EIKO ISHIBASHI & DARIN GRAY / MIDORI TAKADA & LAFAWNDAH / MASAYOSHI FUJITA

EIKO ISHIBASHI / DARIN GRAY Ichida LP (Black Truffle)

Eiko Ishibashi sait s’entourer. Son CV long comme le bras (des collaborations avec Fumio Kosakai [Incapacitants, Hijokaidan], Aya [OOIOO], Totsuzen Danball ou Jim O’Rourke) s’allonge un peu plus avec ce magnifique Ichida sorti sur le label d’Oren Ambarchi. Soutenue par la contrebasse et l’assise électronique de Darin Gray (Brise-Glace, Dazzling Killmen, Grand Ulena, Yona-Kit, You Fantastic!, bref le vrai patron du noise-rock qui lacère les chairs), Eiko délivre une longue composition tourmentée aux allures de fresque free jazz contemporaine, absorbant l’air et la lumière pour te plonger dans un abysse de noirceur sans fond. L’espace, lui, grandit. Une langueur morbide s’installe. Le dialogue entre la contrebasse de Gray et la flûte d’Ishibashi apporte une saveur cinématographique légère avant que les ténèbres ne dévorent tout sur leur passage (grognements, bruits étranges, angoisse totale – ça pourrait illustrer un Kubrick paranoïaque ou un Lanthimos naturaliste), propulsant ainsi cet Ichida dans la catégorie très courue des chefs d’œuvres japonais hypnotiques.

MIDORI TAKADA / LAFAWNDAH Le Renard Bleu LP (Kenzo / K7)

Takada.
Takada.
Voilà les Dalton.
Cela faisait vingt ans qu’elle n’avait rien enregistré en solo (mis à part au sein du trio Ton Klami aux côtés de l’immense Masahiko Satoh). La réhabilitation récente de ses œuvres de jeunesse via de malins petits Suisses, l’engouement mondial (modeste mais significatif) qui s’en suivit, ne put que lui donner envie de s’y coller à nouveau. Alors autant mettre les petits plats dans les grands. Midori écrit fiévreusement, Lafawndah enrichit de son chant, Kenzo produit et utilise l’œuvre comme bande originale d’un film réalisé pour la marque par Partel Oliva. Et la reine de l’ambient japonais revit. C’était hier que l’on quittait ses marimbas, son Myochin Hibashi et ses autres percussions divines. Vivre le Renard Bleu, c’est comme flotter dans un monde allégé et dissonant. J’imaginerais bien Miyazaki s’inspirer de sa musique pour un trip visuel à la Dream Machine dans le repaire des Yokais de Chihiro.

MASAYOSHI FUJITA Book Of Life LP (Erased Tapes)

2018 pourrait bien être l’année Fujita. Installé à Berlin, le vibraphoniste japonais a parcouru un beau chemin depuis sa collaboration avec Jan Jelinek (2010 ; il y en aura trois au total). Son style délicat s’est affiné, évoluant d’un ascétisme ambient diaphane vers un mode de composition et d’arrangement beaucoup plus ouvert et cinématique que par le passé. Book Of Life est son nouvel album. Son titre est sa note d’intention. Ultime volet d’un trilogie démarrée avec Stories (également réédité chez Erased Tapes), ce troisième opus place désormais son auteur dans une sphère artistique fréquentée par les plus grands du néo-classique actuel, de Nils Frahm à Olafur Arnalds en passant par Max Richter et Ludivoci Einaudi. S’il impose la douceur de son instrument au centre du spectre sonore, c’est aussi pour mieux le mettre en retrait afin de privilégier les cordes de son trio magique (Ansgard Benecke au violon, Anne Müller et Sebastian Selke aux violoncelles) ou de magnifier la flûte de sa compatriote Mio Suzuki. Une belle humilité dont certains feraient mieux de s’inspirer (plutôt que de faire ouin-ouin à longueur de journée/statuts).

Florian