Entretien avec MSD et Vinka : Musique, Sexe et Décadence

MSD x Vinka

La Raggatek In Your Face 3, soirée de prestige pour les amateurs de gros sons hardcore, s’est tenue le 30 janvier 2016 au Zénith de Nancy. En tête d’affiche : Vandal, Paranoiak, BillX mais aussi MSD et Vinka. En tout, trois scènes pour 21 artistes. À l’intérieur du gigantesque bâtiment et à l’abri du froid épais, l’ambiance était sauvage mais bon enfant et les publics divers : outlaws de tous âges et jeunes hipsters, citadins un peu cradingues et campagnards sur leur 31.
Si moi, votre humble narrateur, je ne suis qu’un profane en hardtek, mon ami Antoine en est un expert certifié. C’est lui qui m’a fait découvrir MSD, géniteur de la raggatek, dont la musique, profondément et sauvagement psychédélique, m’a vite séduit. Il nous fallait l’interviewer. C’était aussi le moment de comprendre comment le mouvement, appelé frenchcore outre-Manche, s’est développé en parallèle au punk hardcore. À cette époque où les gens en colère l’étaient vraiment et pouvaient encore faire la fête sans carcan législatif.
L’interview était à minuit. Le temps de traverser les loges du Zénith dans un grand nuage de fumée. Le son était partout et nous sentions les basses à 190 bmp traverser les murs et les sols. MSD nous rejoint, verre de rhum-coca à la main et clope au bec : « Mais vous êtes jeunes ! Vous avez quel âge ? 22 ans ? » avant de rire (pour informations, nous approchons lentement mais sûrement de la trentaine). Pas une once de méchanceté dans ses paroles, juste le plaisir d’un vieux loup de mer qui constate que les marins d’eau douce n’attendent pas pour embarquer. Et là, surprise ! Vinka l’accompagnait : deux Pères Fondateurs au lieu d’un ! Les deux potes se retrouvaient après de longues années. Ce fut l’occasion pour eux de rattraper le temps perdu et d’enrichir drastiquement une interview que nous supposions courte. Nous nous attendions à un petit entretien de quinze minutes, nous avons discuté pendant une heure vingt. Nous avons retracé l’histoire de la hardtek avant de dévier. Puis, nous avons parlé de musique et de technique avant de dévier à nouveau.

Electrophone : On trouve très peu d’informations sur toi. Est-ce que tu peux te présenter ?

MSD : On vient de La Seyne-sur-Mer. On était une bande de jeunes, un groupe de potes qui se fendaient la gueule. Ce qui nous plaisait, c’était le côté prod’, techno, « tribe », de l’underground. C’est ce qu’on appelait le « cœur de la free party ». Vinka et moi, c’est une histoire parallèle. On a commencé en même temps, entre 1993 et 1995. On était sous le charme de la première génération anglaise. Il y a eu une étincelle. Les anglais ont fait des trucs de fou avant de les amener en France. Puis il y a eu la deuxième génération, avec toute la session Heretik, Okupe, Nout, TNT, les toulousains, LSDF, les parisiens. Un mélange d’anglais et de français. Et nous, on appartient à la troisième génération. On va dire que nous sommes ceux qui ont compris la « valeur » du truc. Parce qu’au début, ça avait vraiment un côté punk, nomade… avec un énorme potentiel artistique.
On était frustré d’être écarté du clubbling français, mais on a dit notre pensée. On a créé des crews et des labels. Alors que la première génération avait très peu de production et que la deuxième sortait des disques de techno en 45 tours. La troisième génération a été primordiale.
On a commencé en 1993 avec un sound system, puis avec le label WAR (World Alchemist Record) dès 1995. Du sound system, on est passé au label avec la production, la promotion d’artistes, etc.

Vinka : Ouais, il y a eu des sounds systems partout en France.

MSD : C’était une champignonnière à sounds systems. Il y a ceux qui faisaient… et il y a ceux qui disaient : « Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire de plus ? » C’est dans ce contexte que nos propres sounds systems se sont créés. Mais, on est une génération beaucoup plus musicale. C’était une distillerie des sons dont on s’était imprégné, pour faire celui qu’on voulait. Là, la hardtek underground a explosé en France.

Electrophone : Il y avait des grosses raves party tout le temps ?

MSD : Ça dépendait des régions, en fait. Quand les Heretik, la source française, faisaient des soirées à Paris à 1500 personnes, nous on descendait à 300-400 personnes dans le Sud. Mais c’était nouveau, comme un virus, ça s’est dispatché. En temps que témoin, je dirais que c’est la deuxième et la troisième génération qui ont amené un mouvement, avec des soirées gratuites, un côté néo-punk. Des grandes villes comme Marseille et Paris ont suivi direct. C’est là que la deuxième génération est arrivée avec des « sons artistiques », elle continue encore.

Electrophone : Cette deuxième génération a créé une spécificité française ?

MSD : Bien sûr ! Et je dirais même – on parle de 1998-2000 – qu’il y avait la hardtek du Nord, la hardtek de l’Est et la hardtek du Sud.

Vinka : Dans le Midi, il y avait un pôle qui était hardcore, c’était Toulouse.

MSD : C’était du 170 bpm.

Vinka : Du 170-180 bpm !

MSD : Une hardtek très groovy. Et d’ailleurs, là où est un peu le respect de ce soir, c’est de redonner un peu les différentes tendances. Parce qu’une musique, ça se pérennise sur des temps longs.

Vinka : C’était des raves party, des free party dures. Chez nous dans le Sud, je ne sais pas si c’était à cause du climat, mais il y avait de la hardtek de Montpellier jusqu’à Nice, en passant par Marseille. Déjà, il y avait FKY, c’était notre dieu, il faisait de la hardtek qui était géniale, genre pumping. Après, Narkotek est arrivé en force, avec Weasel Busters qui est parti de Montpellier aussi. Maintenant, tu as un style vénère qui est un peu en contretemps.

MSD : Un peu comme la trance.

Vinka : Alors que nous, on est resté un peu oldschool, parce que j’ai arrêté la musique à un moment donné. Et maintenant, quand je joue de la hardtek comme à l’époque, on me dit : « Putain, c’est quoi ce style ? ». C’est la hardtek d’avant, la pumping. C’est-à-dire qu’il n’y a pas le contre-temps.

MSD : Pour illustrer ce qu’il vient de dire, avant, la musique était presque régionale. L’industrie a pour effet de se concentrer en un point. Ce n’est pas une critique, c’est un fait. La musique maintenant n’est plus régionale, c’est un style, un calibre.

Electrophone : C’est devenue une norme ?

MSD : Avec des talents énormes, extraordinaires ! Mais, il n’y a plus cet effet régional qui était très marqué. Tu avais Heretik, qui avait un son qu’on appelait hardfloor. Un son entre 160 bpm et 180 bpm, très dur, très distordu. Ensuite, il y avait la tribe, sud-est, pumping, entre 160 et 180. Ils nous ont influencé. C’était une accumulation d’influences, jusqu’au clash de la loi Mariani (ndlr : adoptée en novembre 2001) qui a marqué un premier début de la fin. Celui du mouvement techno, du mouvement free party, du sound system, des gens qui achetaient des disques. Puis il y a eu la loi Mariani, un peu comme ce qu’il y a eu en Angleterre. D’ailleurs ça m’a coûté ma vie. J’avais un magasin de disque.

Vinka : Les ventes ont aussi chuté à cause du web et des e-commerce qui vendaient les vinyles.

MSD : Je vais donner un exemple. Avec tes labels, Bassquik, Starmania, Technochok, Vinka, tu as été le premier avant tout le monde, mais trop avant tout le monde.

Vinka : En tout cas, loi Mariani… grosse répression.

MSD : Grosse répression, surtout au niveau des soirées, baisse par quatre des ventes de disques, l’émergence d’internet, le vinyle qui se meurt… Le mouvement techno ça a été comme ça, comme un bonnet d’âne. Je vois qu’il y a énormément de free party, aujourd’hui, un truc de fou.

Vinka : Un truc énorme. C’est moins hardtek, c’est moins pumping. Il y a que du hardcore.

MSD : C’est un style, y a moins ce côté live.

Electrophone : Après s’être normalisé, ça s’est uniformisé ?

MSD : Ça s’est uniformisé. C’est exactement le mot.

Vinka : Des fêtes commerciales se sont créées. Des artistes cartonnaient pas mal en vinyle. Ceux qui se démarquaient, qui faisaient du gros son, un peu vénère, avec le contretemps, comme Narkotek ou Weasel Busters. Eux, ils ont cartonné. Tout le monde s’est identifié à cette musique et a eu envie de faire la même chose.

MSD : Il y avait un panel. Dans une soirée, tu passais de 160 bpm jusqu’à 220 bpm, mais easy ! Et tu pouvais repartir à 160 bpm avec les afters de Babylon Joke au lever du jour. Un café… et c’était hippy ! Vinka parlait de Narkotek… C’est les meilleurs. Artistiquement, ils ont un son, une qualité, c’est magnifique. Du coup, ça a créé un edge. Une masse assez concentrée et efficace. C’est ça qui prédomine et qui fait que le mouvement est encore en vie. Je vais faire de la théorie, une supposition. Dans les années 60, tu avais les Pink Floyd, t’avais machin, des millions de groupes. Qu’est-ce qu’y en est sorti ? C’est Pink Floyd. Il faut un edge qui pérennise un mouvement.

Electrophone : Comment avez-vous découvert la techno ?

MSD : J’étais au collège. Free Party.

Vinka : C’était mythique.

MSD : Moi j’étais plutôt raggae – c’est pour ça que je fais de la raggatek. J’aimais, mais j’avais jamais vibré. Le hasard des choses m’amène dans une soirée techno. Et là… le sacerdoce ! La baffe dans la tronche qui change ta vie. 23 ans après je suis encore dans la musique. J’étais cuisinier à la base.

Electrophone : Vous êtes allés à Prague ?

MSD : J’étais en France, après je suis allé en Thaïlande, après j’étais en Chine. Prague. Dubaï.

Vinka : Tu as monté un club à Prague.

MSD : Ouais, j’ai monté un club à Prague. En Chine, je gérais des clubs. En Thaïlande, je gérais un des plus gros clubs de la Full Moon party. J’ai monté une Full Moon party.

Vinka : T’es un personnage quand même hein !

Electrophone : Ce n’était plus possible de vivre de la techno en France ?

MSD : C’est à cause de cette putain de loi Mariani quand même. Elle m’a mis la grosse claque.

Electrophone : Au fait, c’est quoi la loi Mariani précisément ?

MSD : À l’époque, tu pouvais poser du son n’importe où. Il n’y avait pas de loi, aucun texte qui disait : « Un gendarme vient, il t’interdit de faire la soirée, il prend ton son ».

Vinka : Donc, ils ont créé une loi.

MSD : C’était une loi sur les rassemblements publics.

Survient alors un débat sur la loi Mariani où quelques hommes politiques ont été cordialement traités d’enculés.

Electrophone : Donc, quand vous avez découvert la techno ?

MSD : C’était une révolution en France ! Il y avait de la répression sur la liberté d’expression donc on faisait des manifs techno. Faire de la musique dans la nature était notre liberté. Pas qu’au nom de la défonce. Les types aux concerts de punk étaient quatre fois plus défoncés.

Vinka : On se défonçait moins que les jeunes de maintenant.

MSD : Par rapport à ce que tu prenais, remarque… (rires…)

Electrophone : Alors du coup, la prochaine question est : « Quand avez-vous commencé à prendre de la drogue ? »

MSD : J’en ai jamais pris. Jamais. Ça n’a jamais été mon truc.

Vinka : C’était de la teeze, niquer des meufs.

MSD : C’est ce que signifie MSD. Musique, Sexe et Décadence.

Electrophone : Du coup, comment avez-vous commencé à faire de la techno ? Avec quel matos ?

Vinka : Souvenez-vous, la première génération, c’était les anglais. Et la deuxième génération faisait du son dans les grandes villes avec du gros sound system. On voulait faire pareil. Avec les copains, on créait nos caissons, on les montait nous-même. On achetait des boomers, on les montait. C’était artisanal. La vraie question était : « J’achète des platines ? Ou des boites à rythmes ? »

MSD : Des MC 303, surtout.

Vinka : Ou des TR 505. Mais en fait, il fallait trouver des astuces pour faire de la musique. L’idée était d’en faire dans sa chambre, son appart. Puis, le week end, on allait chez les potes, on montait les caissons qu’on avait fabriqués pour la soirée. On mettait l’événement infoline 36 72 et les gens venaient ! On faisait des soirées à 900 personnes.

MSD : Ça a créé des buzz d’artistes. Tu ne venais pas parce qu’il y avait du gros son, mais du bon son.

Vinka : Il n’y avait pas de stars au début. Tu connaissais un peu le nom du sound system, c’est tout.

MSD : On se cachait derrière les caissons ! Il n’y avait même pas de nom d’artiste ! On faisait des flyers avec le nom du sound system, mais aucun nom. Personne ne savait qui jouait.

Vinka : Comme les anglais nous l’avait appris.

MSD : Et avec la troisième génération, c’est là, avec toi, Matt (ndlr : Weasel Busters), moi.

Vinka : A Montpellier, il y avait des clubs. C’était une ville ultra-techno. On pouvait jouer dans pas mal de bars avec notre sound system. On voyait bien ce qui marchait ou pas. On s’invitait entre sound system à venir jouer. Petit à petit, on a commencé à mettre des noms : « Tiens, c’est le liver des Patetik ! » Il fallait se reconnaître. Je suis devenu Vinka. « Live Vinka », « Live MSD » ont commencé à apparaitre sur des flyers de grandes soirées underground, et c’est parti de là. C’est monté en puissance.

Electrophone : Et les gens venaient à l’arrache, comme ça ?

Vinka : Mais bien sûr !

MSD : Je vais même te dire un autre truc. T’allais jouer, tu dépensais une partie du salaire. Tu travaillais pour te payer du matos. Avant que ça ne devienne professionnel, c’était un investissement de temps, de salaire, pour un petit multi-effet d’occasion. Impossible de vivre avec !

Vinka : Pour rebondir sur ce que je disais. On se faisait des petits noms, et les gens commençaient à mettre des noms sur les styles de musique, et on a commencé à sortir des cassettes. J’avais 20 ans. On se faisait un business de cassettes !

MSD : On se les échangeait dans les grosses soirées. Dans les coins stratégiques des teknivals. On en produisait 500, on les dupliquait ! On s’échangeait 100 cassettes par 100 cassettes entre sound system. Il y avait des stands de cassettes. On faisait la cassette à 50 francs et trois cassettes pour 100 balles ! J’ai acheté un camion pour ça ! Jamais de drogue, mais j’étais un dealer de cassettes ! La cassette, c’était l’apothéose !

Vinka : On faisait des jaquettes à la main, ou avec des potes graphistes.

MSD : J’avais même acheté une colonne, où j’avais un master, auquel je connectais un RCA sur des enregistreurs. J’appuyais sur play, j’avais dix enregistreurs cassettes. Je savais qu’en dix heures, j’avais cent cassettes.

Vinka : On avait acheté mille cassettes d’occasion, et on faisait ça. Il y avait tellement de demande !

MSD : Le revenu de l’artiste n’existait pas ! Tu venais jouer à tes frais. Après, on a commencé à se faire défrayer.

Vinka : Mais au début, c’était 100 balles comme ça.

MSD : Parfois pas du tout. Parce qu’il y avait des dégâts dans la soirée. Tout pour ta pomme ! Donc, c’était que de la passion. À la fin de l’année, tu faisais les comptes, tu étais perdant. C’était pas l’objectif. Mais par contre, il fallait vraiment être malin. On adorait ça. On est des briscards.

Vinka : Du coup, on a ouvert des magasins de disque, on a fait des labels. On voulait vraiment vivre de la zik. Après est arrivé le graal : les vinyles. J’avais des plans en Italie pour en faire presser.

MSD : Les mecs de Hocus Pocus allaient acheter des vinyles par 1000 !

Vinka : Un jour, un mec gonzo est venu me voir et m’a dit qu’il voulait me produire en vinyle. Être produit en vinyles, c’était fou !

MSD : Là, on a commencé à gagner de l’argent.

Electrophone : Ça pressait à combien, à l’époque ?

Vinka : 1000, au minimum.

MSD : Ça a commencé à 500. Et c’est monté jusqu’à quasiment 10 000 exemplaires. Plus de 15 000 exemplaires par presse pour le Cubi (ndlr : nom du label de MSD) ! C’était un truc de fou !

Vinka : Tu faisais des « versus » avec FKY aussi, c’est pour ça ! (rires)

Electrophone : Mais après, il n’y a pas eu une période plus sombre qui vous a amené à arrêter un peu ?

Vinka : Moi ça marchait bien, on avait passé le stade cassette, cd, vinyle. J’avais sorti au moins 30 références… Dans une soirée, ils m’avaient mis devant au Zénith de Pau. J’étais devant, tu vois ! C’est moi qui ai pris Mathias (ndlr : Weasel Busters), qui lui ai dit : « Viens avec moi, on fait des soirées. » Parce qu’il était de Montpellier. C’était pas organisé comme maintenant. Maintenant t’as le booking, c’est carré. À l’époque, on sortait des free party, j’étais payé une fois sur deux, je prenais l’avion, tout seul. Ça me blasait, je me disais « qu’est-ce que je vais faire à 50 balais ». Donc j’ai pris une autre voie, dans le graphisme. J’ai fait un peu producteur, je montais des vinyles. J’ai voulu arrêter avec le musicien, c’était pas pour moi.

MSD : Moi, ma vie perso, c’est l’organisation de soirées, la promotion, le management, l’artiste… On s’est dévié du cœur.

Vinka : Tu as moins dévié que moi. J’ai fait un gros standby. Mais je gagne ma vie !

MSD : À l’époque, il y avait le minitel 36 72. C’était l’infoline. On est des enfants du web. Moi, j’étais cuisinier à la base. Je faisais des choucroutes ! Et maintenant, je travaille pour les plus gros clubs du monde, je voyage…

Vinka : Moi, j’étais étudiant…

MSD : Même si on n’est pas dans le business, on est dans ce fil conducteur. Ça a changé notre vie ! On a peut-être mangé des cailloux, mais il y avait ce plaisir de manger des cailloux. C’est de la passion ! On allait là où était l’impossible.

Vinka : Ça nous semblait évident à l’époque.

MSD : C’était naturel.

VInka : On a fait des trucs rigolos quand même… Y’a des petits qui font un peu pareil en ce moment. Mais à l’époque, il n’y avait pas la répression comme aujourd’hui.

MSD : On faisait des soirées, il y avait entre 500 et 3000 personnes. Je me souviens, à l’anniversaire de mes 20 ans, je crois, à Fos-sur-Mer, c’était abusé !

Vinka : Et le festival de Rousset en 2000 ! (ndlr : Euro Teknival 2000, les 30 et 31 décembre)

MSD : Et le Fuck Boréalis ! (ndlr : début août 1999, 5 sound-systems pour 5000 personnes)

Vinka : Quand j’y pense, je me dis « Woah ! » Si j’avais été daron à cette époque, je me serais dit : « Mais c’est quoi ça ! » C’était abusé !

MSD : On était là au bon moment. Le facteur de temps et le facteur de lieu. C’est hyper important. Tu ne peux pas le refaire. Il y avait tout à faire !

Electrophone : Pour la musique, vous êtes passés du matos que vous avez bricolé vous même, puis vous avez eu plein de machines. Comment avez-vous évolué avec l’évolution des logiciels types Ableton ?



MSD : Ableton, je connais depuis la version 1.0. Pareil pour Fruity Loops.

Electrophone : Vous n’hésitiez pas à utiliser ça ?

MSD : Non, on était les premiers !

Vinka : Je vais te raconter un truc que personne ne sait, c’est qu’à l’époque quand tu faisais du live, les vrais « livers » les vrais oldschools étaient sur machines. Il y avait la guerre de ceux qui faisaient du live en machine ou en pc. C’était trop cher, c’était pas démocratisé comme maintenant. Et celui qui branchait ses bécanes, on disait qu’il faisait un vrai live.

MSD : C’est FKY qui a démocratisé le live Ableton. Il pourrait recevoir des sous d’Ableton. C’est un grand précurseur, très discret.

Vinka : Pour ceux qui ne le connaissent pas, FKY c’est le papa, c’est comme Crystal Distortion. C’est la seconde génération. C’est génial, faut écouter.

Electrophone : Vous avez toujours évolué avec les machines du coup ?

MSD : Quand la technologie avance, tu avances avec la technologie. À l’époque tu avais un pc sur du pentium 160 avec 3 giga de disque dur et 36 Mo de ram. Tu posais quatre pistes et tu saturais déjà. Le premier logiciel avant Live s’appelait Acid. En direct to disk tu prenais un deuxième to disk, fallait tout merger.

Vinka : C’était tout au début. La quatrième génération a émergé avec le web. Nous, on ne savait pas comment faire de la musique avec. On cherchait les tutos, ça n’existait pas. Maintenant, tu prends la génération de BillX. A dix ans, ils avaient le web. Ils ont chopé des tas de tutos et mis un putain de level. Comme les gosses qui font du ski à quatre ans, alors que toi tu aurais du apprendre à seize.

MSD : Respect ! Nous les prod’ de l’époque étaient artisanales, les leurs sont professionnelles.

Electrophone : Vous n’utilisiez pas les Roland MC ou les Akai ?

MSD : Quand tu avais un Akai, fallait se saigner pendant trois-quatre ans pour se le payer.

Vinka : Toi, tu pouvais avec ta vente de cassettes !

MSD : Ouais mais fallait les vendre ! C’était du bonus.

Vinka : Des startups se sont créées avec le développement de l’informatique. Elles ont vendu des tutos et conçu des plugin de fou.

MSD : Tu as eu un gros wall entre nous et les autres générations. Les gens nous disent qu’on est de la hardtek oldschool, je le prends même pas mal parce qu’on est oldschool.

Vinka : On n’a pas la qualité de prod des derniers.

MSD : Mais ça nous fait plaisir aussi d’être oldschool, d’être roots.

Vinka : On aurait jamais cru être pionniers. Évidement, il y a plus roots que nous comme Crystal Distorsion.

MSD : Il est à 169 bpm, fait le warm up mais pas le gros hour dans un festival. Et c’est normal, c’est l’évolution.

Vinka : Ce qui m’a marqué c’est le level mis par les jeunes ces dernières années. La qualité de leur son, ultra technique et précis. On avait pas ça. Moi j’ai un peu lâché l’affaire, je ne me suis pas entrainé, et fallait vraiment le faire pour prendre le train en route.

MSD : Tous les mois le niveau progresse ! L’industrie française est énorme. On est fier d’avoir été là, c’est la continuité du Yes Papa !

Electrophone : C’est quoi l’histoire du Yes Papa ?

MSD : C’était l’époque de la compilation Zone Libre. On a fait une tournée, la première où les gens se retrouvaient pour faire un crew, au lieu de juste se croiser en soirée. L’époque où on s’est dit : « Maintenant, on fait de la techno ». Vinka, je ne sais pas si tu t’en souviens, mais j’ai subi d’énormes critiques. Je me suis fait insulté pour avoir balancé l’underground au commercial.

Vinka : Parce qu’on avait acheté une pub sur M6 pour la compilation Zone Libre.

MSD : Et alors là !

Vinka : Imagine quand tu pars des cassettes, quand tu as une idéologie underground… Et là il y a un truc qui passe sur Satan-TF1-M6… Nous, en sortant un label Bassquick, on avait écrit « Fuck TF1 » sur un macaron. Mais là : « Satan, ils font une pub sur M6 ».

MSD : Ça a été un break mais aussi une évolution. Un pas en avant. C’est ce qu’il a fallu pour faire sortir un crew de la boue. Parce que je pense qu’on avait des valeurs artistiques. On m’a traité de pute mais j’ai crée le Yes Papa : la contre-révolution des artistes qui voulaient faire de la hardtek un métier. Parce que quand tu bosses dix heures par jour pour la musique, il y a un moment où il faut sortir de l’anonymat. C’est ce que signifie le Yes Papa Crew. Il est né à ce moment.

Electrophone: Il y a eu un avant après ?

MSD : C’est vraiment après la Zone Libre, le Yes Papa qui disait fuck à tous ceux qui nous avaient insultés. C’était en 2005. On s’est commercialisé, on s’est dit « Ok, c’est parti ». On a fait un Yes Papa numéro 01 et 02 avec le macaron « We doing techno for champagne limousine et cocaïne ».

Vinka : Tout le monde n’a pas fait ça. Beaucoup sont restés dans l’underground.

MSD : Yes Papa, c’était pas compliqué, on était huit à s’être insurgés : Sycomor, Nout, Keygen, Beuns, Weasel Busters, Suburbass, Tone X et moi. On a fait un disque et on a crée Electro-Booking.

Vinka : Là, ça a changé pas mal de choses. Et vous êtes partis à Prague.

MSD : Tout est parti de là et maintenant on est dans un Zénith.

Electrophone : On aimerait connaitre vos références. MSD, on entend beaucoup de samples de cinéma dans tes morceaux. Comme Clint Eastwood dans Le Maitre de Guerre, dans un de tes lives. Sampler un film et mettre un gros drop dessus, ça vous est venu comment ?



MSD : Il nous fallait un côté frenchy vu que notre auditorat était français, pas du drop anglais à la « put your hands up ». Je me souviens d’un live que j’avais fait : « La rêve party intergalactique ». Mais j’ai perdu la gravure.

Electrophone : Dans Brain Disturbation, on entend « il nous faut trouver la la tête idéale pour aller sur ce torse » et « la danse du porc ».

MSD : C’est ça qui est intéressant, c’est la touch ! Mais on pensait même pas vendre un disque en Italie donc on communiquait à ceux qui voulait bien nous entendre. Mais faut avouer que la « danse du porc » c’est un beau sample. C’est artistique, c’est trop beau ! Cette séquence, c’est juste trop beau. Je suis un fan de cinéma.

Electrophone : Il y a un sample qui est très poussé : « Il est temps de savoir qui dirige ce royaume » avec Richard Burton dans le film Becket (1964).

MSD : Voilà ! Il y a toujours des grosses références dans ma musique. Mais tu as peut-être remarqué que je suis passé du français à l’anglais. Je me suis un peu exporté mais finalement je suis revenu au français. Tous mes derniers sets, je les ai fait en français. Parce que je suis français, merde.

Electrophone : Et l’image de la hardtek dans les médias, avec les reportages type Envoyé Spécial sur les free party, ça vous a fait quoi ?

Vinka : On espérait que ça soit bien traité… mais bon.

MSD : Je crois qu’ils n’ont pas fait la différence entre l’énergie artistique et le public que tu pourrais comparer à n‘importe quel public…

Electrophone : Tu aimes tout le monde qui fait de la hardtek ?



MSD : J’aime tout le monde. Tous ceux qui font de la hardtek. Et tous ceux qui en arrivent là font du vrai travail. Paranoiak, j’ai un énorme respect pour lui, il envoie du bois, je l’applaudis. Je crois qu’il a 26 ans, c’est le futur. On compte sur lui !
Electrophone : Vous n’êtes pas encore hors du jeu ?

MSD : Je suis là mais je me suis écarté, j’ai l’oeil du sage (rire). C’est pas moi qui fait le bizness, c’est Paranoiak et il le fait bien.

Electrophone : Avoir l’oeil du sage, c’est une manière de vivre ton héritage ?

MSD : Non, c’est de l’amour, de la passion. Il n’y a aucun ego, aucun jugement mais juste de la sympathie. Quelqu’un qui organise une soirée au Zénith et qui fait un clin d’oeil au passé avec nous, c’est que du respect.

Electrophone : Ça ne t’a pas dérangé de passer en premier ? Qu’on commence par les plus vieux ?



MSD : Absolument pas, je trouve ça hyper intelligent et cohérent. La place est déjà au jeune, c’est le clin d’oeil qui est intéressant. Nous, on a évolué, on est sur d’autres bizness.

Vinka : Attention, moi je connais des gars qui continuent de faire encore des grosses free party. Il y a ce que tu vois ce soir, que tu peux trouver commercial parce qu’ils jouent dans un Zénith. Mais il y a toujours une frange underground qui existe. J’ai des potes oldschool qui arrivent toujours en camion, sans peur, qui posent et font des soirées avec 2000 personnes avec les keuf et les hélicos qui arrivent. Je dis respect de faire ça en 2016.

MSD : Ils sont tellement underground qu’ils sont incontrôlables.

Vinka : Ils ont le même âge que nous. Ils ont continué à l’époque où on a fait le Yes Papa. Ils continuent de bosser et de s’assumer malgré les galères.

MSD : Il y’en a moins qu’avant, c’est sûr, mais c’est eux qui font vivre la source.

Vinka : Tu vas à leur soirée et tu vois les gros bus. C’est interdit et tu te dis respect. Ils font vivre la légende des sound systems. C’est eux qui font rêver, rêver les jeunes. Je me souviens quand j’étais jeune, c’est l’interdit qui nous a plu.

MSD : Par contre Vinka, malgré le respect que je te dois frérot, il y a une bifurcation temporelle. Maintenant, tu as une scène hardtek dans tous les festivals. Donc tu ne peux pas faire du vieux quand tu es au top. Tu ne peux pas créer l’esprit de la free party quand tu as un festival derrière avec le même son.

Vinka : Le son a évolué. Dans le Sud il y a beaucoup de raves, ils ne font plus de free party, c’est plus techno. Mais à Marseille y a toujours des gros squats. Je parle que du Sud vu que je ne sais pas ce qu’il se passe à Toulouse ou en Bretagne. Il y a toujours un mouvement de purs et durs.

MSD : Quand tu vois ce qu’on a vécu, tu as une envie de revivre la même chose.

Electrophone : C’est quoi la suite pour vous ?

Vinka : Moi, j’ai un peu décroché, il faut demander à MSD.

MSD : Je suis toujours dans la musique et je travaille à côté. Mais quand on voit comment on a évolué, on se dit qu’on s’en est bien sorti !

 

MSD x Vinka selfie

La discussion passa comme un beat à 220 bpm. Nous devions nous séparer, à grands regrets. Les compères nous ont fait trois fois la bise, avant de retrouver les copains. Vinka mit un point final à notre rencontre : « Vous voyez, ce n’est que de l’amour ! »

Hadrien Wissler, Antoine Bourven