Etienne Jaumet, stratège oblique du jazz

Le Jazz. Cette musique que beaucoup trouvent ennuyeuse ou morte depuis longtemps, juste bonne à être écoutée par des spécialistes snobs. Ceux qui pensent cela n’y connaissent rien au Jazz et ne se sont jamais donné la peine d’aller plus loin que Kind Of Blue (1959) de Miles Davis, Time Out (1959) de Dave Brubeck ou encore Louis and the Good Book de Louis Armstrong. Le jazz a heureusement évolué grâce à des artistes visionnaires qui se nourrissaient de cultures lointaines et d’autres courants musicaux mais aussi en y intégrant des instruments récemment créés. Sans ces artistes touche-à-tout il n’y aurait pas eu de Free Jazz, de Jazz Fusion, de Jazz Funk, de Post Bop, de Nu-Jazz… Le jazz est une musique vivante qui sait se remettre en question. Le jazz ne s’est jamais cristallisé pour devenir un trésor pour diamantaires érudits. Certes, le style a connu une traversée du désert certainement par manque de musiciens désirant faire bouger les lignes, mais il connaît actuellement une certaine oasis de fraîcheur grâce à quelques jazzmen anglo-saxons qui lui redonnent un nouveau souffle.
En France, le jazz reste pour le moins anecdotique même si des artistes comme Thomas de Pourquery et Médéric Collignon méritent le détour avec leur vision personnelle du jazz. À ces deux artistes, il faut désormais ajouter Etienne Jaumet. Le français n’est, à proprement parler, pas un jazzman pur jus bien que son instrument de prédilection soit le saxophone. Etienne Jaumet est surtout connu pour ses nombreuses collaborations avec la scène indie (The Married Monk, Les Disques Biens…) et pour être l’un des maîtres de la musique électronique française avec son groupe Zombie Zombie.
Dans ses albums solos, Etienne Jaumet se permet souvent quelques libertés et il le prouve une nouvelle fois avec Huit Regards Obliques (Versatile Records). Après avoir lorgné du côté de la musique électronique allemande dans ses deux premiers albums, il rend aujourd’hui hommage au jazz en reprenant à sa manière quelques standards du genre plus ou moins connus.  Theme de Yoyo d’Art Ensemble of Chicago,  Nuclear War de Sun Ra, Shhh Peaceful de Miles Davis, Caravan de Duke Ellington, Theme From a Symphony d’ Ornette Coleman ou Unity de Philip Cohran … Tous passent au prisme des stratégies obliques du français. Il n’est pas question ici d’entendre des reprises fidèles rendant un hommage aveugle aux morceaux originels même s’il garde le côté cosmique d’un Sun Ra ou l’esprit free d’Ornette Colman. Etienne Jaumet offre au jazz une petite cure de jouvence en instrumentalisant les morceaux avec de nombreux synthétiseurs et une boîte à rythmes TR-808. Seul le saxophone reste le trait d’union entre les époques.
Cette approche du jazz peut paraître iconoclaste aux yeux de certains puristes.  N’en déplaise aux tenanciers du bon goût,  Etienne Jaumet a une démarche des plus respectueuses envers les œuvres qu’il interprète et s’inscrit dans le pas de ses ainés défricheurs.  Tout ici se fait de la manière la plus logique et normale.  Etienne Jaumet ne fait que poursuivre la route de ses aînés: défricher, détruire,  reconstruire, inventer une nouvelle forme de jazz. Ce qu’il fait magistralement bien sur le seul titre inédit de l’album : Ma révélation mystique.

Damien