Entretien avec Frêne : « La tradition, c’est du présent avant tout »

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Yann Gourdon, Basile Brémaud, Clément Gauthier ©Hadrien Wissler

Issu des ramifications de la Novià, collectif qui revisite la musique folklorique de la belle France, Frêne est l’un des projets musicaux de Yann Gourdon (vielle à roue), Clément Gauthier (chant, tambourin, et chabrette) et Basile Brémaud (violon et chant). Le trio était invité à jouer lors de la troisième édition du festival Stéréolithe qui s’est tenu le 11 juin 2016 à Nancy. Sur scène, la lenteur hypnotique, les bourdons insistants et les éclats de voix forment une longue berceuse qui invite aux voyages intérieurs. Plus encore, le spectateur assiste à une transfiguration du sonore à travers le temps : un concert entre ethnographie et expérimentation musicale.

Vous faites partie du collectif de la Nòvia, vous reprenez des morceaux traditionnels en les modernisant. Pourquoi travailler sur cet héritage ?

Clément Gauthier : Ce n’est pas des reprises. Dans le principe même de la musique traditionnelle, il n’y en a pas. La musique est une espèce de chaine continue de pièces qui sont interprétées à l’aune des personnalités de chaque musicien, en y amenant son propre bagage. La pièce devient tienne quand tu la joues. Tu ne la sors pas d’une boite, du fond d’une archive.

Il est toujours question d’adaptation par conséquent ? D’adaptation et d’interprétation ?

Clément Gauthier : D’interprétation, je dirais tout simplement.

Yann Gourdon : Moi, ça me va bien « interprétation », parce que je ne crois pas qu’on adapte quoique ce soit. On joue ce répertoire comme on a envie de le jouer. Pour moi, ça n’est pas plus moderne de jouer cette musique là.

Vous jouez avec des instruments anciens.

Yann Gourdon : Anciens mais de facture contemporaine aussi.

Vous utilisez aussi des effets électroniques, comme toi Yann sur la vielle à roue.

Yann Gourdon : Des effets sur la vielle à roue, il n’y en a qu’un seul, un delay et c’est tout… Et l’amplification de l’instrument. Je n’utilise pas du tout de traitement électronique. Il n’y a pas d’utilisation d’effets de quelque sorte. Tous les sons sont générés par l’instrument. Après, j’ai fait le choix de faire sans cesse le va-et-vient entre l’instrument électrique et acoustique. J’essaye de garder une cohérence sonore, de retrouver le même type de son. Je ne considère que l’amplification… ça me permet simplement, comme ça le dit, d’avoir un volume sonore plus conséquent. Mais j’essaye de retrouver le son acoustique ; et inversement, le son que je peux trouver en électrique, j’essaye de le retrouver en acoustique.

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Pourquoi jouez-vous autant sur le drone, le bourdon ?

Clément Gauthier : Parce que c’est une composante essentielle de ces musiques là. On ne s’est pas rattaché à un courant. Les musiques traditionnelles, quelques qu’elles soient dans beaucoup de coins dans le monde, ont toutes un appui sur le bourdon, ou suggéré. Dans un phénomène de chant solo où il n’y a pas forcément la présence d’un bourdon, la construction même de ces musiques, de ces chants, fait que tu as un bourdon qui est suggéré, qui va te rentrer de l’oreille, qui va t’imprégner par des appuis, par des cadences. C’est une composante fondamentale de ces musiques que tu peux trouver dans les traditions de musique à bourdon en Inde. Quand c’est arrivé dans les années 70, tout le monde a halluciné et cette redecouverte a eu des répercussions sur la musique contemporaine. Ce sont des musiques où l’interaction entre bourdon et mélodie est présente, comme dans la notre de part nos instruments. La vielle à roue, la cornemuse, le jeu sur les cordes à vide du violon sont dotés de bourdon.

J’ai lu des articles qui vous comparaient à Terry Riley et à La Monte Young. Comment vous situez-vous vis-à-vis de ces comparaisons sur ces musiciens contemporains ?

Yann Gourdon : Personnellement, je connais très bien la musique de ces musiciens que j’ai découverts il y a quelques années, de manière simultanée aux musiques traditionnelles que l’on joue dans Frêne et la Nòvia. Forcément, ça m’a tout de suite happé parce que je jouais déjà de la vielle qui a, comme le disait Clément, une force et une présence du bourdon. Entendre ces musiciens contemporains qui utilisaient ce procédé là comme langage musicale, ça m’a immédiatement interpellé. Après, cette expérience est transposée dans la pratique des musiques traditionnelles et inversement, encore une fois.

Vous êtes tous musiciens professionnels. Comment avez-vous appris à jouer de ces instruments qui ne sont plus communs ? Comment en avez-vous abordé la pratique ?

Basile Brémaud : Je pratique le violon qui est un instrument très commun dans la pratique musicale occidentale. C’est un presque un son surreprésenté. C’est un instrument qui a migré dans toutes les pratiques musicales parce qu’il a été très disponible vers le 19ème siècle avec la facture semi-industrielle en France à travers l’école de Mirecourt. Les gens avaient accès à cet instrument, bon marché et bien distribué, à travers les catalogues de vente par correspondance de l’époque comme le catalogue ManuFrance. Du coup, des pratiques de violon se sont développées partout sur le territoire hexagonale dans les musiques populaires même si dans l’inconscient collectif, on le rattache plus aux musiques savantes. Comment je suis venu à ça ? Mon parcours s’est fait en deux temps, j’ai eu accès à la pratique du violon par un apprentissage en école de musique classique. Puis, petit à petit à l’adolescence, j’ai pris connaissance des répertoires de musiques traditionnelles qui m’ont fasciné. J’ai fait évolué ma pratique vers cette musique là avec un parcours plus autodidacte. Contrairement à aujourd’hui, il y avait peu d’établissements, de structures qui proposaient un enseignement de ces musiques. Ça demandait à être autonome. J’ai bougé et j’ai rencontré des gens qui avaient déjà énormément défriché ce terrain, qui avaient eux-mêmes contribué à faire ré-émerger les pratiques musicales traditionnelles en France parce qu’ils avaient participé aux grands mouvements de collectage depuis les années 70. Ils ont ensuite transmis ce patrimoine musical qu’ils avaient aidé à redécouvrir.

Clément Gauthier : Moi, c’est un aspect sonore qui m’a saisi. J’ai entendu ça gamin parce que mes parents étaient dans le courant du revival. Il y avait des disques de ça à la maison. Après, j’ai reconnecté parce que j’ai toujours été intrigué par le bourdon qui m’a amené déjà petit, vers sept, huit ans, à chanter dessus. Mais bon je faisais n’importe quoi. Je ne voulais pas apprendre la musique, mes parents me l’avaient proposé mais ça ne m’intéressait pas. J’ai fait d’autres choses, j’ai complément déconnecté avec ça. Un jour des amis m’ont embarqué à une fête dans les Cévennes. Une fête dans un village autour du hautbois traditionnel du Languedoc et des tambours. La fête était extraordinaire — ça n’était pas un festival — tous les amateurs et les professionnels se rencontraient pour faire sonner ces instruments. Quand je suis arrivé là-haut, j’ai repris conscience de ce son. Ça m’a animé et m’a redonné envie de retrouver ces musiques. Je n’ai pas eu à gratter beaucoup pour retrouver des luthiers, amis de mes parents, qui m’ont mis une cornemuse entre les doigts. En parallèle, je me suis mis à chanter dans les repas de famille. J’y suis allé au culot — sympa mais au culot quand même — pour rencontrer des musiciens dont j’estimais le son et la musique.

Tu étais autodidacte ?

Clément Gauthier : J’ai rencontré une personne qui est de cette lignée. La plupart des gens que j’ai rencontrés étaient issus du revival. Mon apprentissage s’est fait par l’écoute des collectages, d’autres musique dans la même veine. L’autodidactisme n’existe pas en vrai, on est toujours imprégné par quelqu’un ou par quelque chose. Et puis, on a des yeux et des oreilles donc on s’en sert ! Je n’ai pas eu formation encadrée par un professeur attitré.

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Yann, j’ai lu que tu avais vu, enfant, une vielle à roue accrochée au mur et que tu avais voulu en faire.

Yann Gourdon : Non, elle n’était pas du tout accrochée au mur ! Mes parents étaient aussi dans ce milieu du revival. Mon père, lui même musicien, m’entrainait dans les festivals, notamment de Saint-Chartier tout petit. La vielle est un instrument que je connaissais et j’ai dit un jour à mon père que je voulais en faire. Ça l’a tout de suite réjoui et quelques mois plus tard, j’avais une vielle dans les mains. Après, grandissant, j’ai fait mon parcours avec l’instrument et je me suis détaché des musiques traditionnelles pour aller vers les musiques expérimentales et improvisées. J’ai aussi un diplôme de composition electro-acoustique que j’ai passé à l’ENM de Villeurbanne.  A ce moment, j’ai rencontré la philosophie de John Cage, puis de la Monte Young, Terry Riley, Tony Conrad qui m’ont fait me focaliser vers une pratique orientée, non plus sur les musiques improvisées, mais sur le bourdon, le son continu.

Un travail plus sonore que mélodique ?

Yann Gourdon : Un travail avec les espaces du son et les volumes architecturaux, les volumes sonores. Ce qui m’intéresse, c’est de les mettre en résonance, les mettre en vibration.  C’est ce que faisait quelqu’un comme La Monte Young. J’ai approfondi ce travail à la fois avec la vielle mais aussi dans des dispositifs d’installations sonores.

Peux-tu me parler un peu plus de ces installations ?

Yann Gourdon : C’est complexe à décrire rapidement. J’ai passé deux ans aux Beaux-Arts de Valence en tant qu’étudiant. C’est dans ce contexte que j’ai développé ce travail. Il m’arrive de faire ce genre d’installation quand on me le demande, quand on m’invite pour une exposition, une résidence. Ça prend des formes variables : des cordes tendues à travers des architectures, des dispositifs de haut-parleurs rotatifs. On reste dans ce principe de résonance des éléments en jeu depuis la source du son à l’espace dans lequel il se propage.

Comment êtes-vous venus… à mettre en résonance vos identités musicales pour créer Frêne ?

Clément Gauthier : C’est facile ! On n’a pas eu le choix ! Comme tu le sais, on est dans le même collectif de la Novià. L’an dernier, on était en résidence de création dans le Jura pour un autre projet qui s’appelle Flux.

Yann Gourdon : Parenthèse. Flux est un projet de La Novià avec lequel on joue des répertoires contemporains dont une pièce de Phil Niblock, compositeur américain de son soutenu. C’est un projet qu’on a conçu dans l’idée d’interpréter des pièces contemporaines avec des instruments traditionnels. C’était la parenthèse. Du coup, la résidence a duré cinq jours avec les autres musiciens. Puis, nous sommes restés encore trois jours tous les trois pour intervenir dans des classes d’école primaire. Pour ces interventions avec les enfants, on était hébergé dans une salle à Lons-le-Saunier. Le deal pour que l’association Coeur de Boeuf nous héberge était qu’on fasse un concert à l’issu de ces trois jours. Comme nous n’étions plus que tous les trois, et que nous avions l’habitude de jouer ensemble…

Clément Gauthier : Frêne est né !

Vous avez enregistré un album ?

Yann Gourdon : Pas avec Frêne.

Alors allez-vous enregistrer un album à l’avenir ?

Yann Gourdon : Pour l’instant, Frêne est un projet un peu fantôme au sein de la Novià. Il prendra peut-être forme. Il aura peut-être un avenir, comme nous faisons une série de concerts. Je l’espère ! Mais nous ne sommes pas encore au stade de sortir un album. Par contre, il y a d’autres sorties dans La Novià.

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Vous êtes tous occupés avec vos différents projets, les petites cellules de la Novià. Pouvez-vous me parler de ceux qui vous tiennent à cœur respectivement ?

Basile Brémaud : Actuellement, je peux parler du trio, Puech/Gourdon/Brémaud parce qu’on vient d’éditer un album qui regroupe un disque vinyle 33/tours sur lequel est enregistrée une musique qu’on avait créée lors d’une résidence en lien avec le travail du graveur Jean-Marie Granier. Dans cette publication, il y a un livre d’artiste qui regroupe des feuillets de reproduction de gravures avec lesquels on a travaillé dans le cadre de cette création. C’est sorti en mai. Cette année, il y aura la sorti de la Baracande…

Yann Gourdon : Qui va être coproduit avec le label Bicoque. Cela sera une double sortie avec un CD et un vinyle mais les titres seront différents sur chaque support.

Basile Brémaud. Je chante sur ce projet. Pierre-Vincent Fortunier, Guilhem Lacroux et Yann y participent.

Clément Gauthier : Un double-vinyle de Jericho vient de sortir.

Yann Gourdon : Un CD de Puech/Gourdon.

Clément Gauthier : Il y a eu la sortie de Violoneuses, duo avec Perrine Bourel et Mana Serrano. Cette année a été prolifique en objets sonores.

Basile Brémaud : Il y a aussi le projet de co-production d’événements avec Nuit de Noce qui va se dérouler à Paris le 24 septembre à la Chapelle Saint-Merry. Cette soirée de concert sera l’occasion de présenter toutes les formations de la Novià qui vont se produire de huit heures à cinq heures du matin.

Yann Gourdon : C’est sur l’invitation de Sonic Protest en partenariat avec Festival Crack. Ce sera la première fois où le collectif — il manquera juste une personne — sera dans sa quasi-totalité. Comme on est dans les projets à venir et que l’on parlait de Terry Riley, La Novià a été invitée par le Lieu Unique à Nantes pour interpréter sa pièce In C. On sera une dizaine de musiciens à jouer, avec un intrus, Alexis Degrenier.

Clément Gauthier : Il est à la base de ce projet. On l’aime bien, c’est un copaing !

Je vais lancer une dernière question un peu stupide pour voir comment vous allez réagir !

Basile Brémaud : Mal !

Clément Gauthier : Non !

Yann Gourdon : Je me casse !

Est-ce que la tradition, c’est le futur ?

Yann Gourdon : Je me casse ! (rires)

Clément Gauthier : La tradition, c’est tout ! C’est compliqué mais c’est du présent avant tout. De toute façon, ça ne nous appartient pas donc on verra bien ce qu’il se passe après.

Interview réalisée par Hadrien Wissler

// Frêne sur soundcloud
// Site officiel de La Novià