serait aussi envisageable que totalement immanquable.

Florian