Entretien avec Zombie Zombie : « Avec nos compétences, on a juste cherché à développer un langage »

Etienne Jaumet et Cosmic Néman, dans les loges de l’Autre Canal, mars 2017 ©Hadrien Wissler

Lors du weekend de célébration des 10 ans de l’Autre Canal, Zombie Zombie était invité à jouer le dimanche 19 mars. Pour un groupe au nom à la fois pop et un brin morbide,  Zombie Zombie est sacrément bon dans l’exercice du live où leur musique a l’occasion de vivre pleinement : aux étirements de sons organiques se joignent un sens mélodique inspiré dans un mélange kraut et expérimental. Un art que pérennise depuis douze ans le duo formé par les tauliers du groupe : Etienne Jaumet et Cosmic Néman (pour cette occasion, accompagnés sur scène par le Dr Schönberg).

Électrophone : Au départ, il était facile de considérer Zombie Zombie comme un side project que vous aviez en parallèle à Herman Dune et à The Married Monk. En 2017, comment peut-on considérer Zombie Zombie ?

Etienne Jaumet : C’est plus un side-project du tout ! D’une part, parce que j’ai laissé tomber les Married Monk.
 
Cosmic Néman : Et moi j’ai laissé tomber Herman Dune.

Sans vouloir vous vexer dès le début de cet entretien, j’ai l’impression que vous avez enregistré plus d’albums et d’EP quand vous aviez chacun vos groupes respectifs que maintenant.

Etienne Jaumet : C’est peut-être lié au rythme de la maison de disque, pas forcément à nous. La maison de disque n’est pas très grande et elle a aussi ses sorties.

Cosmic Néman : Etienne sort aussi ses disques solo. On a fait d’autres projets comme des musiques de films, la musique d’un spectacle sorti l’année dernière et qui s’appelle Slow Futur. On a quand même gardé ce rythme même si ce ne sont pas des albums de Zombie Zombie.

Je voulais vous poser une question pédante dès le début. Vous faites partie de ceux qui lient la musique électronique à la musique acoustique, comment arrivez-vous à lier la machine et le vivant pour utiliser des grands mots ?

Etienne Jaumet : Je ne sais pas si on cherche à faire quelque chose. Disons qu’on fait avec ce qu’on a. Avec notre maîtrise à nous. Nous aimons manipuler des instruments avec lesquels on peut jouer, donc on fait de la musique avec ce qu’on a autour de nous. On n’est pas dans la programmation. On était intéressé par les sons électroniques mais aussi par les instruments, pas par l’informatique. Avec nos compétences, on a juste cherché à développer un langage.

Cosmic Néman : Il y a de ça… et on aime aussi mélanger les instruments électroniques et les instruments acoustiques. Je pense que c’est ça qui fait la différence. Il y a du saxophone, de la batterie, des percussions. Le mélange acoustique et électronique aide aussi à rejoindre les deux.

Dès Rituels pour un Nouveau Monde, vous avez pleinement travaillé avec des instruments exotiques, en particulier pour les percussions. Pouvez-vous me parler de cette phase d’exploration musicale ?


Cosmic Néman : On a tourné au Brésil, c’est peut-être l’un des déclenchements. On a rapporté des percussions de là-bas. On a écouté de la musique brésilienne, même si on la connaissait déjà pas mal. On a un morceau qui s’appelle « Forêt Vierge ». Ça nous inspiré. On a notamment utilisé des instruments comme le pandeiro, la cuìca. Un ami qui s’appelle Flóp (Francisco López) joue de ces percussions sur le disque. 



D’une musique référencée type B.O de série B, vous avez progressivement évolué vers un krautrock plus planant et ambiant. Selon moi, vous avez un peu éclaté le compteur geiger du psychédélisme. Pouvez-vous me parler de cette évolution ?

Etienne Jaumet : Je ne sais pas si c’était conscient !

Cosmic Néman : Etienne et moi sommes des passionnés de musique donc on écoute énormément de choses. Il y a effectivement eu ce moment où nous avons eu envie de faire cet album de reprises de John Carpenter, en hommage. Mais on ne s’est jamais considéré comme un groupe qui allait faire que ça. C’est sûr qu’avec le nom qu’on a pris, il y a cette image de films d’horreur qui nous colle un peu. Je pense qu’on a une vision beaucoup plus large de la musique : du jazz, du free-jazz, de la musique africaine, plein de choses très différentes. Tant mieux si nous arrivons aussi à glisser dans nos goûts. On essaye toujours d’évoluer.

Cosmic Néman, Etienne Jaumet et le Dr Schönberg sur scène ©Hadrien Wissler

On parlait de Carpenter mais vous citez souvent Popol Vuh avec la musique d’Aguirre. Vous avez aussi fait des concerts sur Eisenstein et Le Cuirassé Potemkine.

Etienne Jaumet : Et ça ne veut pas dire qu’on a fait de la musique russe pour autant ! C’est un petit peu le hasard et l’envie. On ne part pas avec un concept précis quand on fait un disque. On joue ensemble et des trucs font que ça devient plus psychédélique, plus krautrock, plus musique de film. C’est un peu aux journalistes de le déterminer.

Cosmic Néman : On fait vraiment de la musique au feeling, sans arrière-pensées. Les choses viennent naturellement. Le concept vient souvent après qu’on ait fait les choses.

En ce qui concerne les reprises de Carpenter, je vous avais vu en live en 2011 aux Trinitaires, à Metz. Je ne vous mens pas, j’avais été surpris et ça m’avait beaucoup plu. Vous aviez laissé beaucoup de place à l’improvisation, à faire durer ces thèmes. Laisser une place au vivant, c’est quelque chose que vous avez cherché dès le début ? 


Etienne Jaumet : Bah non. Sur les albums de nos débuts, les morceaux étaient plutôt courts. Sur le premier EP, il n’y avait que six morceaux. C’est venu naturellement. On a compris qu’on avait besoin de temps pour rentrer dans un morceau et maîtriser tous les éléments. C’est aussi lié aux réglages des synthés qui m’empêchent d’être prêt à temps — ça m’est encore arrivé ce soir. Donc, ça change forcément la structure des morceaux. Mais ce n’est pas un problème. On préfère faire les choses quand on les sent plutôt que lorsqu’on doit les faire.

Cosmic Néman : J’ai l’impression que d’années en années, on étend de plus en plus les morceaux. Aussi parce qu’Etienne et moi, nous avons joué dans des groupes qui écrivaient plutôt des chansons dans un contexte… on va dire pop. Couplet refrain, couplet refrain et puis c’est terminé. Il y a ce truc social de la radio où le morceau doit faire 3 minutes 30 ou ne pas dépasser 5 minutes. Je pense qu’on a mis du temps à se libérer de ça pour faire notre musique. Je pense qu’être sur notre maison de disque Versatile, qui est plutôt un label de musique électronique, ça nous a fait découvrir des choses. Les morceaux peuvent être très longs, sans qu’il se passe grand chose pendant quelques minutes, et d’un seul coup, un petit élément en plus donne toute la puissance.

Avez-vous eu des retours de Carpenter lui-même ?

Etienne Jaumet : Ouais.

Qu’est-ce qu’il vous a dit ?

Etienne Jaumet : On a déjà dû lui demander l’autorisation. Et après, on s’est aperçu dans les interviews que lorsqu’on lui demandait s’il connaissait des groupes français, il répondait « Zombie Zombie ». Voilà, pas plus que ça ! Mais c’est déjà satisfaisant.

Toujours sur le cinéma, vous parliez des B.O de films. Vous en avez signé deux, pour Loubia Hamra et Irréprochable. Comment avez-vous travaillé sur la B.O pure et dure ?



Etienne Jaumet : C’était différent pour les deux films — c’est différent à chaque fois parce qu’on travaille sur d’autres films là. Ça dépend beaucoup du réalisateur et où en est le travail sur le film. Pour Loubia Hamra, tout était à moitié terminé et elle (ndr : Narimane Mari) a adapté le montage à la musique, un truc s’est fait en même temps.

Cosmic Néman : Je trouve qu’il n’y a pas vraiment de règles. Des fois, on regarde les images et les choses viennent. Des fois, on compose un morceau et on essaye de voir à quel endroit on peut le mettre sur les images. J’ai l’impression que c’est une méthode qui marche mieux. Il y a quelques chose de bizarre à vouloir coller à l’image, de vouloir composer pour des images. C’est vrai que c’est un peu variable. Ce qui est différent c’est que tu composes pour quelqu’un donc plein de choses sont passées à la trappe, aussi.

Cosmic Néman et Etienne Jaumet sur scène ©Hadrien Wissler

Pour rester sur cette question, vous faites des B.O, des ciné-concerts, vous avez travaillé avec le Cirque Bang Bang. Ne préférez-vous pas finalement faire des collaborations plutôt que travailler sur Zombie Zombie en tant que tel ?

Etienne Jaumet : C’est bien que tu poses cette question parce qu’on vient de faire un nouveau disque. On est en train de le mixer en ce moment. Donc il n’y a pas de collaboration, à priori il n’y aura même pas de guest. Tu vois, il n’y a pas de règles, c’est les opportunités. Mais c’est vrai qu’on aime beaucoup collaborer et on collaborera toujours avec les gens.

Pouvez-vous déjà révéler le nom du disque ? 


Etienne Jaumet : On n’en a pas encore ! On n’a même pas le nom des titres. On en a joué un ce soir qui est sur le disque, on pense qu’il va s’appeler « Hippocampe ».

Cosmic Néman : Je pense que ce qu’il y a d’intéressant avec les collaborations, c’est qu’on est amené à faire des choses qu’on aurait jamais faites. Par exemple, la musique du spectacle de cirque nous a poussé à aller plus loin dans la longueur. On a fait des morceaux qui font pratiquement vingt minutes. Je pense que c’est un peu par hasard qu’on s’est retrouvé à faire ça et pas des disques de Zombie Zombie. Et on s’est dit : « Stop les collaborations, faisons un vrai disque de Zombie Zombie et pas la musique d’autres choses ». Il était temps.

Désolé de te délaisser Cosmic Néman mais j’ai quelques questions spécifiques à poser à Etienne pour finir. Etienne, tu es saxophoniste à la base et tu joues du synthé. Comment en es-tu arrivé à la synthèse et comment as-tu appris les arcanes du son électronique ?

Etienne Jaumet  : C’est un peu par hasard parce que je ne jouais que du saxo dans d’autres groupes, avec les Married Monk et avec Flóp. J’avais envie de les accompagner autrement, avec un autre instrument. Et comme, à l’époque, les synthés étaient vendus d’occasion pas cher parce que tout était passé au numérique, je me suis acheté des synthés parce que ça me parlait. Je pouvais jouer d’un doigt et trafiquer le son. Comme j’étais ingé-son, ce rapport au son manuel m’a semblé naturel. Pour moi, ce n’était pas si éloigné d’un saxophone et puis tu pouvais faire des trucs très différents. Ça m’a paru être un instrument idéal pour accompagner les autres sans avoir besoin de prendre des cours.

Etienne Jaumet ©Hadrien Wissler

Tu es un peu célèbre pour ton Moog modulaire…



Etienne Jaumet : Je ne savais pas !

Si, si ! Quel relation as-tu avec cet instrument ?



Etienne Jaumet : Figure-toi qu’il ne cesse de grandir. J’ai ajouté encore un étage en plus, comme c’est un modulaire. J’en jouais pas mal sur Slow Futur, j’en joue de plus en plus. C’est beaucoup moins simple qu’un synthétiseur parce qu’il y a beaucoup de câbles, c’est beaucoup plus dur de s’y retrouver et de l’intégrer dans un live. Mais c’est un instrument très riche et très gros. Tu ne peux pas l’emmener à chaque fois mais j’essaye de l’utiliser de plus en plus… Mais c’est une copie de Moog ! Les Moog coûtent bien trop cher pour moi et ils sont instables parce qu’ils sont vieux… et déjà qu’ils n’étaient pas très stables à la base. C’est une copie moderne qui supporte le voyage et les conditions de tournées.

Tu as aussi participé à « La Monte Young Tribute Performance » à la Villette en mai 2016.



Etienne Jaumet : Tu as vu ça, donc tu as vu que j’avais justement utilisé mon Moog, c’est parfait !

Peux-tu revenir rapidement sur cet hommage à La Monte Young ?


Etienne Jaumet : C’était à l’initiative de la Villette qui faisait un hommage au Velvet Underground. Ils voulaient relier ça avec tous les artistes qui gravitaient autour. John Cale avaient participé à des expérimentations avec La Monte Young dans les années 60. Comme La Monte Young ne se déplace plus, c’est très compliqué de mettre en place des morceaux, donc ils m’ont demandé de faire un hommage à sa musique. Avec quelques amis musiciens, nous sommes partis avec le postulat de mettre à notre sauce ses morceaux et de nous faire plaisir. C’était aussi l’occasion pour moi d’utiliser le modulaire parce que La Monte Young avait fait des expériences avec. Donc ça me semblait naturel.


Il s’avère que je fais partie des gros fan de Sonic Boom…



Etienne Jaumet : Ah super ! Nous aussi !

Comment s’était de travailler avec lui ? 



Etienne Jaumet : C’est très très agréable parce que c’est quelqu’un de très investi dans la musique. Il prend ça sérieusement. Quand il joue, il maîtrise le son, il est plongé à fond dedans et tout semble naturel. Le moment fort, c’est qu’à la Villette pour le même festival, il est monté sur scène pour jouer tout un concert avec nous, Zombie Zombie. On a fait une reprise de « Revolution » de Spacemen 3. Il a accepté qu’on l’accompagne. Il l’a joué avec nous, il a chanté. C’est un moment rare que je n’oublierai jamais.

Cosmic Néman : Quand j’étais plus jeune, c’est Sonic Boom qui m’a fait découvrir La Monte Young parce qu’il y a un disque des Spacemen 3, un concert joué pour un musée d’art moderne, qui est dédicacé à La Monte Young (ndr : Dreamweapon : An Evening Of Contemporary Sitar Music).

Merci ! Je crois qu’on parle depuis pas mal de temps, voulez-vous ajouter quelque chose ?

Etienne Jaumet : On espère que tu auras encore envie de nous interviewer dans dix ans si on est encore là !

Entretien réalisé par Hadrien Wissler (merci à Anthony Gaborit !)