Delacave :: When I’m Overthinking, Please Talk About Anything, Any Damned Thing

A priori, entre la Drôme et la l’Alsace, pas grand chose en commun. Le Palais idéal du Facteur Cheval vs. la Cathédrale de Strasbourg ? Plus de 600 Km séparent Gigors-et-Lozeron de Strasbourg. Et pourtant… et pourtant la Grande Triple Alliance Internationale de l’Est œuvre depuis une petite quinzaine d’années maintenant à rassembler et promouvoir des artistes (musiciens, mais pas que) du Grand Est et de l’Auvergne-Rhône-Alpes. D’aucuns suspectent que ce collectif irait jusqu’à Bruxelles, d’autres jusqu’en Italie ; ce qui serait plutôt cohérent puisque la Grande Triple Alliance se dit Internationale. Mais les choses ne sont manifestement pas si évidentes… Un indice néanmoins qui peut nous mettre sur la voie : la croix de Lorraine à trois branches, qu’on peut retrouver, çà et là sur les affiches de concerts, sur les disques et les cassettes des groupes concernés et initiés.

Comme points communs, le même goût pour une esthétique sombre et décalée, une aversion pour le lisse et le propre, un chemin qui finit inévitablement en cul-de-sac, une déviance évidente, un refus de la facilité, un rejet de la recherche de technicité et de virtuosité, un esprit résolument DIY.

Delacave, au départ duo avec Seb Normal et Lily Pourrie, est issu de ce collectif (voire davantage, puisque Seb Normal n’est autre que Phil Scrotum, un des pères de l’alliance).

Seb Normal, on le connaît un peu en Lorraine, puisqu’il officiait dans l’excellent The Feeling of Love (signés notamment par Les Disques de la Face Cachée), aux côtés du messin Guillaume Marietta.

A noter également que Seb comme Lily jouent aussi dans le Chemin de la Honte, très très bon groupe de cold post-punk.

Trêve d’introduction à rallonge et de tentative de mise au point de ramification exhaustive, car je pense que je ne m’en sortirai pas…

Cela fait quelques années que le duo Delacave joue, nous propose ses disques, ses concerts et sa « gloomy wave », plus sombre encore que de la dark wave… Mais là pour ce nouvel album, “When I’m overthinking, please talk about anything, any damned thing”, le duo est devenu quatuor; Delacave avait déjà commencé à tourner à quatre, depuis une petite année.

Et donc, pour cet album, Quentin Scanner (Sida) les a rejoints à la batterie, et Cheb Samir (1400 points de souture, Cheb Samir & the Black Souls of Leviathan, Trans Upper Egypt, etc.) à la guitare. Après s’être auto-produits, Delacave était auparavant chez divers labels indépendants (Label brique, Animal Biscuit, …), chez le label le Turc Mécanique, cet album sort via le label Teenage Menopause Records. (Ils ont décidément bons goûts, ces labels !)

Et si cette gloomy wave, sombre et envahissante, si caractéristique des disques précédents du groupe (« Delacave », « Run Straight to them and grunt ») est toujours présente, cela sonne aussi résolument plus post-punk.

Avant de passer à l’exploration de la musique, des neufs titres qui composent cet album, l’artwork attire et sidère, absolument magnifique. Un dessin noir et blanc, signé Lily elle-même. Un ciel qui reste résolument noir, malgré la présence d’un soleil éclatant. A moins qu’il ne s’agisse d’une pleine lune lumineuse et que ce ne soit la nuit. Peu importe : c’est sombre et l’astre présent ne parvient à apporter une lumière suffisante. En guise de paysage, des montagnes desquelles coule une rivière, d’une eau noire. Et en premier plan, un animal imaginaire, faisant beaucoup penser à l’esprit de la forêt de l’anime « Princesse Mononoké » d’Hayao Miyazaki, auquel on aurait greffé une queue de pan, mais dans la version sombre et cauchemardesque : de ses bois, de ses yeux coule un liquide noir et visqueux ; et son visage semble fondre et se liquéfier totalement.

Cet artwork est une invitation au monde sombre, déroutant et superbe de Delacave.

C’est un album à la fois obscur, profond et riche musicalement. Il s’ouvre avec un rythme rapide et effréné, tel une urgence à être (« Overthinking »). Puis, les mélodies s’entrechoquent, s’entrecoupent. On respire un peu.

La voix de Lily, superbe, accompagnée ou non des backing vocals de Seb, parfois douce et rassurante («Territory »), quelquefois mélancolique (« Gutbrain », « The way of nothing »), à d’autres moments plus incisive et invective (« Uniform with no brain », « 7th stair »), flippante et effrayante (« Sleeping on the floor »), ou encore délirante (au sens psychiatrique du terme) (« I can do »), mais toujours présente, comme un fil conducteur, un fil d’Ariane qui nous accompagne et évite de nous perdre.

Les rythmes et pulsations changent et varient, créant des temps de latence entre emballées hypnotiques, produisant une ambiance pesante, anxiogène (« Overthinking », « Sleeping on the floor »). Certains morceaux ont des cadences et des batteries qui les rendent particulièrement dansants (« I can do »)… danses macabres, bien évidemment. La batterie venant en renfort de la basse à deux cordes de Lily apporte un réel relief et une densité plus intense à la musique de Delacave.

Cet album a des aspects clairement plus pops (non, ce n’est pas une insulte), sans tomber dans le cliché du couplet – refrain – pont. Les riffs de guitares sont simples, sans fioritures, mais les mélodies sont absolument magnifiques. Par moments, les guitares sont plus présentes, plus pressantes (« Gutbrain »). Quant aux orgues et autres claviers, ils sont tout simplement orgasmiques.

Avec cet album, Delacave ouvre une nouvelle porte, a pris le risque de la complexité, de la profondeur, du relief, de la bête hybride à quatre têtes, et se renouvelle complètement.

Delacave explore les bas-fonds de l’âme humaine, transposent en musique tour à tour la mélancolie, l’angoisse, la folie… mais c’est beau ; vraiment.

Elissa