Dr Geo, le divo de la diode

Dr Geo n’a jamais cessé de faire évoluer sa musique. Bien heureux celui qui trouvera deux albums identiques dans la discographie déjà pléthorique du messin. Dr Geo n’a jamais fait de surplace que ce soit avec ses groupes de jeunesse (Dead For A Minute, Orange Brown, Twin Picks, Yellow King…) ou avec ses albums solos dans lesquels il s’est essayé au blues, au psychédélisme et à la library music….. S’il fallait relever une ligne directrice à son œuvre, on pourrait dire que, depuis ses débuts, Dr Geo chemine vers quelque chose de plus en plus solitaire et instrumental. Il le prouve aujourd’hui avec Matériel Electronique qui, comme son nom l’indique est une ode à la musique électronique et plus spécialement à celle des origines. Celle créée de toute pièce par les précurseurs que sont les membres du Groupe de recherches musicales (Pierre Schaeffer, Iannis Xenakis…) et reformulée par les défricheurs de la Kosmishe Musik que sont Tangerine Dream, Ash Ra Tempel, Cluster…. D’ailleurs, on se demande bien à quel de ces groupes encensés dans son livre Krautrock Sampler, Julian Cope rapprocherait Matériel Electronique. Dr Geo, lui, se revendique plus de celle que l’on surnomme la «diva de la diode» : Suzanne Ciani. Comme elle, le messin exilé en terre nantaise joue avec les boutons et  les jacks pour faire tourner des boucles sonores rêveuses au fort pouvoir d’introspectif. Ce matériel sonore est une véritable plongée vers un ailleurs idyllique et synthétique où le temps d’une nuit on rêverait, on danserait, on songerait pour arriver, sans l’avoir remarqué, à un matin tempétueux.
Pour en savoir un peu plus sur cet album sensoriel et cosmique qui ne sait pas choisir entre le futur antérieur et le passé avant-gardiste, nous avons posé quelques questions au divo de la diode Dr Geo.

Avec un titre comme Matériel Électronique on pense forcément au premier album de Tangerine Dream Electronic Meditation. C’est un clin d’œil ou une simple vue de l’esprit de ma part ?
J’aime aussi Tangerine Dream mais c’est une approche beaucoup plus dur et rigide du synthé j’ai l’impression, le côté Kraut surement ! Avec ce disque j’ai essayé de chercher quelque chose de plus sensible et de plus introspectif, vraiment plus Ciani que Tangerine. Le titre, Matériel électronique, vient du fait que tous les sons sortent de ma valise faite d’oscillateurs et de filtres, de composants électroniques en général, un truc qui semble assez froid à la base mais qui se révèle très sensible au final et pleins de sentiments.

Peux-tu nous parler des influences de ce disque ?
Comme pas mal de mes derniers projets, ce disque reflète une certaine connexion avec un appareil ou instrument particulier (Lofi studies avec l’Optigan, les disques de musique de librairie avec le Mellotron..etc). Là pour le coup c’est un lien particulier (des milliers d’heures!) avec mon synthétiseur modulaire. Il y a aussi dedans un peu de mon amour pour les pionnières de la musique électronique Suzanne Ciani et Eliane Radigue. Même si j’aime le « Silver apples of the moon » de Morton Subotnick ou « Electronic sound » de George Harrison, c’est cette sensibilité féminine qui me touche le plus dans la musique électronique avant-gardiste.

Tu n’es plus basé à Metz. Tu voyages beaucoup plus à travers la France. Est-ce que cela a eu un impact sur ta manière de composer ?
Je pense que j’ai voulu partir de Metz car je voulais remplir ma tête de paysages, découvrir des lieux et créer une affinité avec eux plus que le simple fait d’aller en vacances dans telle ou telle région. Forcément ça doit jouer sur ma façon de voir les choses et de composer. Après je comprends aussi que c’est la force des musiciens lorrains en général, on n’a pas ces décors d’océans, de montagnes et de falaises, mais on sait créer des univers complexes et vastes à travers l’art et la musique en particulier. Il y a tellement de musiciens lorrains dont je suis fan et admiratif. Il y a quelque chose d’hypersensible chez eux…la fait d’  « Imaginer », de se projeter. Je ne me suis jamais senti plus « lorrain » que depuis que je suis parti. Mais je reste rombasien plutôt que messin.

© Bertrand Ricciuti

Quel est la part d’improvisation dans l’écriture ?
Le synthé modulaire est un outil incroyable, si tu prends 10 personnes différentes jouant avec les mêmes modules, tu auras 10 morceaux complètements différents. Il n’y a pas de code, pas de sentiers battus, tu joues directement avec ta sensibilité profonde de ce qu’est le son électronique. Même quelqu’un complètement débutant dans cet univers peut créer des sons incroyablement beaux. Il y a aussi une grosse part aléatoire et incontrôlable dans le jeu, c’est ce qui donne toute sa richesse aux morceaux que tu enregistres. Tu es sur une boucle incroyable, tu touches 2 potards et ce truc disparaît à tout jamais ! Chaque moment est un instant unique. J’ai donc enregistré près de 30 heures de live en stéréo pour ne garder que 30 minutes pour ce disque. Les 30 minutes qui pour moi me semblaient magiques. Avec leurs défauts mais aussi leurs moments de grâce.

Tu vas vers des choses de plus en plus instrumentales. Le chant ne t’attire plus ?
J’ai perdu un peu le goût du chant, je n’ai jamais très bien chanté de toute façon. J’ai surtout « compris » la musique instrumentale et l’émotion qui peut s’en dégager. J’ai toujours associé le chant à l’émotion dans la musique. Quand tu dépasses ça c’est un nouveau monde qui s’ouvre à toi. J’ai cette impression d’être passé de l’autre côté du miroir et de découvrir un monde de dingue, qui a toujours été là et que je n’avais jamais remarqué!

Un morceau se détache des autres, c’est Danses Électroniques. Que fait-il là en plein milieu ?
Beaucoup de monde utilise le synthé modulaire aujourd’hui comme « outil » pour faire de la techno, j’ai essayé de m’éloigner le plus possible de cette vision. Mais dans ces 30 heures de sons enregistrés il y a eu quelques passages dans cette veine. En fait, sans rentrer dans les détails techniques, ce n’est pas un son de kick qu’on entend sur ce morceau mais la résonance d’un filtre. Alors même si en premier lieu on pense à un truc techno au milieu d’un disque ambiant basé sur des séquences, c’est sorti dans le même esprit que les autres, 4 minutes inattendues qui avaient leur place sur ce disque…après la tracklist est construite un peu comme une onde « dent de scie » ou triangle, ce morceau représente le pique.

Tu peux nous parler de l’historique de la pochette ?
Cette pochette a une histoire effectivement, je suis sur Instagram depuis pas mal de temps un mec qui s’appelle Minh do (un dessinateur). Je suis fan de ses dessins, c’est vraiment un monde à part et ses dessins font toujours naitre une réflexion particulière en moi. Je suis vraiment FAN. De fil en aiguille, après quelques recherches j’apprends que c’est Shizuka qui est aussi sur le label Chez Kito Kat depuis longtemps ! Incroyable ! Je lui ai donc demandé de me faire cette pochette. Puis il m’a demandé qu’on fasse un projet disque ensemble (exclusivité 2020;-)), puis je me suis remis au dessin après 20 ans pour lui donner des pistes pour qu’ils fassent la future pochette d’après un rêve que j’avais fait…bref le début d’un collaboration en forme de poupées russes… alors qu’on se côtoie depuis plus de 10 ans sans jamais s’être vraiment parlé !

Généralement, les musiciens qui jouent la même musique que toi ont un côté geek et aiment parler de leurs instruments. Peux-tu nous les présenter ?
Ahah l’instant geek ! Alors pour ce disque j’ai utilisé un complex oscillator Verbos et un module de white noise doepfer pour les sources, un low pass gate, 2 vca, 3 filtres, un stereo delay et une reverb à ressort, un mixeur et 2 séquenceurs. Bref une dizaine de modules eurorack, des plus basiques, rien de plus. Il n’y a qu’un ajout de sample, un son de train que j’ai enregistré moi-même. Il y avait une envie de minimalisme après « Capire il mistero » et « Chiaroscuro ».


Propos recueillis par Damien

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