Girls In Hawaii

La dernière fois que Girls In Hawaii foulait la terre nancéienne, c’était le 21 octobre 2004 au Terminal Export. A l’époque, le groupe venait de sortir l’inusable From Here To Here et Denis était encore présent derrière sa batterie. Depuis, le sextet Belge a fait pas  mal de chemin à la recherche de solutions pour s’évader (Plan Your Escape en 2008) avant d’être frappé par la perte tragique d’un de ses membres fondateurs, obligeant le groupe à se remettre en question et à surpasser une véritable montagne d’interrogations (Everest 2014).

Leur retour à Nancy en mars dernier était donc l’occasion pour Electrophone de faire le point avec eux sur ce qui s’apparente aujourd’hui comme une renaissance portant le nom d’Everest. Un album sombre et mélancolique dans les premières écoutes mais qui, au fil du temps, s’avère être lumineux, vertigineux et rempli d’espoir. Rencontre avec le guitariste et chanteur du groupe Antoine Wielemans.

Electrophone : – Dans les Inrockuptibles vous avez dit “C’est compliqué, on ne sait pas encore très bien comment parler de ce disque”. Est-ce qu’il y avait une certaine crainte des premiers retours critiques sur l’album  après avoir été longtemps absent ?

Antoine : Naturellement, on appréhendait un peu la façon dont les gens allaient accueillir l’album, mais  très vite on a eu des retours élogieux de notre entourage et de la part de notre label. Personnellement, on était tous plutôt fiers du travail fourni.

Le fait de dire que ça allait être compliqué de parler d’Everest venait principalement de la façon dont nous allions aborder le sujet délicat du décès de Denis. Dans les premières interviews, personne n’osait trop en parler et bien souvent les journalistes tournaient autour du pot avec des questions dont ils ne savaient pas trop s’ils avaient le droit de les poser. Ça donnait parfois aux interviews une certaine tension. D’ailleurs, les deux premiers jours de promotion ont été particulièrement compliqués.  On a d’ailleurs douté et on s’est interrogé sur le fait qu’on n’arriverait peut être jamais à parler d’Everest.

– Vous avez été absent pendant pratiquement trois ans à cause des évènements que l’on connaît, et ce qui est frappant à l’écoute d’Everest c’est qu’on a l’impression qu’il symbolise pour vous une renaissance. Est-ce que vous avez ressenti la même chose en composant l’album ?

Si on prend le fait que l’album ait été écrit et enregistré de manière différente, on peut considérer ce dernier effectivement comme une renaissance. Nous avons travaillé avec Luuk Cox qui est un producteur très directif et on avait choisi de se laisser diriger. Et puis, pour la première fois avec Lionel, nous nous sommes ouverts à l’apport des autres membres du groupe. Ça a d’ailleurs pas mal chamboulé nos compositions. D’une certaine manière, on voulait qu’Everest soit différent. C’était important pour nous que ça ne soit pas une redite de nos précédents albums pour ne pas tomber dans la nostalgie de ce que l’on faisait avant avec Denis.

L’idée de renaissance vient aussi du fait que Lionel et moi  on s’est pas mal isolé après la disparition de Denis pour avoir une certaine liberté d’écriture.  D’ailleurs, au départ, les chansons sur lesquelles nous avons travaillés n’étaient pas forcement destinées à Girls in Hawaii.  On se sentait, à l’époque, peu concernés par le fait que ce que l’on écrivait devait plaire ou non au groupe et aux fans.

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© Damien

– Est-ce que vous vous êtes posé la question d’arrêter le groupe à un certain moment ?

Après le décès de Denis, il y a eu vraiment un coup de massue. Pendant un an, on avait envie de rien et c’est clair que pendant cette période, le groupe était potentiellement terminé.

Personnellement j’étais complétement perdu et j’ai même songé à arrêter la musique. Je m’y suis remis petit à petit dans un premier temps afin de savoir si cela avait encore un sens dans ma vie et si j’étais toujours capable d’écrire des chansons. J’ai beaucoup travaillé sur moi, même dans un premier temps sans jamais penser au groupe ce qui m’aurait mis d’ailleurs une pression de plus.

– Est-ce que vous avez pris l’enregistrement de l’album comme un acte thérapeutique ?

L’enregistrement a été assez court et on a enregistré l’album en seulement deux sessions. On avait besoin d’aller vite, les chansons étaient pour la plupart toutes quasiment prêtes et notre producteur nous poussait dans ce sens. L’essentiel était d’avancer sans trop se poser de questions. L’acte thérapeutique s’est plutôt fait avec l’écriture qui s’est étalée sur un an et demi. L’enregistrement, lui, nous a surtout aidés à retrouver la motivation  nécessaire pour concrétiser le projet,  un moment « déclic » où l’on s’est à nouveau  senti musiciens.

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© Damien

– On parlait de renaissance tout à l’heure, est-ce pour cela que vous avez mis The Spring (le printemps) en ouverture de l’album ? Faut-il prendre cela pour une métaphore d’une renaissance ?

Effectivement, Spring est un titre un peu froid et brumeux qui convenait, au premier abord, mieux à la clôture de l’album qu’à l’ouverture. C’est Luuk Cox, notre producteur, qui nous a conseillés d’ouvrir avec ce titre. Cette légère prise de risque nous a plu. C’est le seul titre d’Everest qui a été très peu retouché et on a préféré garder la démo qu’on trouvait hyper vivante et riche. Elle est en petit décalage par rapport au reste de l’album mais, en même temps, elle pose une forme d’ambiance et de réflexion par rapport au reste du disque et à ce qui nous est arrivé.

– Le groupe existe depuis plus de 10 ans maintenant. Avec Everest, on sent que vous avez pratiqué une nouvelle approche dans la manière d’écrire les morceaux, et qu’aujourd’hui vous n’hésitez plus à incorporer d’autres styles ? Everest est peut être l’album qui a le plus un côté électronique. Est-ce dû au travail avec Luuk Cox ?

Luuk Cox est un musicien issu de la scène électronique qui est assez éloigné de nos repères habituels. On avait d’ailleurs quelques doutes au départ, mais après trois jours de studio, on a très vite compris que cette collaboration offrait pas mal de possibilités. Ça a d’ailleurs permis à François, notre nouveau clavier assez friand d’instruments vintages, de s’intégrer plus vite au groupe.

Le résultat donne un album moins boisé que nos précédentes sorties, mais les nappes de synthés donnent un coté plus aérien, lumineux, évoquant l’altitude et le vent à notre musique et c’était une de nos volontés.

– Les éléments naturels mais aussi géographiques sont toujours présents dans les thèmes de vos chansons, et cela depuis votre premier EP Found In The Ground – The Winter EP. Pour prendre quelques exemples de titres, vous avez écrit The Spring, Switzerland et le dernier album s’appelle Everest.

On a tous plus ou moins besoin de traduire nos envies musicales en les confrontant aux éléments naturels qui sont des choses concrètes. On ne veut pas rester trop abstrait et c’est comme cela qu’on fonctionne. Avoir des lignes directrices, pour que tout le monde comprenne dans quel sens on va, c’est important. Faire un album dont les sonorités sont codifiées sous le terme d’Everest et se dire que l’on a envie que le son de l’album ressemble à du vent et à des sommets enneigés évoque pour nous des images qui sont très parlantes. From Here to here était ensoleillé et estival avec pour cadre des grands champs. Plan Your Escape pourrait se traduire par une ambiance hivernale et des forêts humides. Everest ressemble plus à des sommets montagneux et au  vent.

Après, on ne veut pas se référer obligatoirement à la nature. Un jour, peut être, on composera des chansons plus urbaines  avec pour thème les villes et ses populations qui s’entrechoquent. C’est passionnant, lorsque tu écris des chansons, d’essayer d’y incorporer des éléments naturels.

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© Damien

– Même dans vos pochettes les éléments naturels sont très présents. Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Thierry de Cordier qui est à l’origine de la pochette d’Everest ?

Thierry de Cordier est une personne qui vit un peu comme un ermite. Il n’a pas de téléphone, pas d’adresse mail, il n’est absolument pas connecté. Nous l’avons contacté par courrier et tout est passé par l’intermédiaire de son agent.  Comme on adorait ses tableaux,  on lui a simplement demandé si on pouvait utiliser son travail pour notre pochette en lui expliquant notre projet. Il a fallu être patient, car même son agent ne communique avec l’artiste que via courrier postal. Lorsque nous avons reçu la réponse de Thierry de Cordier, l’accord était écrit à la plume et posé sur un parchemin. Un journaliste a d’ailleurs essayé d’organiser une interview croisée entre nous et le peintre, mais ce dernier a refusé. Nous ne l’avons finalement jamais rencontré.

– Le thème de la perte d’un être proche, la luminosité, la délicatesse d’Everest font penser à Elektro-shock Blues de Eels.

C’est effectivement un album qu’on a beaucoup écouté et qu’on trouve fascinant dans sa capacité de sortir d’une période de crise et de souffrance. Après, on n’y a pas forcément pensé lorsqu’on travaillait sur Everest. Au départ, on voulait simplement savoir si on était encore capable de refaire de la musique et rien de plus. Dans le même genre, l’écrivain Mark Oliver Everett a eu un réel impact sur nous.  On est tombé sur sa biographie (Tais-toi ou meurs 2011) à un moment plein de doutes. Ce livre nous a redonné l’espoir parce qu’il parle entre autre du bonheur simple de faire de la musique.

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– On a l’impression aussi qu’Everest vous permet de casser cette image du groupe pop indé « un peu comme tous les autres », pour devenir un groupe plus singulier avec une histoire et plus de maturité.

Pour moi, la maturité était déjà présente dés le second album. Avec Everest, je dirais qu’il y a un mélange de nos deux albums, car on voulait quelque chose de plus juste et de plus assumé. Il y a des côtés très pops, très lumineux et d’autres côtés plus sombres. C’est un album plus libre et moins en réaction à des critiques, des chroniques des précédents albums.

– Le titre Everest est plus qu’un titre d’album. Il n’est pas à prendre au premier degré. Il faut plutôt le prendre comme quelque chose d’insurmontable ? 

On voulait un titre qui symbolise l’espoir et on aime la richesse et la symbolique d’un lieu comme Everest. Clairement, on ne voulait pas se cantonner à un seul sens et on aimait l’idée de l’imaginaire de la montagne. Et puis, il y a aussi l’idée de quelque chose d’inatteignable avec sa dimension terrestre mais auquel l’être humain n’a pas vraiment accès.  Une sorte de frontière entre le ciel et l’endroit où nous vivons,  un mot-clé traduisant vraiment nos envies musicales, à savoir le vent et l’altitude.

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© Damien

Propos recueillis par Olivier et Damien

Crédits Photos : Damien

Merci à Europop et l’Autre Canal Nancy

Girls In Hawaii en tournée

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