Entretien avec Perrine en Morceaux : « Ne pas être là pour snober les oreilles et les corps »

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© Hadrien Wissler

Giboulées torrentielles, artistes prometteurs, barbecue généreux et houmous d’exception : le festival Stéréolithe s’est tenu le samedi 11 juin au parc de la Cure d’Air à Nancy pour la troisième année. Perrine en Morceaux était invitée. La chanteuse, éternelle artiste qui gravite dans les sphères secrètes de l’underground, a joué sa musique belle et vénéneuse, expérimentale et pop. Avant son concert, nous avons profité, elle et moi, d’une éclaircie pour parler de tout et de Rien, son premier album sorti début mars.

Electrophone : Premièrement, je dois dire que je suis surpris, je pensais que tu serais très dark… habillée tout en noir.


Perrine en Morceaux : Ah ben non ! L’album est un peu sombre, mais pas vraiment non plus. Des couleurs se mélangent. Bien sûr, il y a une teneur industrielle, bruyante et bruitiste mais aussi une couleur africaine et une couleur chanson. C’est des chansons. Et aussi une couleur pop ! Plus l’album avance et plus on entre dans des rythmes formels et binaires, des formats plus.. formatés pour le coup. Donc non, ça serait mentir sur la marchandise que de se la jouer dark rock & roll. Je ne crois pas que l’album soit vraiment comme ça, tu trouves ?

Je l’ai quand même perçu comme sombre et nihiliste.

Nihiliste. Je ne peux rien dire sur ta perception, pour le coup.

Comment as-tu commencé la musique ? Comment, Perrine, es-tu devenue Perrine en Morceaux ?

J’étais plutôt dans les arts visuels. Je faisais surtout de la sculpture, du modelage et de la performance. Plus ça allait et plus ma pratique artistique virait dans le corps et le son, alors que ça avait commencé clairement par l’image et le volume.

Tu as fait les Beaux-Arts ?

Non, je suis un peu autodidacte sur tous les fronts. J’ai fait une Grande École, l’école de commerce l’ESSEC à Cergy-Pontoise. Ce n’était pas du tout des années intéressantes. Donc j’ai arrêté avec tout ça dès que j’ai pu. J’avais toujours eu une pratique artistique. La musique en a fait partie petit à petit au travers du bruit, de la noise. Je ne jouais d’aucun instrument, j’avais un désir assez irrépressible de chanter et je n’avais, pour le coup, aucune notion de rien du tout. J’ai rejoint un ami qui vivait dans un squat à Paris qui s’appelait La Générale. On faisait du bruit ensemble avec tout ce qu’on pouvait, que ça soit des instruments de musique dont on ne savait pas jouer ou des objets et des espaces. Ça nous aidait bien sûr à utiliser la voix, à hurler, à chanter petit à petit. J’ai acheté au fur et à mesure deux machines : une pédale de boucle et un Kaosspad que j’avais pu essayer chez un pote. J’avais vite compris le truc, c’était tout simple. Ça m’a donné la possibilité de faire de la musique seule et… que ça soit de la musique. Comme une espèce de machine à chanter. Tant que ça tournait et que ça m’ennuyait pas, je partais du principe que ça avait des chances… Non, je ne partais d’aucun principe d’ailleurs. J’ai commencé à chanter grâce à la collaboration avec cet ami, en faisant du bruit et avec cette utilisation de boucles de façon infinie.

Tu joues juste avec des boucles ? Tu n’as pas un synthétiseur ou un synthétiseur de bruit ?

Aujourd’hui ça a un peu changé mais non, je n’ai pas tout ça. Tu vas voir, j’ai des instruments extrêmement rudimentaires. On pourrait dire que je fais de l’electro povera, au sens d’une économie des moyens. Je travaille avec des machines ultra rudimentaires et carrément nineties. Il n’y a rien de bien récent dans ce que j’utilise. En gros, deux pédales de boucle. Un Kaosspad et une Mbira — un Sanza du Zimbabwe — qui est reliée à une Metal Zone (une pédale de distorsion). Et un clavier SK-1 de Casio. Pour le disque, il y a un troisième instrument de boucle qui est un Gristleism, une espèce de Buddha Machine de Throbbing Gristle. Il y a douze boucles sur cette petite machine qui n’a pour sortie qu’un haut-parleur de mauvaise qualité et c’est évidemment bien voulu de leur part. Je ne comptais même pas la garder. Je trouvais que c’était un peu too much de l’utiliser sur tout le scud. Au bout du compte, j’ai gardé ces sons parce qu’ils font partie intégrante de la musique et ont donné une couleur immédiatement indus’ au disque. C’est avec ça que je travaille. Au début, je prenais directement les instruments au micro-voix dans ma pédale. Maintenant, j’utilise un ordinateur entre les deux. Je monte des boucles sur ordi, ensuite elles sortent des pédales. Je n’utilise pas d’ordinateur sur scène. Donc, pas un matos de malade, sinon cette course aux instruments est infinie.

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© Hadrien Wissler

Je perçois dans ta musique des aspects electro breakbeat. Cherches-tu à faire danser les gens ?

Oui, de plus en plus. Ça n’a pas du tout commencé en mode dance floor. Le disque suit l’évolution de son écriture. Les chansons alambiquées, complexes, hors formats deviennent plus accessibles et conciliantes avec ce qu’on écoute de manière mainstream. Plus le disque avance et plus la pop est binaire. Pour le prochain, j’ai envie de faire danser les gens, c’est vrai.

Dans l’état, ta musique transpire la cold-wave et la no-wave.

« Cold » je ne sais pas, « no » un peu plus. Cela dit je n’en ai jamais vraiment écouté. C’est marrant, tout le monde fait tout un tas de références par rapport à ma musique et le trois-quarts des trucs, je ne les ai jamais vraiment écoutés.

Alors, as-tu quelques influences à me donner ?

Il y a un album que j’écoutais de façon assez intense pendant l’écriture de l’album, c’est The Marble Index de Nico qui a clairement influencé la deuxième chanson du disque. J’étais aussi tombé par hasard sur un morceau de Pierre Henry qui s’appelle « Rock Electronique » dont j’ai d’ailleurs pris des samples pour au moins deux morceaux. Les connaisseurs les retrouveront. J’ai toujours eu un grand amour pour la musique concrète des débuts : Schaeffer, Henry, toute cette école française. Pour les influences contemporaines, peut-être les gens de Dirty Projectors. J’admire beaucoup leur écriture musicale. Ils osent la décontraction du format pop tout en restant dans la chanson, dans quelque chose de populaire au sens noble : ne pas être là pour snober les oreilles et les corps mais aller à la fois avec et au défi de la différence. C’est ça que j’aime et que je souhaite faire.

Dans le morceau « Je Est un chien« , tu fais une référence au « Je est un autre » de Rimbaud, si je ne me trompe pas ?

Oui c’est vrai, de façon un peu fastoche ! Mais en fait, les paroles de ce disque… C’est un disque de musique pour moi, les paroles sont hyper importantes aujourd’hui mais au moment de l’écriture, elles sont venues sans trop réfléchir. Cette chanson, c’est typiquement ça. Le processus poétique de « Je Est Un Chien » est tel qu’un mot qui termine un vers prend un autre sens grâce au mot du vers suivant. Du coup, le sens n’est pas forcément maitrisé. Il n’y a pas un message, à priori, que je voudrais exprimer et qui trouve ensuite une forme. C’est plutôt un processus suivi avec plus ou moins de rigueur — je me donne aussi le droit de ne pas le suivre — mais, au bout du compte, il se passe un sens qui me dépasse un peu. Quand je deviens d’accord avec le sens, je garde le morceau. Comme dans « Une Oreille Gauche », ça parlait de façon très littérale de l’organe oreille. Je devais avoir un acouphène ce jour là et la chanson s’est transformée. Elle offre la possibilité d’une interprétation politique sur le Parti Socialiste (rire) et ça me va très bien parce qu’elle dit avec poésie quelque chose que tout le monde pense. J’ai préservé le sens qui m’échappait au moment où je l’écrivais.

Tu passes de l’anglais au français à tour de rôle. Pourquoi ce choix des deux langues ?

Je vis dans les deux langues. Ça fait bientôt dix ans que je passe la moitié, sinon la totalité, de mon temps dans un lieu tenu secret : une résidence d’artiste en Picardie plus internationale que française. Je vis en anglais alors les pensées se passent dans les deux langues.

N’as-tu pas peur d’être incomprise en parlant en anglais ?

Le problème, c’est que j’ai peur d’être incomprise dans les deux langues ! J’ai peur d’être incomprise en France quand je chante en anglais et peur d’être incomprise par tout le reste du monde quand je chante uniquement en français. Je suis bien consciente que c’est plus intéressant en tant que française d’écrire en français. Encore une fois, le défi est de taille — on le sait tous —de faire une pop qui tient la route, qui dit des choses vraies et qui sonne en français. Bien sûr que ça m’attire d’aller là-dedans, mais il y a des chansons qui doivent être en anglais. C’est comme ça que je le fais. Disons que plus ça ira, plus j’essayerai d’écrire en français. J’ai toujours écrit dans les deux langues donc on verra.

J’ai une question plus globale et je n’attends pas une réponse prophétique. Penses-tu que l’avenir de la musique française est plus dans l’abstraction, dans le retour au son plutôt qu’à la langue ?

C’est difficile de parler de musique française. Il n’y a pas qu’une musique française. On le voit dans un festival comme celui-ci. Je pense qu’il y aura les deux : des musiques abstraites et des chansons françaises.

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© Hadrien Wissler

Pour revenir à Nico, tu m’as dit que The Marble Index a été une grande influence, peux-tu me parler davantage de ta relation avec Nico et son héritage ?

Nico, je la connaissais à peine. C’est un ami qui m’a parlé de ce disque en entendant… en entendant rien du tout en fait. Il m’a parlé de ce disque en mentionnant que c’est l’un de ces disques préférés. Cet ami, c’est Massimo Pupillo du trio italien Zu, un bassiste extraordinaire. Comme j’aime beaucoup cette personne, je me suis empressé d’écouter ce disque et ça a été un choc esthétique, non seulement dans la musique de Cale et d’elle-même mais aussi dans le rapport mélodique. Toute la couleur du disque est très claire, elle est presque univoque. The Marble Index, c’est une couleur mais aussi une liberté d’écriture.

Nous parlions de la diversité des musiques françaises. Il y a toute une scène française qui est assez punk, sombre, parfois minimaliste et savante. Je pense aux groupes signés chez Born Bad Records. T’inscris-tu dans cette galaxie de groupes de punk savant ? En es-tu un versant féminin ?

Il faut demander ça à J.B Guillot (ndr: le directeur du label). Il a failli m’y inscrire et finalement, il n’a pas été assez rapide ! Comment le formuler… J’aime bien appartenir à la pop française, à l’ensemble le plus vaste possible. Je pense que tous ces mecs, J.C Satan et les autres, font partie de la pop française quand bien même ils sont post-punk, à tendance Rock & Roll, electro ou ceci ou cela… Je crois que la pop est là pour mettre tout le monde d’accord et pas pour créer des espèces de micros-guerres de niches. Rien ne me fait plus plaisir qu’une dame de 65 ans me dise qu’elle adore « Dans Mon Jardin« , une vieille chanson que j’ai écrite, une des première. Ou qu’une gamine de six ans me dise que ma musique est bizarre mais qu’elle aime bien. Ou qu’un type comme Stéphane Grégoire d’« Ici, d’ailleurs… », ou Born Bad Records songent sérieusement à sortir ce disque alors que ça ne correspond pas à leur ligne éditoriale. A partir du moment où on s’inscrit soi-même dans un genre très précis… C’est bien que les genres très précis existent, je n’arrête pas d’en jouer. Le disque d’après ne correspondra pas au disque d’avant. Rien, il n’y en aura pas deux des disques comme ça, je te le dis toute de suite !

Pour la dernière question, j’avais pensé à la blague : « Est-ce que le prochain album va s’appeler Tout » ? Quelle sera la suite ?

Là, le chemin que c’est en train de prendre — parce que je suis en pleine composition — ça part dans des trucs genre… J’avais trouvé un mot intéressant : reggae prog’. Il y a un morceau qui va être ragga prog’, un autre hip-hop emo à la PNL, mais version Perrine en Morceaux avec des machines rudimentaires, sans la prod’ qu’il y a derrière. Quelque chose de plus brut dans le son. Ce sont des choses qui m’étonnent moi-même. C’est ce qui m’intéresse. Je me dis que si ça m’étonne, ça a des chances d’étonner d’autres personnes. Pas au sens « Wah trop bien » mais « Qu’est-ce que c’est que ça ? Quel est ce mélange ?« . Ça réveille la tension, les oreilles, l’intérêt. On n’est pas dans l’éternelle reproduction. Du coup, je ne sais pas du tout comment ça va s’appeler, à quoi ça va ressembler, sinon que ça va avoir des couleurs que je n’ai jamais jouées et explorées.

Interview réalisée par Hadrien Wissler