Gnod :: Chapel Perilous

Le groupe britannique Gnod sort un nouveau disque le 4 mai et c’est une super nouvelle !

Formé en 2006, ce groupe est davantage une sorte de collectif dont les membres et la configuration changent constamment au gré des albums (parfois trois ou six musiciens, quelquefois même deux batteurs simultanément…). Albums d’ailleurs nombreux, car ce groupe est extrêmement prolifique (une sortie par an!). Refusant les étiquettes, qui sont  difficiles à définir puis à coller, tant leur style change d’un disque à l’autre, ils se sont vus affublés des qualificatifs de psyché, krautrock, post-punk, noise, doom… En définitive, leur son est définitivement rock.

Originaires de Salford, surnommée Dirty Old Town (tout un programme!), en Angleterre (si comme moi tu es déjà pas très fort en géographie française, et encore moins en géographie anglaise, sache, pour ta culture générale, que c’est proche de la douce ville de Manchester), ils sortent donc leur album Chapel Perilous, sur le label Rocket Recordings (responsables par ailleurs des sorties de disques de groupes comme Goat, Shit and Shine…)

Je les ai découverts un peu par hasard, grâce aux propositions d’un site de vidéos bien connu des internets… En cherchant et farfouillant un peu, la pochette de ce qui était à l’époque (2017) leur dernier album m’avait complètement sauté à la gueule : ‘Just say no to the psycho right-wing capitalist fascist industrial death machine’, écrit en lettres capitales noires massives sur fond rouge. En tant que gauchiste de base, je ne pouvais qu’être d’emblée séduite ! Outre la particularité d’être très engagé politiquement, ce que j’avais apprécié de ce disque était la formidable énergie qui en ressortait, le mélange des styles, le côté à la fois très lourd et épuré, l’oscillation entre les guitares rock et un aspect dansant, voire carrément funky ou rap par moments…

Puisque c’est l’intitulé de l’album qui m’avait interpellée initialement, j’ai décidé d’en savoir davantage sur le titre du nouveau disque Chapel Perilous ... ‘la chapelle périlleuse’. Il est fait état de cette chapelle dans la légende arthurienne ; les chevaliers de la table ronde, alors en quête du Graal s’y rendent plus ou moins régulièrement, notamment Lancelot et Gauvain. Plus récemment, les termes de ‘chapelle périlleuse‘ sont repris par T.S. Eliot (1922), référence directe à la légende arthurienne, dans sa publication « la Terre Vaine » et constitue l’un des trois thèmes du 5e chapitre.

Cette chapelle est entourée d’un cimetière et « Jamais homme ne s’y est rendu sans qu’il n’ait rencontré, sans exception, une très merveilleuse aventure. Et tous s’en reviennent blessés, infirmes ou en proie à l’épouvante ». (‘La Quête du Saint Graal et la mort du roi Arthur‘, Juan Vivas, Xve siècle). Nous voici prévenus…

Cet album est, à nouveau, extrêmement différent du précédent. Exit les aspects dansants et funkys. Entrons dans le mysticisme et le chamanisme. Et l’expérimentation musicale. Et le rock bien lourd. Et l’angoisse.

Ce disque n’est pas réellement unitaire, et il serait complexe de tenter de l’appréhender, de le décrire tel un bloc monolithique. En voici donc le compte rendu de mon écoute (de mes écoutes) des cinq titres qui le composent:

L’album s’ouvre sur le massif ‘Donovan’s Daughters‘ (15 minutes). La rythmique, d’abord imposé par des sons de guitare courts et secs, est double et hypnotique, pour davantage nous happer d’emblée… et nous entraîner . Le morceau s’enrichit de couche en couche, ajoutant de plus en plus de subtilités et de sons, rythmes, mélodies, jusqu’à nous perdre dans la confusion et de ce tout qui n’est que parties multipliées à l’infini… mais qui reste très cohérent. Et soudain, le tout s’épure brutalement et nous laisse dans une attente anxiogène. La voix de Paddy Shine au départ agressive, mais à la sonorité assez classique se dissout… et laisse place à des chuchotements d’hommes, de femmes, qui prennent de plus en plus de place. Sorte de parenthèse étrange en plein milieu du morceau… Avant que les guitares lourdes, la brutalité, la distorsion, le punk, l’énergie, l’agressivité du chant ne reprennent le dessus pour un final particulièrement orgasmique.

S’ouvre ensuite ‘Europa’, morceau étrange, qui contraste terriblement avec le 1er ; fantomatique, sans musicalité, qui allie un delay ultra-présent, des percussions et des bruits semblant provenir de friches industrielles laissées à l’abandon et des paroles féminines, sortes d’échantillons vocaux évoquant l’engagement de et dans l’Europe.

‘Voice for Nowhere‘, titre central de ce disque, nous plonge ensuite dans le mysticisme le plus total, débutant avec des sons de cloches, gongs, puis à nouveau des percussions inhabituelles, dans un ensemble proche du bruitisme, mais avec une certaine organisation rythmique. Le tout sans aucune voix pour nous indiquer le chemin. Un peu comme s’il s’agissait de nous laisser dans une brume noire et aveuglante, simplement guidés par des rythmes sourds et progressivement davantage présents, répétitifs, et au final fortement hypnotiques.

A Body‘ est un morceau qui est dans la continuité des deux précédents : delay et écho exagérément présents, bruits et sons particuliers. Cette fois-ci, le morceau est plus lent et davantage déstructuré ; une voix masculine effrayante, voire menaçante, des sons de guitare saturée et amélodiques s’ajoutent à cette ambiance intense, lourde, anxiogène, déstabilisante.

Enfin, ‘Uncle Frank says Turn it down’, morceau offensif et violent d’emblée, pétri de noise-rock intransigeante, de guitares saturées et distordues, de rythmes de batterie bien plus classiques, vient nous délivrer de ce mysticisme post-industriel sombre et angoissant. La brutalité et l’agressivité finissent par être notre salut et nous sortent de cette torpeur chamanique et hypnotique, en nous ramenant à du connu et à la réalité, fut-elle violente.

Au final, c’est davantage une dystopie futuriste post-industrielle que nous propose Gnod avec leur chapelle périlleuse, et non un récit mythique pré-moyennageux. Il n’y a ici rien de merveilleux ni de glorieux. Il y a en revanche un disque très subtil, intense, déstabilisant, intimidant, insaisissable, surprenant. Gnod s’aventure encore et encore sur des chemins tortueux, se risque à l’exploration musicale audacieuse et hardie, nous emmène dans des territoires inexplorés, où nous-mêmes en venons à vivre une expérience mystique sombre, transcendantale, et ô combien révélatrice et novatrice.

Elissa