Dashiell Hedayat et son album garanti sans obsolescence programmée

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Replica Records vient de rééditer en cd l’album Obsolète de Dashiell Hedayat. La version vinyle va suivre à la rentrée. C’est l’occasion idéale pour Electrophone de revenir sur cet ovni du rock français devenu indispensable au fil du temps.

Dashiell Hedayat est en fait l’un des nombreux pseudonymes de Daniel Théron (connu aussi sous le nom d’Jack-Alain Léger, Eve Saint-Roch et Paul Smaïl …). Né à Toulon le 5 juin 1947, il est le troisième enfant d’un critique littéraire de Paris Match avec lequel il n’a que des rapports orageux.

Amateur de musique rock comme bon nombre de jeunes de sa génération, Daniel Théron écrit des critiques de disques pour Rock & Folk et traduit même l’unique livre de Bob Dylan Tarantula.

À la fin des années 1960, il passe de l’autre côté de la barrière et se lance dans une carrière d’auteur-compositeur-interprète sous le nom de Melmoth. En 1969, sort son premier album, La Devanture des Ivresses, qui est vite récompensé par le grand prix de l’Académie Charles-Cros. Le disque sort chez Arion, un label fondé par Ariane Segal spécialisé dans la musique classique et la musique traditionnelle du monde entier. Il parait un peu comme un ovni dans ce catalogue particulier. La musique est aventureuse et psychédélique. Malgré un chant parfois à la limite de la justesse,  La Devanture des Ivresses (1970) pose les fondations de ce que va être l’album culte Obsolète.

Daniel Théron change de nom et adopte le pseudonyme de Dashiell Hedayat, en hommage à l’écrivain de romans noirs Dashiell Hammett et à l’écrivain iranien Sadegh Hedayat. Il écrit et compose l’album à l’automne 1969. Mais ce n’est qu’en août 1971 que celui-ci va être enregistré dans le studio « Stawberry » du Château d’Hérouville de Michel Magne.

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L’album sort peu de temps après l’enregistrement sur le label Shandar, un label qui, jusque là, a sorti des albums d’Albert Ayler, Steve Reich, The Sun Ra Arkestra ou encore Stockhausen. Produit par le tout jeune Bernard Lenoir, Obsolète marque une grande différence avec La Devanture des Ivresses. Le chant de Dashiell Hedayat est plus assuré. Les textes sont encore plus surréalistes, plus poétiques, voire parfois impénétrables. On est ici face à une liberté artistique incroyable qui n’est autre que le prolongement d’une poésie Beat sous la forte influence de W.S Burroughs. Pour l’anecdote, Dashiell aurait écrit les premières phrases du morceau Chrysler sur une nappe en papier du restaurant la Coupole.

En ce qui concerne la musique, on est face un délire halluciné tout au long de l’album. Et ce n’est pas un hasard puisque l’on retrouve Gong en backing band. « L’enregistrement a été magnifique. Michel Magne venait de construire Hérouville et on a eu carte blanche pendant huit jours, enfumés, à délirer, avec Daevid, Didier, Pip Pyle… ». Même si Dashiell Hedayat a tenté tout au long de sa vie de minimiser l’importance de Gong dans le processus créatif d’Obsolète, force est de constater que le groupe de Daevid Allen a marqué à jamais de son empreinte l’ensemble de l’album. Gong vient de sortir Magick Brother et est sur le point de sortir son désormais classique : Camembert Electrique. Autant dire que les musiciens du Gong sont au summum de leur créativité. Il faut aussi noter les participations non négligeables de l’écrivain William Burroughs qui use de sa voix reconnaissable sur le magnifique Long Song For Zelda et celle de Sam Ellidge qui n’est autre que le fils de Robert Wyatt alors bébé à l’époque de l’enregistrement.

L’album est acclamé par la critique. On verra même Dashiell Hedayat interviewé par Denise Glaser essayant de faire bonne mine lors d’une émission Discorama hallucinante.

Mais malheureusement, le disque ne se vend pas et deviendra pour le coup très prisé par les collectionneurs de vinyles.

On ne le sait pas encore en 1971, mais en seulement 4 titres, Obsolète va exploser le langage du rock français. Encore aujourd’hui, Obsolète n’a pas son pareil. Ce disque est la décadence psychédélique même. Une forme de collage issu de la schizophrénie de Dahiell Hedayat. On ne va pas décrire précisément ici ce que l’on entend dans Obsolète. Cela ne servirait à rien. Il faut se plonger dans cet album pour ne pas en ressortir indemne. C’est une expérience comme trop peu d’albums nous permettent de vivre. « Il y avait alors un sentiment d’éphémère, comme le sentiment obscur d’aller vers une catastrophe, et on avait une arrogance élégante, une énergie extraordinaire… ». Ceci est tellement vrai que l’album a su garder sa fraîcheur 45 ans après sa sortie. Si on osait faire un mauvais jeux de mots, on pourrait dire qu’Obsolète est garanti sans obsolescence programmée.

Il est l’unique et dernière trace discographique de Dashiell Hedayat. Par la suite, il va se consacrer entièrement à la littérature avec les succès que l’on connait. Sous le même nom, il publie deux livres (Le Bleu le bleu en1971 et Le livre des morts-vivants en 1972). L’année suivante, il changera une nouvelle fois de nom pour devenir Jack-Alain Léger et sortira le roman Mon Premier Amour.

Chanceux sont ceux qui vont découvrir Obsolète aujourd’hui grâce à cette réédition de Replica Records. On ne saurait trop leur conseiller de le découvrir de la meilleure façon qui soit. C’est-à-dire comme il était conseillé sur la pochette rose en carton gaufré très reconnaissable: « This record must be played as loud as possible, must be heard as stoned as impossible ».

Damien

Catalogue Replica Records