Delmore Schwartz, l’homme qui hantait Lou Reed

tumblr_lvwjs7kyxE1qzn0deo1_1280

Depuis la mort de Lou Reed, beaucoup ont mis en avant ce que le leader du Velvet Underground avait apporté à leur musique. Certains artistes n’ont pas hésité à dire que Lou Reed était une de leur principale influence. Mais savez-vous qui était la première et principale influence de Lou Reed ? On sait qu’il aimait Bob Dylan parce qu’il était le premier musicien à mettre la littérature dans la musique. Chose qu’il désirait mettre en pratique bien avant la création du Velvet Underground.  Mais l’homme qui a sans doute le plus marqué Lou Reed tout au long de sa carrière est Delmore Schwartz. « Un jour, plongé dans l’une de ses plus belles nouvelles – In Dreams Begin Responsibilities – j’ai pris conscience soudainement de ce que je voulais réaliser: écrire des chansons de rock avec des textes littéraires. L’idée était banale, mais aucun rocker ne l’avait encore fait. »

Poète et écrivain américain né à Brooklyn en 1913, Delmore Schwartz est, comme Lou Reed, issu d’une famille juive. Etudiant à Harvard, il écrit son œuvre majeure In Dreams Begin Responsibilities à seulement 25 ans. Pendant vingt ans, il ne cesse de publier des nouvelles dans différentes revues dont la revue freudo-marsixte et anti-stalinienne Partisan Review. Parmi ses détracteurs il compte Nabokov, T.S Eliot ou encore Auden. A la rentrée de 1962, alors qu’il dirige plusieurs ateliers d’écritures dans diverses universités, il fait la rencontre de Lou Reed à Syracuse. A cette époque, l’auteur est déjà sur le déclin. Il est alcoolique, à moitié fou, gorgé de valium et dépressif. « Mais je n’avais jamais entendu quelqu’un d’aussi brillant. Il avait tout lu et était incroyablement drôle. Je suivais ses cours sur le poète irlandais Yeats. Quoi qu’il enseignât, j’étais là. Je ne le quittais pas d’une semelle. J’étais son Dedalus, il était mon Bloom » dit Lou Reed. Orateur brillant et dépendant aux amphétamines,  il a connu comme Lou Reed les séances d’électrochocs au cerveau.

Bien que le professeur n’aime guère le rock’n’roll, Delmore Schwartz et Lou Reed ne se quittent plus. Lou s’identifie à lui tandis que l’écrivain considère Lou comme un auteur d’exception et l’encourage. Un jour, Lou lui montre un de ses textes. Delmore lui donne un B et lui dit « Je vais bientôt partir pour un monde meilleur mais je veux que tu saches que si jamais tu fais du commercial, que tu vas travailler pour Madison Avenue ou que tu écris de la merde, je te hanterai ». Delmore Schwartz hantera tellement Lou Reed que celui-ci lui consacrera deux morceaux tout au long de sa carrière.

Tout d’abord sur le morceau European Son, issu du premier album du Velvet Underground.  A propos de ce titre, Sterling Morrison avance : « Personne ne sait pourquoi European Son a été dédié à Delmore. Tout le monde pense que c’est parce que le thème est approprié. Ça pourrait être vrai parce que Delmore, fils d’immigrés juifs, était un grand poète qui n’a jamais été reconnu. Mais la vraie raison c’est qu’il n’y a que deux strophes de paroles et une longue partie instrumentale. Delmore pensait que les paroles de rock’n’roll, c’était ce qu’il avait entendu de pire dans sa vie ; il méprisait les chansons. Alors comme c’est le grand passage instrumental de l’album, on lui a dédié ». Delmore ne verra jamais cette dédicace car il meurt en 1966, huit mois avant la sortie de The Velvet Underground & Nico.

Lou Reed rend plus directement un second hommage à son mentor sur l’album The Blue Mask sorti en 1982. Dans le morceau My House qui ouvre le treizième album, Lou raconte que l’esprit de Delmore Schwartz est chez lui. Il hante sa maison. Il aurait découvert cette intrusion du poète américain lors d’une séance de spiritisme et considère cette « présence »  comme une bénédiction.

Sur le même album figure un autre morceau intitulé The Day John Kennedy Died. Ce 22 novembre 1963, où John Fitzgerald Kennedy est assassiné à Dallas, est un choc pour Lou Reed et surtout Delmore Schwartz. A tel points que celui-ci ne s’en remettra jamais. Il en tombe même malade. Il quitte son poste de professeur à l’université et passe son temps à se saouler dans les bars de la ville. Lou s’occupe de lui, lui fait à manger et va  jusqu’à devenir son infirmier. Il habitera reclus jusqu’à sa mort dans un hôtel de Manhattan perdu dans une profonde dépression.

De la même manière qu’Andy Wharol qui deviendra par la suite le nouveau mentor de Lou Reed, Delmore schwartz hantera la personnalité et le travail de l’Electric Dandy.  Lou Reed lui écrira une lettre posthume en 2012, un an avant sa mort .

 » 1er juin 2012

Ô Delmore, comme vous me manquez. C’est vous qui m’avez insufflé l’envie d’écrire. Vous êtes le meilleur homme que je n’ai jamais rencontré. Vous saviez saisir les émotions les plus profondes avec les mots les plus simples. Vos titres étaient plus que suffisants pour éveiller en moi des muses enflammées. Vous étiez un génie. Maudit.

Les folles histoires. Ô Delmore, j’étais si jeune. J’y croyais tellement. Nous formions un cercle autour de vous pour vous écouter lire Finnegans Wake. Si hilarant mais incompréhensible sans vous. Vous disiez qu’il y avait peu de choses meilleures dans l’existence que de se consacrer entièrement à Joyce. Vous aviez annoté tous les mots des romans que vous empruntiez à  la bibliothèque. Tous les mots.

Et vous disiez écrire une comédie semblable à The Pig’s Valise. Ô Delmore, c’était faux. Après que votre ultime délire vous ait conduit à une crise cardiaque à l’Hôtel Dixie, Ils ont cherché. Il a fallu trois jours avant que l’on vienne vous réclamer. Vous, l’un des plus grands écrivains de notre temps. Il n’y avait pas de valise.

Vous portiez la lettre de T.S. Elliott dans une poche près de votre cœur. Son éloge d’En Rêves*. J’aurais voulu que cela empêche ce mariage**. Rien de bon ne sortira de cette histoire !!! Vous aviez raison. Vous nous avez suppliés : « Je vous en prie, ne les laissez pas m’enterrer à côté de ma mère. Faites une fête pour célébrer mon départ vers, je l’espère, un monde meilleur. Et toi Lou, tu ne dois jamais écrire pour de l’argent sinon je te hanterai : je te le jure, tu sais bien que si quelqu’un peut le faire, c’est bien moi. »

Je lui avais remis une nouvelle. Il m’avait donné la note B. J’étais tellement blessé et honteux. Pourquoi me hanter si je n’avais aucun talent ? J’étais le marcheur de L’ours balourd qui m’accompagne*. Et je l’amenais à des cocktails littéraires. Il les haïssait. C’était de ma faute. Quelques verres plus tard, sa chemise était déboutonnée, un bout sortait de son pantalon, sa cravate était dénouée et sa braguette, ouverte. Ô Delmore ! Tu étais si beau. Appelé Frank Delmore, danseur étoile d’un film muet. Ô Delmore, votre cicatrice pour avoir tant bataillé avec Nietzsche.

Nous lisions Yeats et la cloche avait sonné mais le poème n’était pas terminé, vous n’aviez pas fini de lire, quand bien même des ruisseaux liquides coulaient de votre nez, vous ne vous arrêtiez pas de lire. J’étais cloué sur place. J’ai  pleuré – l’amour du mot – l’ours balourd.

Vous nous avez demandé de nous introduire dans le domaine de […] où votre femme était retenue prisonnière. Vos poignets étaient brisés par vos ennemis. Vos pilules brouillaient votre brillante intelligence.

Je vous ai rencontré dans le bar où vous veniez de commander cinq verres. Vous disiez qu’ils étaient tellement lents que vous auriez dû commander à nouveau avant d’avoir bu le cinquième verre. Nos cours de whisky. Le vermouth. Le jukebox que vous haïssiez, avec ses paroles si pathétiques.

Vous avez appelé la Maison Blanche un soir pour protester contre leurs actions à votre encontre. Ils avaient donné une bourse à votre épouse pour l’éloigner de vous et l’envoyer dans les bras de n’importe qui d’autre en Europe.

J’ai entendu le vendeur de journaux pleurer : Europe, Europe.

Donnez-moi assez d’espoir et je me pendrais.

Hamlet venait d’une vieille famille aristocratique.

Certains le croyaient saoul mais, en fait, c’était un maniaco-dépressif, ce qui revient à avoir les cheveux bruns.

Vous devez prendre votre douche seul, un acte existentiel. Vous pourriez glisser dans la douche et y mourir, seul.

Hamlet a commencé par dire d’étranges choses. Qu’une femme ressemblait à un melon d’Horace : une fois ouverte, elle commence à pourrir.

Ô Delmore, où était donc le Vaudeville pour une princesse*?  Un cadeau offert dans les loges par la star pour la princesse.

La duchesse a fourré son doigt dans le cul du Duc et le royaume s’est évanoui.

Rien de bon ne sortira de tout ça, arrêtez de lui faire la cour !

Monsieur, vous devez vous taire ou je serai forcé de vous virer d’ici.

Delmore comprenait tout cela et pouvait l’écrire parfaitement. Shenandoah*. Vous étiez trop bon pour survivre. Vos lumières ont eu raison de vous.

L’attente de la gloire. Comme vous nous l’aviez appris.

Et je vous ai vu dans le dernier acte.

J’aimais votre esprit et votre savoir gigantesque.

Vous étiez et vous resterez toujours l’unique.

On peut amener un cheval dans l’eau mais pas le forcer à penser.

Je voulais écrire. Une phrase aussi bonne que l’une des vôtres. Ma montagne. Mon inspiration.

Vous avez écrit la plus belle nouvelle courte jamais écrite. Rêves*. »

 

Damien