Entretien avec Oiseaux-Tempête : « Il y a une universalité de la joie, du plaisir, de la souffrance »

Oiseaux-Tempête, un objet complexe ? Depuis 2012, Stéphane Pigneul, Frédéric D. Oberland et leurs amis ont créé tout au long de leurs voyages une musique électrique libre radicale, appuyée par une imagerie forte (photographie et vidéo). En leur présence, il est facile de tomber dans le piège de la sur-intellectualisation. Certaines questions semblent ampoulées. D’autres n’ont pas été posées : quid du caractère politique, de la dimension anthropologique de leurs œuvres ? Quoique les membres du groupe s’expriment en des termes choisis et sont maîtres de leur esthétique, ils rappellent — un brin gênés — qu’ils sont avant tout des musiciens, avides d’aventures et poussés par l’ivresse des rencontres sincères. Oiseaux-Tempête est certes complexe, transnationale et transmédia, mais surtout terriblement libre. Un groupe autonome, s’efforçant de se jouer des contraintes. À l’instar d’une photographie de reportage où prime les instants d’humanité figés comme une évidence.
Oiseaux-Tempête a élaboré une création d’envergure à l’Autre Canal (Nancy) : les retrouvailles d’une grande partie des forces vives qui ont co-créé le troisième album du groupe, AL-‘AN!, composé au Liban et en France. Charbel Haber, Abed Kobeissy, Ali El Hout, musiciens de l’underground libanaises étaient invités, de même que Paul Régimbeau (Mondkopf) et G.W.Sok (chanteur culte du groupe The Ex qui avaient déjà prêté sa voix au groupe nancéien Filiamotsa Soufflants Rhodes). La scénographie était gérée par le collectif As Human Pattern (Grégoire Orio & Grégoire Couvert) et l’ingénierie du son par Romain et Benjamin. Le concert, soldant les huit jours de cette création, s’est tenu le mercredi 10 mai 2017.

Tout le monde dit que vous faites du post-rock. Pour vous qui êtes au croisement des frontières, y compris musicales, est-ce que ce terme n’est pas trop vague ?

Stéphane : Nous n’avons jamais dit que nous faisions du post-rock.

Frédéric : Nous aimons bien dire que nous faisons du free-rock ou du free-krautrock. Nous ne pouvons pas dire musique improvisée parce que nous avons quelques structures mais la base est l’improvisation. En concert, nous nous servons de structures pour réapprendre tous les morceaux.

Stéphane : Si nous étions new-yorkais, nous nous dirions avant-garde ou avant-rock (ndr : prononcé avec une accent anglais parodié). Nous ne pouvons pas dire ça parce que c’est trop tard.

Paul : Mais il y a une petite touche de stoner !

Vous n’aviez pas un groupe de krautrock, toi (ndr : Stéphane) et Frédéric ?

Stéphane : Si, ça s’appelle le Réveil des Tropiques, ça existe toujours. Pour le coup, c’est vraiment de l’improvisation. Il n’y a aucune structures, nous ne savons pas ce que nous ferons.

Vous avez été en résidence à l’Autre Canal, comment s’est-elle déroulée ? Qu’avez-vous fait ?

Frédéric : Nous sommes arrivés un samedi, nous avons vu un super groupe de viking-metal.

Grégoire : Amon Amarth. Ça nous a mis dans l’ambiance.

Ça vous a plu ?

Frédéric : Ça ne nous a pas trop plu mais nous avons bien rigolé ! Il y avait beaucoup de gens. Sinon, nous sommes restés huit jours en résidence. Nous pensions jouer dans le club mais nous avons été plutôt surpris de nous retrouver dans la grande salle. Nous sommes venus avec deux ingé-son différents : nous avons divisé le travail entre Romain et Benjamin (ndr : non présents pendant l’interview). Les deux Greg étaient aussi là pour la vidéo et pour organiser le travail des lumières. Ils ont fait ça plutôt vite et bien.

Pendant ces huit jours, quelle méthode de travail avez-vous mise en place pour faire cette création ?

Stéphane : Nous avons essayé des choses que nous n’avions jamais faites. Nous avons essayé deux modes différents de retour. Avoir le retour de la façade pour écouter potentiellement ce que les gens pourraient entendre. Avec le deuxième ingé-son, nous sommes revenus à quelque chose de plus basique.

Grégoire : Nous avons aussi essayé de rejouer des morceaux de l’album et de réarranger des morceaux déjà faits pour créer une setlist cohérente avec tout le monde.

Vous ne jouerez pas uniquement les morceaux de votre dernier album ?

Frédéric : Ça sera essentiellement le nouvel album. Stéphane et moi, nous nous sommes dit que nous avions envie de marquer le coup sur cette tournée. Elle est spécifique parce que nous avons trois invités libanais, Abel, Ali, Charbel. Il y a le travail vidéo des Greg, Paul qui a travaillé sur les autres disques et G.W. Sok. Nous voulions faire des clins d’œil à Utopiya, notre album précédent.

Stéphane : Il y aura aussi des choses inédites.

Paul : Nous avons crée deux morceaux pendant la résidence. En fait, nous avons fait filage sur filage. Pendant plusieurs jours, nous faisions trois concerts. Le fait de bien connaitre les morceaux nous a permis de ne pas être trop dans la structure, de nous laisser aller dans la longueur prendre du plaisir à faire durer les choses.

Stéphane : Être plus libre.

Ces morceaux crées, vous pensez les enregistrer à l’avenir ?


Paul : Nous avons enregistré tout ce que nous avons fait pendant la résidence, comme pour les concerts.

Frédéric : Nous sommes très contents de ces deux morceaux. Nous avons déjà une version stéréo, nous verrons si nous gardons une version multipistes.

Pour cet album Al-‘An!, vous avez travaillé avec Mondkopf et avec Ali, Abel et Charbel. Comment vous êtes-vous rencontrés et pourquoi avez-vous décidé de travailler ensemble ?

Stéphane : Nous avons beaucoup travaillé en amont de l’album, nous nous sommes préparés avant de partir au Liban. Il s’est trouvé que Fred avait donné un prix à Charbel dans un festival de cinéma. Nous connaissions évidemment sa musique. Un autre ami, Ziad, nous a mis en contact avec lui et Sharif. Ils ont été nos ouvertures vers le Liban et sur la scène underground expérimentale de Beyrouth. Une fois arrivés et rencontrés, nous avons visité la ville, le pays. Nous nous sommes promenés, nous avons fait la fête, nous avons pris du bon temps. Nous avons prix le pouls de la ville et fait quelques concerts. Il s’est trouvé qu’à un moment donné, nous voulions enregistrer là-bas. Nous nous sommes retrouvés en studio très peu de temps avec Ali et Abed. A un moment, nous avons juste eu 45 minutes. Ça s’est fait spontanément.

Combien de temps êtes-vous restés en studio ?

Stéphane : Nous sommes restés un mois puis il y a eu le troisième voyage.

Frédéric : Il y a eu trois jours de studio en tout.

Vous avez aussi travaillé entre Paris et le Liban.

Stéphane : Dans un second temps, nous sommes rentrés et avons fait écouter à Paul et à Sylvain — notre batteur — les choses que nous avions enregistrées là-bas. Nous avons voulu enregistrer dans un studio tout analogique qui s’appelle Kerwax, en Bretagne. C’était assez différent de l’ambiance du Liban, nous voulions joindre ces deux aspects. Nous leur avons fait jouer par dessus les choses que nous avions enregistrées là-bas, ou créer des nouveaux morceaux mais dans le même esprit. Puis, nous avons commencé le travail que nous avons l’habitude de faire avec Frédéric, c’est à dire agencer tout ce que nous avons, ces thèmes, ces improvisations, de choisir quelques morceaux, d’en raccourcir certains, d’en télescoper deux, trois, quatre ensemble.

Vous avez aussi une scénographie forte sur scène. Vous avez de la vidéo, des photos. Ce soir, il n’y aura que de la vidéo ?

Frédéric : Ce soir, il n’y aura que de la vidéo.

Paul : Les deux Grégoire sont partis filmer au Liban.

Comment avez-vous procédé pour ces captations ? Êtes-vous partis sur une idée ?

Grégoire : Nous n’avions pas d’idées préétablies. Au départ, ils nous ont proposé de les accompagner dans leur voyage pour filmer, sans savoir ce qu’allait devenir cet objet. Nous non plus d’ailleurs. Nous n’avions juste pas envie que ça soit un reportage sur un groupe qui va enregistrer de la musique à Beyrouth. Nous avons vécu avec eux, découvert le territoire. Des amis en commun nous ont permis d’explorer le pays et de filmer toutes ces différentes étapes du voyage, enregistrer les rencontres. C’était assez éclaté.

Vous avez fait aussi des prises de son sur le terrain ?

Frédéric : Les fields recording sont présents depuis le début du projet, il y en a sur tous les disques. Les Greg en ont fait aussi. Nous étions libres. Nous nous baladons, nous rencontrons les gens à l’improviste, il n’y a pas de mise en scène particulière, ni musicale, ni de l’image. Il y a une mise en scène de l’instant, on peut le voir a posteriori, mais c’est un processus instinctif pour tout le monde.


Vous n’êtes pas sur une thématique que vous souhaitez aborder ? Est-ce toujours le fruit du hasard ?



Frédéric : Après, nous avons des intérêts. Nous avons beaucoup discuté tous les quatre avant de partir. Nous avons préparé le terrain, lu des bouquins, regardé des vidéos, écouté beaucoup de musique. Quand nous avons rencontré Abel, Charbel, Sharif, Ali — tous les gens que nous avons connus là-bas — nous buvions des coups, nous discutions, nous écoutions de la musique, nous allions les voir jouer, nous jouions avec eux. Ils sont devenus des amis. Le terrain devient presque intime en fait.

L’image semble indissociable de votre musique. Quand on écoute l’album, ne manque-t-il pas quelque chose ?

Frédéric : Ben non ! C’est deux propositions complètement différentes. Un disque est un disque et une expérience live est une expérience live. Nous dissocions ça depuis le début. Musique, lumière et vidéo se nourrissent. Les Greg ont la même marge d’improvisation que nous.

Grégoire : Nous projetons des images en live de façon intuitive, comme eux, mais avec une structure établie aujourd’hui. Nous utilisons les rushes tournés là-bas, nous avons un recueil d’images dans lequel nous piochons. C’était le but du travail de cette résidence. Et jouer avec la lumière pour créer une réelle scénographie. Pour revenir à la question de l’écoute d’un album, il y a aussi une imagerie très forte. Frédéric fait les photos, il y a tout le temps un visuel qui raconte une historie autour de la musique. Elle n’est pas totalement détachée de l’image.

Stéphane : Bien sûr, nous pensons ces objets dans une globalité. Nous ne laissons rien au hasard même s’il y a beaucoup d’instincts. Mais sur le papier, il n’y a pas de volonté sur-intellectualisante. Après, comme nous sommes en prise avec quelque chose, comme nous allons dans un endroit avec des gens en prise avec des choses, il en ressort du sens. A la base, ça reste de la musique et un spectacle.

ll y a aussi une dimension politique sur vos trois albums. Pour vous qui faites partie de l’underground libanaise, en quoi cette collaboration était-elle importante ?

Charbel : Parce que tu as des gens qui font le voyage et qui voient comment les choses se passent, avec leur point de vue. Les expériences qu’ils vivent sont très éloignées de la façon dont notre pays est perçu par les médias. Là, je te donne la réponse simple. Ça ne se fait plus au niveau des nationalités. Il n’est pas question de musiciens libanais qui jouent avec des musiciens français. C’est des musiciens qui viennent du même milieu et qui ont le même goût de l’esthétique. Certains diront que c’est un discours universel. Quand nous nous rejoignons, nous oublions un petit peu d’où nous venons. C’est un travail à un autre niveau.

Vous avez voyagé pour créer votre musique : Grèce, Turquie, Liban. À part en lisant les rares journaux qui ne sont pas morts — je pense au Monde Diplomatique ou au Courrier International — il est difficile de savoir ce qu’il se passe réellement dans ces pays. Par la musique, n’apportez-vous pas une piste d’information ?

Stéphane : On tend des ponts ! Je pense que c’est ce que nous essayons de faire à notre toute petite échelle. Certains disques, films et livres nous ont fait la même chose. Parfois, tu es face à une réalité qui n’est pas la tienne. Charbel parlait d’universalité, je pense qu’il y a une universalité de la joie, du plaisir, de la souffrance. C’est intéressant de prendre ça en compte comme partie intégrante de la vie. Certains aspects pratiques de ce que nous essayons de faire sont suffisamment relou pour qu’on ait la niaque et la volonté de partager ça ensemble, de trouver une forme de place.

Dans cette idée d’universalité, le travail sur le son, sur « l’ambiant », sur les formes libres, ne représente-t-il pas la forme de musique la plus universelle ?

Frédéric : Peut-être… Ce qu’on essaye de t’expliquer, c’est que nous n’avons aucune prétention à être trop intellectuel, contrairement à ce qui peut-être écrit sur le papier. Nous ne partons pas du tout de ça. Tout est très simple pour nous. Nous sommes très différents mais il y a un point d’accord concret où nous voulons de l’évidence. Si ça ne marche pas, nous laissons tomber et nous ne nous échinons pas à ce que cela fonctionne.

Stéphane : Sauf quand nous savons qu’il y a un tout petit peu de magie et qu’il faut un travailler un petit peu plus pour la faire sortir. Mais ça reste du désir.

Frédéric : Nous nous sommes déjà escrimés sur des choses sans que rien n’en sorte. Donc nous voulons l’évidence, comme lorsque nous choisissons des photos. Au départ, nous travaillions avec d’autres photographes mais il s’est avéré que Fred a repris son travail qu’il avait laissé depuis quelques années. En voyant ses photos, nous nous sommes dit que c’était évident. Pour Utopiya, il fallait les utiliser. Rien n’était prémédité, comme la rencontre avec les Greg et les films en temps réel.

Stéphane : Quand nous sommes partis là-bas, il y avait le risque que cela soit une rencontre fantasmée, qui n’opère pas. Je pense que nous avons tous été surpris.

Charbel : Je suis tout à fait d’accord !

Stéphane : Nous ne nous sommes pas posés la question du style musicale, des instruments à prendre ! À un moment donné, tu es dans une pièce, il y a une bulle de son, chacun travaille avec ce qu’il est.

Charbel : Ce n’est pas que nous ne nous voulions pas penser à ça. Nous avons dû le prendre en compte à un certain moment mais nous n’avons pas dû trop nous casser la tête parce que les points en commun étaient déjà là.

Frédéric : Je pense que c’est la même chose pour G.W Sok, qui nous a rejoint dès Utopiya, et pour Paul.

Abed : Je pense que c’était surtout une chance sur un niveau personnel et pas sur celui de l’identité ou de la culture. Nous n’avons jamais parlé de langage musicale vu que c’était des improvisations. C’était personnel mais en même temps nous ne nous connaissions pas.

Charbel : Nous avons très vite compris que ça marcherait, que le projet auquel nous avons contribué était très évident.

Entretien réalisé par Hadrien Wissler