Entretien avec Richard Bellia : « Si je veux être un tout petit peu respecté, faut que je sois respectable. »

Richard Bellia ©Hadrien Wissler

 

Dans le cadre du weekend de célébrations des « 10 ans de l’Autre Canal », le photographe Richard Bellia était invité pour une exposition. Sa carrière est riche de bientôt quarante ans de photographie essentiellement portée sur la musique. Entre ses portraits de grands musiciens (Joe Strummer, Daniel Johnston, The Ramones) et de photos live (Bashung, Bowie), se glissent d’autres images plus méconnues comme cette photo de potes entre Shaun Ryder et Bez, ou ce portrait révélateur et fier d’une Genesis P-Orridge dans sa sensualité assumée. Le photographe est aussi connu pour être un profond défenseur de l’argentique contre le numérique, du savoir faire contre le preset digital, du droit d’auteur contre le pillage que permet la communication de masse.

Richard Bellia est un homme fin au regard, bien évidemment, affuté. Un déambulateur à la fois tumultueux et lunaire. Un franc-parleur appréciant la digression. L’homme renvoie l’image des sujets qui composent son œuvre : flingués et habités, jouisseurs et bosseurs ; en bref, à l’épreuve du temps.

Electrophone : Comment as-tu choisi les photos pour cette exposition ?

Richard Bellia : C’est un mélange de choses que j’avais tirées des photos prises en Lorraine spécifiquement pour l’expo et un tas d’autres tirages que j’ai, que je démonte et que je monte à l’envie. Il n’y a pas de propos, il n’y a pas d’ordre. Il y a un paquet de photos et on les change jusqu’à ce qu’on soit content.

Ça diffère beaucoup par rapport à tes autres exposition ? Il y a-t-il une autre logique ?

J’ai une autre exposition qui est spécifique à la chanson française, à Paris. Et une autre à Lyon qui est plus rock. Il y a un choix dès le début de l’intitulé du truc qui fait que ce n’est pas la même expo. Même si c’est assez souvent des…

(A ce moment, une amie de Richard Bellia nous interrompt. S’en suit une discussion sur le fils Sarkozy et sur des vinyles de Pink Floyd originaux donc hors de prix. Puis, un homme aborde le photographe pour lui demander le prix de ces photos. Rieur, ce dernier lui répond qu’il vend ces tirages 10€ le centimètre en écartant le majeur et l’index dans un geste allusif).

Une question plus générale sur toi. Vis-tu pleinement de la photo ?

Oui, je n’ai pas d’autre métier que faire des photos, les vendre ou gagner des procès contre des gens qui les ont utilisées sans me demander avant.

Ça sera un point qu’on pourra aborder après. Du coup, en ce qui concerne ton métier de photographe, combien d’heures par semaine passes-tu à bosser dessus ?

Je ne fais que ça. Et raconter des conneries sur facebook fait partie de mon métier aussi. Tu vois, je ne sais pas quoi dire : je ne mesure pas, je ne fais que ça. Donc soit je glande, soit je travaille sur la photo. Ça fait une dizaine d’années que c’est comme ça. J’avais encore des jobs en parallèle pour un peu croûter et maintenant je ne fais plus que de la photo. 



Fais-tu une différence entre le métier de photographe, on va dire « d’auteur », et de photographe de presse ?

Oh non, ça ne veut plus rien dire. Mais il y a des tics de photo de presse. Par exemple, quand tu vas faire une photo avec quelqu’un, tu vas faire au moins quatre-cinq images très rapidement. Parce que si un journal te demande une photo horizontale, verticale ou avec un plan serré, ou un peu large pour faire une couverture ou une double de couverture, soit une petite vignette, faut que les gens l’aient. Si on fait une double-page d’ouverture dans un magazine, faut que j’ai chopé une image un peu large avec une information qui va prendre de la place. Par contre, s’il faut une vignette, faut aussi que j’ai une photo un peu serrée. Quand je fais des prises de vue, ce qui s’apparente à la technique de photo de presse — quand on shoote de l’humain hein — le but est d’avoir une photo très large pour répondre à des demandes. Mais après, pour la photo d’auteur, faut déjà faire quelque chose de joli, tu verras que ça plaira à tout le monde.

Quelle considération as-tu par rapport à l’appauvrissement du métier de photographe ?

C’est un mensonge. C’est un mensonge parce que ça part de l’idée qu’avant les gens gagnaient leur vie.

Dans une interview que tu as donnée au Transbordeur et à Brain Magazine, tu disais qu’il n’y a jamais eu d’âge d’or de la photographie. 



Non et je vais te donner un exemple ! J’ai vendu une photo dans le Libération qui s’est le plus vendu de toute l’histoire de Libération.

C’était lequel ?

Le lendemain de la mort de Coluche. Et on était payé comme des ienchs, mais comme des ienchs ! C’était dans les pages Musique. On était dans les années 80, il y avait un groupe qui s’appelait Talk Talk — tu dois connaître — qui jouait au Zénith. Il y avait 17 ou 22 pages sur Coluche à sa mort mais aussi d’autres photos dedans et c’était très très mal payé. Donc quand je les entends dire qu’avant ça marchait mais plus maintenant… et bien allez vous faire enculer. Arrêtez de mentir s’il-vous-plaît.

La presse fait-elle encore appel à tes services ?

Oui, c’est pas de la commande mais des archives. Pour les 20 ans, 25 ans, 30 ans de tel disque, les 100 ans de machin. L’autre jour, j’ai fait le deux-centième anniversaire d’un cimetière, le centième anniversaire d’un cinéma, le cinquantième anniversaire de France Culture, le quarantième anniversaire de j’sais-plus-quoi. On m’appelle pour mes archives.

J’aimerais bien parler des procès. Sur internet, les gens piquent souvent tes photos. Est-ce que tu ne perds pas une grande partie de ton temps à faire des procès et à réguler la diffusion de tes images ?

Ça ne prend pas du temps, ça prend de l’énergie. Ça fait un peu perdre sa patience. Parce que quand tu chopes quelqu’un qui t’a volé, tu as grosso modo quatre réponses possibles. C’est « oui », « non », « je sais pas » et « je m’en fous ».

Parfois on peut entendre que c’est « une chance de se faire voler ».

« On » est un con. Tu as ta réponse. Un mec qui va trouver une photo que j’ai faite et qui va faire un joli dessin avec, c’est une chose. Je suis content pour lui. Mais dès qu’il va y avoir une utilisation commerciale, qu’on met son copyright sur mon travail, je perds mon calme. L’autre jour, Rires et Chansons m’a volé. NRJ m’a volé une photo. Genre, quand tu vois ta photo avec un copyright NRJ, tu appelles ça une chance ? Tu sais que ces gens-là sont payés à la fin du mois. Ça rend fou. Et puis des gens, qui mettent leur copyright sur ta photo… aïe aïe !

As-tu beaucoup de procès en ce moment à cause de ce genre de pratique ?

Là, j’en ai qui m’épuise aux Etats-Unis. Ma photo a d’abord été volée… enfin utilisée par un graphiste. Il s’est amusé à dessiner ma photo, donc très bien. Mais après, on lui a volé son dessin. Donc il fait un procès aux gens parce qu’on lui a volé son dessin et je lui dis : « Mais putain, tu reproches aux gens ce que tu m’as fait à moi, connard ». Aux Etats-Unis, tout est cher, lourd et long.

Tu vends ton livre Un Oeil sur la Musique mais peu de photos en particulier, par exemple sur les galeries en ligne genre Yellow Korner…



Alors j’ai arrêté Yellow Korner. C’est des repro’ numériques d’images et je pense que, rétrospectivement, je n’aurais pas dû y aller.

Ça n’est pas du bel agrandissement ?

Non pas du tout ! Yellow Korner c’est de la repro’, c’est ce qu’on appelle de la digi-photographie. C’est à dire qu’on prend des fichiers de tes photos, en numérique…

Ils scannent les négatifs ?


Non, ils utilisent ce que tu leur donnes ! C’est à dire un scan de négatif ou un scan de tirage. De là, ils font un fichier numérique qu’ils reproduisent non pas sur du papier d’imprimerie mais sur du papier photo. Précisément, c’est ce qu’on appelle de l’argento-numérique. Différentes machines utilisent ce procédé dont la digi-photographie. Ils donnent des noms un peu ronflant avec des schtampfels (ndr : argot alsacien-lorrain signifiant le tampon encreur).



C’est à cause de ce procédé que tu ne vends plus dans les galeries ?


J’avais une exposition aux Etats-Unis il y a deux ans. J’en ai profité pour faire un peu le tour des galeries. Je voyais des gens qui vendaient via ce procédé argento-numérique. C’est très joli mais ça n’a aucune valeur. Ça coûte le prix de fabrication d’une carte postale. Techniquement, ça a la même valeur. Ils vendaient des photos jusqu’à 35 000$ ! Je leur disais : « Non mais les mecs vous déconnez là ». Et une vendeuse m’a dit : « Non, c’est parce que les gens ne comprennent rien à rien sinon ça ne marcherait pas ». Cette phrase résonne tout le temps dans ma tête, bordel. Donc si je veux être un tout petit peu respecté, faut que je sois respectable. Que je présente de la photographie et que ne je fasse plus ce que j’ai fait une fois il y a deux ans. Faire moins que ce qu’on pourrait faire par fainéantise.

Pour parler un peu de…


Pardon ! Et les autres galeries que tu as pu voir en ligne vendent des trucs vachement chers parce qu’elles prennent leur part et que ce sont des photos incroyablement belles, très très grandes, avec une numérotation. Ces trois éléments font que ça augmente le prix du truc.

Pour parler de photographie en générale, les photographes illustres comme Cartier-Bresson qui considèrent…



Je suis vachement mal à l’aise dès qu’il s’agit de convoquer des grands photographes. Tu vois quand tu dis à quelqu’un : « Est-ce qu’à l’instar d’Henri Cartier-Bresson blablabla »… Techniquement, si on flatte les gens, forcément ils vont être contents. Si je vais voir n’importe quel musicien en lui disant : « Tu sais quoi mec, ton son de guitare… j’étais avec Keith Richards en studio une fois »… je n’aurais pas fini ma phrase que le mec sera déjà d’accord avec moi. Donc je ne peux pas accepter une question qui convoque Henri Cartier-Bresson, désolé.

Je retire mon allusion à Henri Cartier-Bresson alors. Est-ce que la photographie est aussi un art de vivre, une philosophie pour toi ? Tu as dit que tu vivais constamment de la photo. As-tu un rapport encore plus profond à ta passion ?

Techniquement, si tu es vraiment photographe, tu l’es H24. Si tu te lèves à 3h du matin pour aller pisser et que la lumière est belle, tu te fais la réflexion. Voilà, c’est tout ce que je peux répondre à cette question ! Malgré que tu sois ensuqué, que tu n’aies qu’une envie, c’est de pisser, tu te fais quand même la réflexion que la lumière est belle sur le bouton de la chasse d’eau !

Dans beaucoup de tes photos, tu accordes une large place au public. Je pense à celle du public de The Velvet Underground pendant leur reformation, la file d’attente de Run DMC avec le policier et aussi la couverture de ton livre… je ne sais plus où c’était.

C’était pour Monsters of Rock, un festival de hard-rock à Castel Donington, dans les Midlands, en Angleterre, en dessous de Birmingham. J’ai jamais photographié de metal parce que je m’en fous un peu, sauf que pendant longtemps j’allais à ce festival de hard-rock — enfin de metal — pour Libération.  C’est vraiment ma journée metal par an. Déjà, je ne fais pas une photo du public à chaque fois que je vais à un concert. Et des fois, tu ne peux pas rentrer prendre une photo du concert parce que tu n’as pas le passphoto. Le Velvet faisait chier les photographes, du coup le sujet devenait « les gens qui y allaient ».

Tu as dit que Lou Reed était un sale con aussi.

Oh oui ça typiquement ! C’était de notoriété.

Maintenant, c’est le moment où l’on parle d’argentique ! J’ai pas mal de question à te poser. Inutile de revenir sur ton désamour du numérique que je partage un peu. Je vais tout de même faire l’avocat du Diable et te demander si tu ne lui trouves pas certaines qualités. 



(Après un long temps de réflexion)
Les gens disent qu’avec pas beaucoup de lumière, on peut quand même réussir à ramener quelque chose. Qu’il y a une facilité avec les iso parce que plus ils sont élevés et moins on a besoin de lumière pour enregistrer. Ils font les malins avec ça en disant : « A chaque fois qu’on gagne une unité de valeur, on multiplie le chiffre par deux ». Donc 400 iso, 800 iso, 1600 iso, 3200 iso, 6400 iso — ça on le fait en film — 12800 iso, 26000 iso je-sais-pas-quoi — tu feras le calcul—, 50000 machin, 100000 machin… Quand ils disent ça, c’est impressionnant n’est-ce pas ? Mais dans l’autre sens ? Vous arrivez à descendre à 64 iso ? A 50 iso ? 25 iso ? A 12 iso ? A 6 iso ? A 1 iso ?

On peut descendre à 1 iso ?

Mais bien sûr ! Je crois que c’est le collodion humide où tu es à 1 iso sur une plaque de verre. Ta photo, c’est directement un contact direct donc tu as un rapport d’agrandissement de 1 sur 1 avec 1 iso. Des mecs vont à 0,5 iso. Mon copain Pierre Wetzel fait ça à Bordeaux. Attends, mais ta question ?

Trouves-tu des qualités au numérique ?

En vrai, non. Enfin si, faire un souvenir. J’aime beaucoup le numérique dans sa capacité à enregistrer un souvenir. Le making-of du shooting. En ça c’est pratique.

Ça ne te fatigue pas de faire l’avocat de l’argentique ?

Non mais en général, je facture mon temps d’écoute et de parole en ce qui concerne le numérique. Ou je pose toujours les trois-quatre mêmes questions aux gens qui ont des appareils numériques, comme ça j’ai même pas besoin de parler avec eux, tu vois. Je leur demande : « Quel est le budget de la sauvegarde de ce que tu vas faire dans les 35 ans à venir ? » « Y a pas une prise pour les mises à jour sur ton appareil ? » « C’est solide ? » « Tu es content de ton objectif ? » Ce qui me fait profondément mal au cœur avec le numérique, c’est de voir ces mecs qui ont 40-50 piges dans des écoles de photo, ou marchands dans les magasins. Ils enfument des mecs qui ont 20 piges, qui sont passionnées de photo et qui repartent avec un numérique pourri qu’il faudra changer dans trois ans. Ils auront rien appris à faire de leur dix doigts parce que le vendeur ou le mec de l’école leur aura expliqué que maintenant : « C’est tout numérique ». J’ai une tristesse pour ça… un vrai blues.

Les objectifs pour numérique coûtent un bras et un rein. Pourtant les objectifs argentiques étaient monstrueux. Alors qu’est-ce qui légitime ces objectifs qui valent plusieurs milliers d’euros ?

C’est juste du marketing et du mensonge de masse. Je te rappelle que les gens, majoritairement, ne comprennent rien à rien. Il y a tellement d’argent à prendre. L’industrie du numérique aime plus l’argent ou la photographie ? Est-ce qu’il y a un grand photographe qui en est sorti ces quinze dernières années ? En nu, en portrait, en reportage. Un mec où on dit : « Putain quel oeil ». Il y’en a aucun. En 2010, ils ont vendu 100 millions d’appareils photo sur terre.

Tu avais déjà abordé ce point à propos des concours photos WordPress, tout en numérique avec Lightroom.



L’histoire est écrite par les vainqueurs. Le festival de Perpignan n‘existe que parce que Canon leur file 200 000 balles ou 250 000 balles par an.

Tu es né à Longwy. Sans vouloir offenser les longoviciens, la ville est un peu terne. Est-ce que ça a…

Les gens ne s’aiment pas ! Il n’y a pas de fierté locale. C’est jamais content de soi, ça ronfle pas.

Le fait de vivre à Longwy t’a-t-il donné envie de barouder ?

Je ne sais pas non plus. Est-ce que si j’étais né à Metz… Non je ne sais pas. 



Un homme en costume, à l’air très important, accompagné de Madame l’adjointe à la Culture abordent le photographe. Nous décidons de finir l’interview déjà bien fournie. Le photographe me propose de le retrouver plus tard s’il me reste des questions. 




Richard Bellia : Je crois que c’est Diderot dans le Paradoxe du Comédien qui dit « l’inspiration vient en sortant de scène » et de là arrive une notion qu’on appelle « l’esprit d’escalier ». Je pense que je cite mal, je m’en excuse, mais je n’en suis pas loin !

Entretien réalisé par Hadrien Wissler.