François R. Cambuzat :: « J’aimerais faire la révolution »

François R. Cambuzat est un voyageur, un explorateur de la musique, un artiste sans frontières avide de rencontres et de collaborations. Ses projets sont multiples et inétiquetables. Après plus de 4500 concerts à son actif au sein de l’Enfance Rouge, le Putan Club, The Kim Squad, Il GranTeatro Amaro et j’en passe, une quantité toute aussi impressionnante de collaborations diverses (Lydia Lunch, Eugene S. Robinson, Denis Lavant, Lofti Bouchnak…), il n’a rien perdu de sa passion et de sa créativité. François R. Cambuzat est si actif, toujours en mouvement, que l’on en perd facilement le fil. Puis vient un moment où l’on recroise sa route, sur scène, et on se prend une claque mémorable. Entre prestations live intenses, musique d’une richesse rare et la générosité qui semble le caractériser, François R. Cambuzat est certainement un des musiciens les plus remarquables aujourd’hui.

Parlons d’abord un peu de tes débuts. Tu es né à Saigon, au Viêt-Nam, et à 17 ans tu jouais à New-York avec Dizzy Gillespie. Je dois reconnaître que je suis curieux de savoir quel a été ton parcours pour passer de Saigon à Dizzy Gillespie à New-York. Tu peux m’en dire plus à ce sujet ?

Saïgon. Un des premiers emplois de mon père était sur une plantation d’hévéas, dans les montagnes, loin de la capitale. De retour en France, nous n’avons pas arrêté de déménager, je pense que mon père, né au Maroc, ne reconnaissait pas le pays de son passeport.
Dizzy Gillespie. Beaucoup plus tard. Bassiste (indus, punk, métal) à la base, j’avais décidé d’appendre le saxophone. En total autodidacte, je me suis acheté un Selmer, étudiais sous les ponts (avec la réverbération j’étais un dieu), et commençais à travailler dans les bars et clubs.  Après quelques temps, je décidais un apprentissage plus sérieux et décidais d’aller dans une école de jazz.  A l’inscription, le professeur de saxophone me demanda de jouer, pour comprendre mon niveau. Après quelques notes, il m’arrêta et appela tous ses collègues. Il y avait aussi Dizzy qui donnait une masterclass. En fait, ils venaient tous pour voir que je tenais mon bec à l’envers, avec un son énorme, style Clarence Clemons sous acides. Tout le monde rigolait, mais (pour les faire taire, je pense) Dizzy me complimenta et m’invita deux mois après pour trois soirées payées au Blue Note de New York. Je fis mes valises pour toujours, déménageai, jouai avec Dizzy et connu la misère, la vraie, revendant tout petit à petit pour payer mon taudis à Bedford Stuyvesant. Impossible de travailler avec un visa touristique et périmé. Je fus sauvé de ma première famine par le rock’n’roll sur la 5ème avenue, passant devant une librairie blindée. Iggy Pop y signait son autobiographie « I need more », je baratinai l’attachée de presse, interviewai Iggy, pris quelques photos avec mon appareil nuage-soleil et vendis le tout en France. J’étais devenu un correspondant free-lance. Je survécu encore un peu dans l’enfer, pris une infection et allai à l’hôpital où sans couverture ni carte de crédit la direction appela la police qui m’accompagna à Bedford prendre mes trois affaires pour me jeter sans aucun soin dans le premier avion pour Paris, payé par l’ambassade.

Avec ton premier groupe en Italie, The Kim Squad, tu étais signé sur Virgin, avec plus de 100000 albums vendus. Avec Putan Club vous êtes sur un petit label, aux antipodes d’un Virgin et consort. Le concert du Putan Club que j’ai vu sonnait très industriel, aussi abrasif que du Godflesh, et pourtant il serait réducteur de vous réduire à un groupe de rock industriel. Au-delà de la musique, il y a une alchimie évidente entre Gianna et toi. Qu’est-ce que, selon toi, la musique de Putan Club ?

Gianna Greco (Putan Club, Ifriqiyya Electrique, Machine Rouge,…) et moi avions décidé de ne jamais plus publier d’album ni de faire de communication, chronophage et auto-célébrative, ni de travailler avec des agences artistiques. Nous réservons chaque année deux mois entiers (septembre/octobre) au booking que nous faisons nous-mêmes. 12 heures Gianna, 12 heures moi-même, chaque jour, week-ends compris. Chaque année, les périodes les plus horribles de notre vie, car vendre du saucisson ou de la musique c’est en fait exactement la même chose, sauf que les gens croient que la musique n’est pas indispensable. Et donc faire exactement le contraire de ce que la doxa de l’industrie musicale conseille. Comme l’affirme le formidable producteur italien Fabio Magistrali, « si tu prends la direction contraire de là où tout le monde va, tu peux être certain que c’est la juste direction ». Après des années de contrats avec des majors (Virgin Records) ou indépendants (RecRec, T-Rec,…) amis que l’on voit s’endetter seulement parce qu’ils aiment la musique, nous faisons tout nous-mêmes. Et ça marche. Sans disque, sans album, sans promotion. Nous réalisons ainsi une moyenne annuelle de plus de 120 concerts, en Europe, Afrique, Chine, Turquie et Asie Centrale. Cela nous permet de payer les loyers, les factures et créer un fond pour la prochaine réalisation.
Tous les groupes créés auparavant fonctionnaient en mode classique. Mais le Putan Club est un duo, une cellule d’intervention, de résistance, caractérisée par un mode d’agir (actions de force en divers lieux) très proche des premiers complots des partisans européens durant la dernière guerre mondiale et résistants irakiens, afghans ou tchéchènes. La résistance est organisée par les moyens archaïques et immédiats de notre siècle : voix et rumeurs électriques, chars d’assaut et paroles comptées, comme dire de la peinture rupestre au conceptualisme le plus hardi, de l’avant-rock à la musique classique contemporaine à la techno/house plus brutale, du baiser sur la bouche au coup de pied au cul. Les lieux de l’action sont pluriels : de la galerie d’art new-yorkaise au squat bosniaque, du musée allemand au club japonais, du théâtre français au festival portugais.
Pas de batteur, mais le meilleur des batteurs : l’ordinateur. Temps composés, impairs et changement de clefs…mais surtout, pas de vacanciers, de musiciens qui mettent juste leurs culs dans un camion pour faire les héros sur scène en pensant qu’ils sont assis on-the-top-of-the-world. Et encore d’autres musiciens dans l’ordinateur, trombones, violons, drones, qui ferment leurs gueules, ne se plaignent pas et sont à l’heure. Rencontré une fois, Joey Baron qui après avoir écouté nous dit que « de toutes les manières », ces batteries sont impossibles à jouer, contemporainement trop difficiles et groovy . Le Putan Club reste ouvert, bien sûr. Quand un musicien se propose, avant la musique, la première question est : « Gianna trouve une soixantaine de concerts par an, François trouve une soixantaine de concerts par an. En trouveras-tu autant ? » Ce ne sont plus les kilomètres parcourus qui font le bon musicien, mais les concerts proposés, placés et vendus.
Décider que rien ne peut être impossible. Monter une tournée en Ouzbékistan ? Tapez « music venue Tashkent » dans la barre de recherche. Et travailler, rêver… Tout le monde peut le faire, surtout pour des porteurs privilégiés de passeports de cette arrogante Union Européenne d’injustice. Mais personne n’a choisit le vagin de sa mère ou les couilles de son père (la notion de « nationalité » nous est assez étrangère), et nous profitons ainsi de ce passeport bordeaux, privilégiés par le plus grand des hasards de la naissance.

Quel regard portes-tu sur l’industrie du disque, et l’industrie musicale dans son ensemble, aujourd’hui ?

L’industrie musicale ? Qu’elle crève. Je n’ai pas besoin d’elle et je ne pleurerai pas. Et sincèrement, je peux aller jouer à Tashkent, tandis qu’Iggy ne le peut pas. Le vrai ailleurs est mille fois plus intéressant que Londres, Paris, New York, Toronto ou Adélaïde.

Méconnaissant The Kim Squad, je suis allé à la pêche aux informations sur internet. J’en ai plus appris sur Kim-Jong Un et Kim Kardashian que sur The Kim Squad. Comment vous êtes vous retrouvé à vendre 100 000 disques ? Ce chiffre paraît assez incroyable aujourd’hui.

C’était la première fois que Virgin Italy signait un contrat avec un groupe indépendant et rock. Donc promotion, tournée, etc… Nous étions pratiquement les seuls. Et avons eu de la chance.

Ton groupe suivant fut Il GranTeatro Amaro. Ne parlant pas italien, au grand dam de mon grand père italien qui doit se retourner dans sa tombe, je n’ai pas pu apprendre grand-chose sur cette période là de ta vie non plus. Apparemment cette formation t’a amené vers l’Allemagne après la chute du mur. Tu peux m’en dire un peu plus ?

Pour casser le mauvais contrat signé avec la Virgin Italy, je me suis enfui de la péninsule, tout d’abord chez les pingres bataves. Quand le mur est malheureusement tombé, j’étais juste à côté et j’ai déménagé à Berlin Est une semaine après. Je détestais Berlin Ouest, repère de petits branleurs fils d’avocats et de dentistes. Mais j’adorais malgré tout les pays communistes, je tournais souvent en Union Soviétique (et c’est ainsi que j’avais découvert l’Asie Centrale).
A l’époque le grunge commençait, les groupes jouaient de plus en plus forts, etc… Je décidai alors de faire le contraire et de bannir toute électricité sur scène. Le GranTeatro Amaro fut totalement acoustique. Musicalement, il était le fruit de mes curiosités d’alors, des musiques que je ne comprenais pas et donc qui m’interloquaient. J’étais en pleine exploration de la musique classique contemporaine. Berio, Kagel, Messiaen ou même Britten me dérangeaient beaucoup plus que Nirvana. Puis les musiques d’ailleurs, tout d’abord le tango, puis tous les restes magnifiquement sauvages, du flamenco aux pygmées aborigènes. Sur scène, le groupe jouait une musique extrêmement composée et arrangée, mais d’une violence incommensurable. Souvent le public a du signer une décharge, stipulant que les organisateurs n’étaient en rien responsable de tout ce qui pouvait leur arriver. Prises à partie, jets de verre, de bouteilles, d’excréments ou d’encre,  etc… Ce n’était pas de la provocation, c’était juste l’illustration de la vie, intellectuellement fascinante et violente. Le groupe eut un grand succès en Allemagne, Autriche et Suisse, couverture de Spex et ce furent ainsi mes premières très longues tournées.

Ensuite est venu le temps de ton groupe avec lequel on te connaît le plus, j’ai nommé l’Enfance Rouge. Qu’est-ce qui a motivé la création d’un groupe comme l’Enfance Rouge ?

Le retour à l’électricité. Et le fait de ne plus prêcher aux convertis, tant le GranTeatro Amaro s’ankylosait avec un public qui nous adorait. Et remettre dans l’électricité les quelques choses que j’avais apprises (atonalité, temps impairs et composés, …), mais n’en disant rien, sous l’étiquette extrêmement banale et consensuelle du rock. C’est aussi vrai que l’extrême volume me manquait, n’en déplaise à la prévention des risques auditifset à ses contempteurs.
PS : « … avec lequel on te connaît le plus… » : cela dépend vraiment où. Dans 90% des pays dans lesquels je travaille, l’Enfance Rouge est totalement inconnue. A Douchanbé, je suis connu pour le flamenco, no joke.

Tu as une quantité incroyable de concerts à ton actif. Tu dois bien rechercher ou fuir quelque chose pour passer tellement de temps sur la route. Qu’est-ce qui te pousse à tourner autant ?

La curiosité, puis la brièveté, l’éphémérité de la vie. Notre temps est signifié. Depuis tout jeune, je voulais voyager, loin (à douze ans, le Transsibérien de Cendrars et  l’Asie de Ravel ont beaucoup comptés) et j’avais individué l’écriture et la musique pour  être indépendant, sans patron, sans maison. Enfin, je ne suis pas tellement intéressé par les panoramas, mais par les paysages humains (Hikmet). C’est aussi pour cela que je suis un très mauvais carriériste, le temps me manque toujours alors je ne vais pas le donner à la promotion, à la communication.  Mon plus grand succès fut d’enfin pouvoir payer mon loyer et mes factures avec la musique. Je suis un privilégié.

Tu sembles clairement privilégier le live aux disques.

Pour les mêmes raisons chronophages et de curiosité. Même si j’adore enregistrer, mixer, créer.

T’es dans quel état d’esprit avant de monter sur scène ?
Heureux.

Est-ce qu’il y a des concerts qui t’ont marqué plus que d’autres ?

Tous ceux qui ont eu lieu dans des endroits rêvés. Dernièrement en Chine ou au Tadjikistan.  Mais de nouveau, ce sont les gens qui me marquent le plus.  L’équipe du Festival Músicas do Mundo de Sines au Portugal est sûrement une pierre blanche.

Là dernière fois où je t’ai vu, avec Putan Club, tu disais que vous aviez plusieurs centaines de concerts derrière vous mais très peu en France. Comment expliques-tu cela ?

Car de nouveau, c’est le temps qui nous manque. La Phrance est un pays qui paye plutôt bien, mais sincèrement Tashkent m’attire plus que Paris.

Ce n’est pas un secret, tourner est physiquement usant. Après toutes ces années, toute cette énergie dépensée, comment arrives-tu encore à tourner avec la même intensité ?

Je crois que nous tournons autour du pot. Toutes ces questions ramènent au point crucial : la curiosité, la découverte, l’apprentissage. Se perdre : sûrement ce qu’il y a de mieux dans la vie. La plupart ne se perdront qu’au moment de mourir et ils ne perdront pas grand-chose. A Tunis, pendant la révolution, j’avais lu ce graffiti sur un mur : « Suivre les étoiles. Pour ne pas finir comme un poisson dans un bocal. » Ca le fait aussi avec Balzac : « La résignation, mon ange, est un suicide quotidien.»

D’ailleurs, avec tous ces concerts justement, tu n’as pas encore eu le droit à un statut d’intermittent du spectacle à vie ?

Je m’en tape.

Rions un peu. Quel est le truc le plus con qui te soit arrivé en tournée ?

En longue tournée, arriver sur le lieu du concert et découvrir que le club a brulé. C’était dans les Pouilles et bien avant le téléphone portable et internet. Temps bénis…

Cela fait plusieurs années que l’Enfance Rouge n’a plus sorti d’album. Tu m’as pourtant confié ne pas manquer de matière. Qu’en-est-il de l’avenir de l’Enfance Rouge sur disque ?

Aucune idée. Après une très très maigre prospection, aucun label n’est intéressé. Je crois que personne n’en ressent l’urgence. Cela me plait ainsi : les trois albums (avec Eugene S. Robinson, avec Lotfi Bouchnake et en trio) sont magnifiques.

En 2013, avec l’Enfance Rouge, vous avez fait un appel à collaboration où vous proposiez à qui veut de mixer votre prochain album, avec une mise à disposition sur la toile de toutes les pistes, titre après titre. L’idée était ensuite de rémunérer le ou les meilleurs mix. Mais depuis aucun album n’a vu le jour. Qu’est-il advenu de tout cela ?

Ce fut une déception. Les mixs reçus étaient vraiment trop respectueux.

 En 2014 tu as collaboré avec l’acteur Denis Lavant au sein de Machine Rouge. J’ai toujours trouvé Denis Lavant assez incroyable. Il fait un peu office d’outsider en France. Comment t’es tu retrouvé à collaborer avec lui ?

C’est l’idée d’élévation (je déteste le mot « transe) qui m’a amené vers Denis. Sans le savoir, depuis quinze ans toutes mes recherches vont vers cela : comment et pourquoi sublimer ? La musique est un incroyable vecteur, bien sûr et m’a conduit vers la Trans-Aeolian Transmission, l’Ifriqiyya Electrique, le N’doëp de Saint Louis du Sénégal comme à l’alévisme du Dersim ou aux chants du Haut-Badakhchan, mais le texte, le texte !!!!! Un premier essai fut avec Lydia Lunch, en l’invitant à ne pas chanter mais à vivre ses écrits. Cela a parfaitement marché, et le Lydia Lunch’s Putan Club tourne régulièrement. Mais j’étais frustré par l’anglais, car dans la plupart des cas les gens venaient pour le charisme et ne comprenaient strictement rien. Je voulais du français….mais avec qui ? Lavant s’est imposé. C’est un punk, et il ne le sait même pas. La Machine Rouge joue aussi ponctuellement, quand nos agendas nous le permettent.

De ce que j’ai pu voir de Machine Rouge en vidéo, Denis Lavant paraît posséder les textes et est possédé par les textes qu’il déclame. Comment s’est fait le choix des textes ?

Possession, totale, oui.  Il est incroyable. A chaque spectacle, il y a toujours des gens qui quittent la salle aux premières minutes : trop d’émotions, de présence, de violence, cela peut être insupportable. Le choix des textes est la partie la plus belle de ce travail, dans le bureau de Denis, comblé de livres jusqu’au plafond et Denis commençant par un texte qui le pousse violemment vers un autre, notre homme sautant sur une étagère et les kilos s’écroulent, découvrant une autre page, etc… Totalement magnifiquement primordial.

Comment créé-t-on de la musique face à un acteur qui a déjà sa propre musique intense, puissante et hors normes ?

On n’improvise surtout pas – c’est ce que tout le monde fait, en général. Mais on structure, on suit, on propose, on envole.

Ce projet a été conçu à Pékin. C’est assez improbable. Pourquoi Pékin ?

Parce que ni Denis ni Gianna ni moi n’avions envie de Phrance.

Est-ce qu’il y aura des suites à Machine Rouge ?

Toujours. En son temps. Ponctuellement.

Ta plume fait montre d’un certain goût pour les mots, la littérature. A quel point celle-ci influence-t-elle ta musique ?

Énormément, je pense que tu l’as compris.  Elles voyagent ensemble.

Quelques lectures à nous recommander peut-être ?

La poésie, merde !!! Celle qui sue, celle qui saigne.  Non exhaustivement : « L’homme percé » de Marc Sastre, « Sur ses propres ailes » de Sylvie Brès, Pessoa, Marcel Moreau, Zo d’Axa, Xavier Grall, LokenathBhattacharya, Henri-Simon Faure, Grégoire de Narek, Velimir Khlebnikov, Angelus Silesius, Marina Tsvetaïeva, Aimé Césaire, Alcide Mara, Sergueï Essenine, Henri Michaux, Antonin Artaud, Federico Garcia Lorca, Pierre Guyotat, MiklósRadnóti, Pierre François Lacenaire et puis merde et merde et merde…

Tout ce que tu fais, créés, est d’une façon ou d’une autre engagé, politique. Dans un monde qui aujourd’hui tend à être celui de tous les extrêmes politiquement parlant, où te situes-tu ?

Anarchiste, bien sûr. Pas celui bourgeois des punks à chiens, synonyme gouvernemental et parlementaire de « bordel ». Mais celui extrêmement organisé, demandant extrêmement de travail et de respect.

Tu as aussi cet incroyable projet avec Gianna Greco qu’est Trans-Aeolian Transmission qui semble être un peu l’aboutissement de tout ce vers quoi tu tendais au travers de tes explorations musicales. Dis-m’en plus. Comment est né ce projet ?

En 2012, lors d’une tournée chinoise passant par la Mongolie intérieure, un ami musicien, fils de barde kazakh, m’en parlait, m’expliquant qu’au Xinjiang le chamanisme était resté pur car formellement interdit par les autorités chinoises. De retour en Europe, ces mots résonnaient encore. Je me demandais ce qui me faisais vivre la musique, pourquoi depuis mes premiers concerts vers douze ans, l’entrée en scène m’emmenait ailleurs, faisait disparaître dépression comme rage de dents. Précision : je suis athée, je ne suis pas non plus un néo-proto-baba, je déteste l’image convenue du chamanisme. Je viens du punk, de la sauvagerie et de l’expérimentation. Et de la curiosité pour n’importe quelle musique que je ne comprends pas et qui puisse m’interroger, depuis la classique contemporaine jusqu’aux quarts de tons orientaux. Chamanisme, donc. Par la musique. Pourquoi donc m’envolait-elle depuis toujours ? J’ai eu donc l’énorme envie d’aller voir comment et pourquoi d’autres êtres humains le faisaient.
Je ne voulais pas de carte postale pour occidental en mal d’exotisme, ni réaliser une recherche ethnomusicologique, je n’en ai pas la formation. Mais je voulais jouer ces musiques, y participer certainement, mais surtout les recréer, ensemble. Car en fait, je comprenais que tout cela était universel. Le rock ou la techno, Eugene S. Robinson comme Iggy Pop, tous sur scène participaient au besoin social de s’évader, d’oublier. D’être ailleurs. Ce n’était qu’une impression, j’étais intéressé par une confirmation. Que toute cette folie avait un rôle social, que toute cette folie était universelle.
Je ne voulais surtout pas tomber dans le piège ignoble de la world-music, ultra-léchée pour un public d’occidentaux bien élevés en mal de jolis ailleurs, où tout est beau et où les autochtones t’offrent le couscous en dansant. J’allais encore une fois le faire pour moi. Et si jamais cela devait un jour monter sur scène, j’en voulais des images à projeter en fond de scène, pour que l’on se perde dans les villes, les déserts, les montagnes.
Avant de partir, je lisais énormément sur le sujet, je devais m’informer, je ne voulais surtout pas voyager en touriste, en idiot occidental qui fait des milliers de kilomètres pour jouer trois concerts au bout du monde et en revient persuadé de connaître Jupiter. Mes lectures changèrent. De Pessoa, Hikmet, Pasolini ou Burroughs, je chevauchais alors les grands classiques du genre, de Eliade à During et Rouget. J’y retrouvais toute la poésie, mais appliquée. Thierry Zarcone, directeur de recherche au Centre National de la Recherche Scientifique à Paris (Groupe Sociétés Religions Laïcité), fut une belle rencontre, même si je me trouvais souvent dépassé par un monde inconnu. Ses conseils me furent précieux, et je l’en remercie. Il ne le sait pas, pense peut-être que je suis un margoulin, mais je lui dois beaucoup.
Je devais voyager léger. Je partais seul. Le premier voyage au Xinjiang fut en hiver, par -25° de moyenne. Techniquement, je m’étais rendu compte qu’une caméra bloquait tout le monde car se sentant observé et je tombais souvent dans le refus ou pire, dans la théâtralité. Mais tous désormais, et même au plus profond des déserts, utilisent des smartphones et sont adeptes aux selfies et autres saloperies du genre. Une recherche m’indiqua lequel possédait la meilleure qualité vidéo et je partais alors avec un Sony Xperia. Pour l’audio, tout se ferait au Zoom, en sachant que le travail de post-production serait énorme et fastidieux. Pour le montage nous demandions à Carlo Mazzotta, italien du Salento mais aussi très bon musicien de l’avant-garde, donc au fait des changements et du langage – et des risques qu’il faut prendre. Mixage et post-production audio ont été réalisés avec Ableton Live, très léger et de qualité suffisante, qui me permettait aussi de travailler et faire entendre puis faire juger les résultats in-situ par les musiciens du Taklamakan. Ceci pour travailler ensemble, et ce jusqu’au résultat final. Si un trombone, un drone distordu ou une rythmique impaire ajoutée ne plaisait pas, je pouvais retravailler immédiatement, sans avoir à refaire 24.000 kilomètres mais surtout en m’intégrant toujours plus loin dans la musique contemplée.
En gros, pour toutes les réalisations de la Trans-Aeolian Transmission (le nom générique choisit pour ces travaux sur les musiques d’élévation – j’ai appris à détester le mot « transe »), c’est ce set-up qui prévaut encore. Il nous permet d‘aller partout, d’y rester aussi longtemps que nous désirons, de le faire voyager en cabine et non en soute, et de ne pas pleurer si le matériel casse ou disparaît.
Nous, désormais : la bassiste italienne Gianna Greco sauta dans l’aventure. C’est une travailleuse propositive, capable de crever de faim ou de froid comme de passer des heures au booking, toujours créative, d’une manière surprenante et toujours optimiste. Pas un boulet de musicien que l’on emmène en vacances. Et j’ai appris à détester les hommes, très souvent peureux et « précieux ». Sans parler bien sûr du double-matériel vidéo ou audio ainsi récolté.
Financièrement, je cherchais des partenaires et l’Institut français de Pékin fut d’une belle aide. Mais le plus important restait financé par les tournées, les concerts.
Retour sur le premier périple en solitaire. J’avais rencontré des chamans, surtout des femmes, j’avais compris leurs peurs du gouvernement chinois, j’étais alors parti pour rencontrer les Dolans, à la musique quasi-atonale, faite de frictions, voix hurlées, déchirées, en un volume paroxysmique, tempi libres, croissant en vitesse et densité, un peu comme s’il jouaient le free-jazz – mais plutôt le speed-trash-metal de la world-music, en un volume incroyable.
Les premières sessions d’enregistrements avaient lieu dans les maisons des villages, mais souvent tournaient au désert, en longue transhumances de voitures puis longuement à pied, instruments, eau et tapis compris, quand les musiciens comprenaient que l’inspiration, la folie, ne pouvaient cette fois-ci être enfermées entre quatre murs. Jusqu’à la nuit noire, les musiques transcendaient alors une infime portion de désert, à l’abri d’énormes dunes. Le dotâr (de la famille du saz turc et du tambûr kurde), le ghijek (viole à pique et peau de poisson), le kalûn (cithare) et le rawapdolan,  l’instrument du diable aux 18.000 cordes suivaient le dap des chanteurs, un tambour sur cadre qui occasionnellement placé devant la bouche donnait un effet de sourdine, ou plutôt d’éloignement.
Car tout devint véritable folie. Comment être aussi arrogant pour pouvoir penser embrasser une région grande comme cinq fois la France ? Kilométriquement, j’en hurlais de bonheur, me déplaçant sur les frontières afghanes ou tadjikes, montagnes de plus de 5.000 mètres d’altitude, campements de fortune, nuits en yourte kirghizes au bord de lacs d’un bleu d’acier, pour redescendre par le KKH, Karakoram Highway, y croiser l’armée chinoise qui remontait, continuer pour le meshrep du jeudi à Yarkand, filer vers Makit pour y retrouver les dolans, et mélodies, rythmes, crissements, moteurs, chants, images, couleurs. Gravés.
Le disque dur déborde, le dérochage sera long.
Et je repars, suis en concert le 23 au YugongYishan de Pékin, puis grâce aux fuseaux horaires le même soir de nouveau en concert au CSO Atlantide de Bologne, début de tournée pour une vingtaine de dates avec L’Enfance Rouge. Sur scène, je pue encore le chamelon que les dolans m’avaient prêté pour ne pas mourir de froid la nuit. Je ne me demande pas ce que je fais là. C’est la même chose, la même intensité. Je suis heureux.
Mais j’avais raté le chamanisme ouïghour. De part l’interdit du gouvernement chinois de le pratiquer et les condamnations qui peuvent s’ensuivre, sur le chaman ainsi que sur sa famille, les officiants rencontrés craignaient pour leurs vies. Je pouvais les rencontrer, difficilement les enregistrer, absolument pas les filmer et je devais ne jamais les nommer, bien sûr. Mais la rencontre avec les Dolans du désert m’avait consolé et ils seraient nos partenaires principaux, lors des prochains mois que nous passerions au Xinjiang avec Gianna.
Enfin, il était impossible de faire venir des ouïghours en Europe. Ils ne sont pas autorisés à voyager mais le plus souvent désignés comme terroristes. Le projet fut joué, la première eut lieu à Douchanbé au Tadjikistan, puis participa à divers festivals en occident, dans le format ciné/documentaire/poésie-concert, avec Gianna et moi seulement, tout les autres musiciens présents grâce à l’ordinateur.

Dans le cadre de Trans-Aeolian Transmission déjà deux films ont été réalisés. Un troisième est apparemment en cours. Jusqu’où prévois-tu d’aller ? Tu pourrais explorer le monde entier de cette façon.

Plusieurs chantiers sont en cours. Nous avons passé énormément de temps au Kurdistan alévi, au Dersim. Mais la prochaine destination est le Pamir, en frontière afghane. Tout cela demande du temps, de l’organisation, de la connaissance et de l’argent. Nous en mettons de côté, chaque jour, pour sérieusement rêver tout cela.

Quand tu approches toutes ces personnes pour ces films, est-ce qu’il y a des appréhensions où tout se fait facilement ? Vous créez quelque chose d’hybride à partir de leurs traditions et vous filmez des moments assez délicats, comme ces enfants en pleine transe.

Je suis un timide et involontairement je pars du fait que je ne vaux rien et que je peux mourir sur l’instant. Partant de là, je suis comme tout le monde.

De Trans-Aeolian Transmission est né l’Ifriqiyya Electrique. Cette collaboration se concrétise par des concerts mais également par un disque. Quelle est la genèse d’un tel disque ?

Tunisie. J’ai désormais un très long rapport d’affection avec ce pays. Ma famille adoptive est à Tourbet el Bey.  C’est un des très rares endroits au monde où je suis bien. Pas de voitures, une population cultivée, un féminisme militant, une médina d’une beauté à vous couper le souffle. De plus, les tunisiens ont fait une révolution, eux. Je savais du Stambeli, le rite de possession musico-thérapeutique implanté en Tunisie par des populations venues d’Afrique subsaharienne, mêlant musique, danses et chants durant lequel certains participants entrent en transe et incarnent des entités surnaturelles. En 2015 je décidais de comprendre. Je rencontrais la scène stambeli tunisoise, entre autres Bellassan Mihoub le fils du yenna Abdelmajid Mihoub et Riadh Essaweche, de la zaouia Sidi Lasmar. Après avoir dévoré son « Stambeli : Music, Trance, and Alterity in Tunisia » (University of Chicago Press, 2010), je contactais Richard Jankowsky, ethnologue ayant passé plus de dix ans en recherches locales. Et j’étais déçu : à mon avis, le stambeli était bien mort, il n’avait plus de fonction sociale mais s’était théâtralisé. Une belle musique, un beau spectacle, mais bien peu de véracité, de réelle fonction sociale. J’abandonnais, je n’étais plus intéressé mais déçu. La chance a voulu alors que je rencontre alors la chercheuse Amel Fargi à Tourbet qui me parla du rituel de la Banga, dans le désert du Djérid, entre Nefta, Tozeur et Metlaoui. Elle m’invita à l’accompagner lors des cérémonies annuelles qui auraient lieu durant l’été 2015.
Trois mois plus tard, aéroport de Nefta-Tozeur. J’arrive de Barcelone, il est minuit, Amel n’est pas au rendez-vous, en retard bloquée sur la route, et l’aéroport est maintenant fermé. Tempête de sable. J’en profite pour étudier le flamenco, jouant pour l’unique gardien avec qui je partage quelques Cristal, les merveilleuses cigarettes tunisiennes. La voiture arrive, Amel est crevée mais nous repartons immédiatement pour la maison de la Banga de Tozeur où le rituel annuel a déjà commencé. Et c’est une claque… aucun théâtre, aucune scène, aucun public mais une masse compacte. Dans la cour, les rûwâhînes (esprits) ont été conviés et maintenant possèdent et tordent les corps de la communauté Banga. Des adolescents se roulent en terre, jambes arquées, regard fixe ; les filles se démènent, forçant et accélérant les rythmes des tablas (tambours) ; des femmes hurlent sans pouvoir couvrir l’implacabilité des tchektchekas (percussions métalliques). L’eau gicle, s’envole en gifles tandis que la fumée du benjoin recouvre nos vies. Nous sommes loin, très loin, là où “sous le symbolisme des génies, les buts profonds, outre les effets sociaux, sont une catharsis, une purification de l’âme par l’extase ; c’est la forme que devait prendre la mystique d’une minorité déplacée, opprimée, exilée et qui s’est accommodée de l’Islam en Afrique.” (Viviana Pâques, in L’arbre cosmique dans la pensée populaire et dans la vie quotidienne du nord-ouest africain, Institut d’Ethnologie, Paris, 1964.) Adorcisme : votre démon personnel possède votre être, et ce pour toujours. Régulièrement il demandera votre corps, il en a un besoin impérieux lorsque vous vous sentez mal et malheureux. La communauté Banga arrive alors, bénévolement, portant le feu pour vous déporter vers votre côté le plus sauvage en un rituel effréné jusque la perte total des sens, votre démon personnel possédant alors votre Être dans son entière totalité. C’est un rituel thérapeutique, de possession et de transe.
Dans les oasis du Sud tunisien, relais pour le commerce caravanier, les esclaves noirs étaient employés dans les services domestiques, la production agraire et les travaux d’irrigation. Sidi Marzûg (le saint noir), originaire d’Afrique sub-saharienne que les Béni Ali auraient acheté à Tombouctou, fut tout d’abord l’esclave de Sidi Bou Ali (le saint blanc), célèbre mystique soufi installé à Nefta au XIIIe siècle.  Suite aux multiples miracles accomplis par Sidi Marzûg, son maître lui aurait affirmé qu’«un marabout ne travaille pas pour un marabout », lui rendant sa liberté et attestant ainsi de la sainteté de Sidi Marzûg. La représentation collective désigne Sidi Marzûg comme un saint puissant mettant à sa disposition un diwan (assemblée) de rûwâhînes, ses serviteurs et ses alliés. Les communautés noires de Tozeur, Nefta, Gabès, Gafsa et Métlaoui le commémorent à travers un rituel annuel festif et sacrificiel, la Banga, pratiquant non un exorcisme mais bien un adorcisme : satisfaire et calmer l’esprit qui possède –et possèdera pour toujours– l’affilié participant à la Banga. L’actuel sanctuaire (zawya) qui abrite le catafalque (thabût) du saint se trouve à l’extérieur de la ville de Nefta, situé à l’extrême ouest de l’oasis de la région du Djérid. Culturellement, la communauté noire résidente au Djérid s’identifie autour de Sidi Marzûg en un syncrétisme développé entre Islam et certaines pratiques animistes. Dans le Djérid, le rituel de la Banga de Sidi Marzûq est un rite extrêmement populaire, se pratiquant dans les marabouts, en maisons privées et dans la rue. Les chants et danses se transmettent de génération en génération, et l’ajami, la langue des ancêtres haoussas, les anciens esclaves noirs vendus en Tunisie il y a des siècles, y est encore chantée. Un syncrétisme entre animisme et Islam
Gianna et moi, nous habiterons alors Tozeur pendant des mois. Notre maison est un peu plus qu’une ruine, mais à 100 mètres de la maison communautaire qui deviendra très vite notre famille. Nous suivons toutes les cérémonies de la Banga, appelée souvent en dernière minute pour aider/soigner une personne, une famille en besoin. A pied dans la ville, en camion si dans un hameau du désert. Nous nous sommes perdus pendant des mois, enregistrant, filmant, travaillant et composant avec les musiciens de la communauté Banga, les anciens esclaves noirs haoussas. Plus de 400 heures furent ainsi captées, en Xperia et Zoom.
Faire communiquer les démons avec les ordinateurs, puis avec les guitares électriques, pour recomposer ensemble ce rituel adorciste de possession. Par rapport aux musiques du Xinjiang, cette fois-ci nous étions plus libres, car nous allions travailler sans instruments mélodiques, en liberté quasi-totale de composition harmonique.
Nous avons cette fois-ci enregistré en un multi-tracking primaire : une piste témoin all-together, puis chacun seul en re-recording. L’énorme travail fut ensuite de faire communiquer l’ordinateur avec la Banga. Ce furent des heures, des semaines, enfin des mois, où courbés sur l’écran nous mettions des millions de points d’ancrage de warpingpour définir les mesures et respecter les tempi, les accélérations, les stop & go, être au plus près du matériau original pour ensuite tout re-arranger. Pas une note ni un tempo ne furent changés, en suivant très exactement les trois moments du rituel : appel à la population, appel au esprits, et possession. Il faisait 45°, les ordinateurs ralentissaient, se plantaient, à tel point que je pensais aller à Tunis pour en acheter un nouveau. La chaleur était insupportable, la sueur inondant nos claviers, Gianna et moi complètement nus quand les adeptes n’étaient pas avec nous. Un jour nous avons finalement investi en un énorme ventilateur, placé en tête de table, pour faire remuer un peu d’air sur nos fronts. Immédiatement, nous avons noté une amélioration des machines. Depuis cet achat, nous mouillions alors régulièrement les culs de nos Macbook qui recommencèrent à être opératifs.
Nous étions bien sûr conscients qu’ainsi du Djérid jusqu’aux discothèques d’Ibiza ou aux clubs rocks moscovites, le besoin de s’oublier, de s’élever était absolument identique. Citant alors Ralf Hütter (in Kraftwerk : Man Machine and Music, de Pascal Bussy, 1991) : « L’âme des machines a toujours été une bonne part de notre musique. La transe a toujours suivi la répétition, et tout le monde recherche la transe dans la vie… et les machines produisent une forme de transe absolument parfaite» , ou Genesis P. Orridge (Psychic TV), expliquant le phénomène: « La trance-music où les gens vibrent et tournent jusqu’a atteindre l’hyper-ventilation et l’expérience des ondes alpha-psychédéliques. (…) Ils se trouvent alors complètement « transe-formés » par cet excès primal et physique. (..) une énergie païenne s’empare d’eux, à force de danser (…). » Donc absolument rien de neuf dans ce que nous voulions réaliser. Mais le faire avec eux, directement, sur le terrain pendant des mois pour que la technologie ne filtre pratiquement rien mais que nous restions près de l’intention et du besoin originels, en une musique recomposée, une cérémonie transcendantale et post-industrielle, puis un concert, sur un film-documentaire-road-movie.
J’avais juré de ne plus jamais publier d’album. Mais tout s’est précipité. Quand en juin 2016 nous avons mis sur Youtube les premiers extraits du film, je fus immédiatement contacté par plusieurs festivals prestigieux (FMM Sines, Roskilde, Womad, Clandestino…) pour l’été 2017. Puis en septembre, Chris Eckman du label Gitterbeat Records nous contactait pour une éventuelle publication discographique. Après réflexion, nous avons accepté, décidant que tous les gains iraient vers Monsieur Hassan, le muqqadem de la Banga. …Et déjà en octobre, nous nous maudissions, Gianna et moi, la phrase récurrente étant « merde, nous avons signé avec Glitterbeat », non à cause de Glitterbeat qui est une merveilleuse structure, mais notre liberté s’étiolait, il nous fallait déjà composer avec communication et promotion ultra-chronophages, et pire encore, avec certaines agences artistiques sans états d’âmes.
« Rûwâhîne », l’album de l’Ifriqiyya Electrique (ce qui au départ était une nouvelle création de la Trans-Aeolian Transmission devenant un groupe) fut donc publié par Glitterbeat Records en mai 2017. Classé primal rock / primal techno / primal pogo / rituel ancestral / musique sacrée / électro, electronic / rituel adorciste& post-industriel.
Le premier concert de l’Ifriqiyya Electrique eut lieu fin juin 2016, sur la place principale de Nefta, en face du café Jouj. Nous en sommes très fiers, car dans la ville de Sidi Marzug Chouchen, la restitution enflamma la communauté, et c’est vraiment la meilleure critique que nous pouvions recevoir. Puis le mot passa, en véritable trainée de poudre, et nous fûmes invités par les plus importants festivals tunisiens de l’été. Puis le reste du monde : festivals de Roskilde, Sziget, Vieilles Charrues, Womad, Womex, FMM Sines, Ofest, Pohoda, Ostrava, Plai, NottedellaTaranta, etc…
Le deuxième album de l’Ifriqiyya Electrique sortira en avril 2019, toujours pour le Gitterbeat Records.

Entre autres casquettes tu es également directeur artistique du festival TrasportiMarittimi. Celui-ci se déroule au fin fond de l’Italie. Peux-tu me parler plus en détails de ce festival ?

Il y a vingt ans, je suis allé vivre au Salento, en face de l’Albanie et de Corfou. Culturellement, il ne s’y passait rien, sauf la gabegie estivale des administrations communales, régionales et provinciales, vidant d’un seul coup leur « budgets » culturels en évènements merdeusement touristiques. Nous avons créé une association pour faire un festival itinérant sous chapiteau, pendant l’hiver chaque année du 23 décembre au 4 janvier. Le meilleur moment : les étudiants et les émigrés revenaient au pays. Nous faisions de 2 à 5000 personnes chaque soir, gratuitement. La programmation était résolument « avant », entre rock, ethno, hard-core, danse buto, classique contemporaine, jazz, etc…(je déteste les églises, qu’elles soient chrétiennes ou rock). L’itinérance fut tout d’abord au Salento, puis en Europe, puis un pont avec l’ex-Yougoslavie. Nous avons tenu sept ans, puis j’ai du choisir : la musique ou le festival. L’association existe toujours avec une dizaine de bénévoles qui désormais ne s’occupe (sérieusement, grâce à une newsletter de 400.000 adresses) que de communication gratuite sur des artistes qu’ils aiment.

D’où te vient cette forte connexion avec l’Italie ?

Aucune idée. Ma première fugue à sept ans fut dans la famille italienne d’un ami de classe. Cela doit être le karma.

Et puis il y a la France. Comment vis-tu la France après avoir passé tant de temps à parcourir le monde ?

Merveilleuse mais elle m’ennuie. Je suis revenu en Phrance il y a dix ans et j’ai été époustouflé par la volonté politique de rendre le peuple le plus ignorant et formaté possible.  Je voulais la ville la plus chaude, proche d’une frontière, non-loin d’un aéroport international. Je suis au quartier gitan de Perpignan. Moins français que cela, dans l’hexagone il n’y a pas. Je quitterai le pays de nouveau dans deux ans.

Les dernières années tu as décidé d’être le plus autonome possible. Tu t’occupes de ta communication, de ta promo et tu te charges même de la partie booking. Pour quelqu’un d’aussi actif j’imagine que la tâche doit être assez colossale. Pourquoi cette démarche ?

Faire ce que je veux, quand je veux, avec qui je veux et où je veux.

Aujourd’hui il y a tout un débat autour du téléchargement, des plateformes de streaming et j’en passe. T’as l’air d’en avoir strictement rien à faire. Je me trompe ?

Absolument. Dès que cela a été possible mon premier téléchargement pirate à été l’intégrale des cantates de Johann Sebastian Bach par Ton Koopman. Je n’aurais jamais eu les moyens de me l’acheter. Le deuxième fut l’intégrale de Meshuggah. Le troisième fut celle de Paco de Lucia (et je ne l’ai pas aimée).

Quels sont les artistes qui t’inspirent aujourd’hui ?

Moraito. SanubarTursun. Olivier Messiaen.

Est-ce que tu trouves encore le temps d’écouter ce qui sort au niveau musical ?  Est-ce qu’il y a des choses qui t’ont marqué récemment ?

Mon adolescente de fille est en pleine période métal, elle m’a fait beaucoup découvrir. Récemment, c’est le vieux travail de production des albums de Marilyn Manson qui m’a époustouflé.

Quand je vois ta vie, pour ce que j’en connais bien entendu, j’ai une citation de Paolo Rumiz, l’écrivain voyageur italien, qui me vient à l’esprit. Elle est extraite d’un de ses textes publié dans Ouest France, suite aux attentats du 13 novembre 2015, et faisant écho aux mouvements migratoires que l’on connaît. Cette citation me fait penser à toi car tu es toi aussi un éternel voyageur : « Moi, je suis avec les exilés, en chemin. Comme eux, j’exerce avec les pieds mon droit primordial d’accès à l’espace et j’ouvre des passages dans les barrières qui obstruent mon chemin. Comme eux, j’ai soif de traverser les frontières et je sais que celui qui voyage au ras du sol pénètre dans les territoires et les comprend mieux que quiconque. »

Quelle vérité !!!! Je ne connaissais pas Rumiz, merci Jocelyn. En littérature de voyage, mon préféré est « L’Usage du Monde » de Bouvier. Enfin un voyageur qui n’es pas né avec une cuillère en argent dans la bouche.

« Voyager n’est pas une activité innocente (…). Mais tous ceux qui ont mené cette existence donneront un doigt de chaque main pour la retrouver un jour : c’est une expérience dont on ne guérit jamais. »

Avec une vie comme la tienne, franchement, il serait peut-être temps d’en faire un livre ?

Jamais !!!!!!!!!!!! Brûlez tout !!!!! Oubliez-moi !!!!!!!!

Quels sont tes futurs projets ?

J’aimerais faire la révolution.

Jocelyn H.