Christophe Brault et le rock indépendant

Christophe Brault-tri X© Damien Boyer

Avant d’être conférencier, Christophe Brault a tout fait dans la musique sauf musicien. Il a été professeur en musicologie, disquaire et animateur radio. Aujourd’hui, c’est un véritable passionné qui aime partager son amour pour la musique lors de conférences hautes en couleur et dans lesquelles il n’hésite pas à jouer de l’air guitar et à chanter comme un ado.
Après ses interventions sur le rock psychédélique lors de la dernière édition de la Route du Rock, le Rennais était de passage à l’Autre Canal pour une conférence sur le Rock Indépendant dans le cadre de l’exposition « 40 ans de musique indé en 120 d’albums ». Electrophone a profité de l’occasion pour aller à sa rencontre afin de mieux cerner le personnage.

Electrophone : Vous avez déjà eu plusieurs vies avant de faire des conférences sur la musique. Pouvez-vous nous raconter en quelques mots votre parcours assez atypique? (radio, disquaire, conférencier…)
Christophe Brault : Aujourd’hui, je suis conférencier en Musique Actuelle. Je raconte depuis huit ans l’histoire du rock dans toute la France. Auparavant, j’ai été quinze ans disquaire chez Rennes Musique puis j’ai également travaillé à la Fac comme professeur en musicologie où j’enseignais l’histoire des musiques électroniques. Mais ce qui m’a le plus formé reste la radio. J’en ai fait pendant 20 ans et aujourd’hui encore j’ai une petite émission sur Alter1fo (Music Machine, ndlr)

E : Vous faites des conférences sur des sujets très divers. Vous dîtes ne pas être « bloqué sur un genre ou une époque. » Néanmoins, pouvez-vous nous dire quels sont votre style et votre époque de prédilection et pourquoi ?
CB : Personnellement, ce que je préfère c’est le rock psychédélique des années 60. Je trouve l’époque extraordinaire. Les disques sont superbes, souvent liés aux drogues prises par les musiciens de l’époque.  Bien sûr, je ne suis pas là pour faire du prosélytisme, mais le LSD a clairement ouvert les esprits. Çà a été une époque formidable qui a, malheureusement, laissé aussi pas mal de gens sur le carreau.
J’aime aussi toute la période post-punk de 1977 à 1983, ce que l’on a appelé la New-wave en France.

E : Comment préparez-vous une conférence ?
CB : Mes conférences portent sur toute l’histoire du rock. En fait, ce sont les endroits où je passe qui choisissent le thème principal. Ça peut être une époque, un style mais aussi un groupe. Je ne suis pas borné au rock et je peux parler aussi bien de la musique noire afro-américaine (soul, blues, funk, reggae…) que de la musique electro ou de la scène française.
Une fois le thème défini, je me réserve une semaine entière dans laquelle je ne fais que ça. Je commence par choisir la programmation musicale avec une trentaine de morceaux qui seront la colonne vertébrale de la conférence, et une fois choisie, j’articule un plan autour. J’essaie de faire une sorte d’émission de radio en public avec mes notes sur paper board et un diaporama.

E : Vous êtes ici pour une conférence dans le cadre d’une exposition retraçant l’histoire du rock indépendant en 120 pochettes d’albums. Que signifie pour vous aujourd’hui être un groupe ou un label indépendant ?
CB : Il y a longtemps eu une opposition entre le rock dit mainstream, grand public et le rock indépendant peu ou pas écouté. D’un côté, on avait un rock qui passait sur les grandes chaines de télé ou de radio commerciales et de l’autre, un rock qui naîssait sur des petits labels très réactifs. À cette époque, entre 1977 et la fin des années 90, la différence entre rock mainstream et rock indépendant avait un sens.
Avec internet, tout est bouleversé. Et qui peut encore se réclamer indé ? Aujourd’hui les artistes peuvent tout gérer depuis leur ordinateur que ce soit de la création à la diffusion en passant par le live.
En plus, les Majors se sont mises elles aussi à écouter soundcloud et autres bandcamp pour dénicher la perle rare. Hier, c’était les groupes qui envoyaient leurs maquettes aux maisons de disque. Aujourd’hui ce sont les majors qui font la démarche de venir vers l’artiste. Les rôles se sont inversés.

E : Le rock indépendant est-il synonyme de DIY ?
CB : C’était comme cela au début. Tout faire par soi-même, de la création à l’enregistrement, du mastering à la distribution. Comme je le disais auparavant, le rock indépendant à l’époque avait du sens et on s’en apercevait dès le résultat final. Prenons par exemple Dire Straits et les Ramones, on sentait bien que le public visé n’était pas du tout le même.

E : Vous limitez votre conférence entre deux dates 1974 – 2014. Cela veut dire qu’avant 1974, le rock indépendant n’existait pas ?
CB : Je dirais même qu’avant 77 on ne parlait pas de rock indépendant. Avant 1977 c’était tout simplement le rock composé de sous genres comme le hard-rock, le rock progressif, le glam rock, les songwriters… Le rock indé ou corporate rock comme on le nomme aux États-Unis, n’est arrivé qu’à partir de la nouvelle vague Sex Pistols, Clash, Damned. D’ailleurs, le terme même indie rock n’est apparu qu’à partir de cette période.

E : Quel est selon vous le label ou le groupe qui pourrait être à l’origine du rock indé ?
CB : Je commence ma conférence avec les Ramones car c’est un bon exemple du Punk 77. Mais le premier disque punk à sortir sur un petit label c’est l’EP Spiral Scratch des Buzzcocks paru chez New Hormones, car à cette époque, la quasi totalité des groupes punk étaient déjà signés sur des majors.

D’ailleurs, si on remonte l’histoire, le premier label indépendant est anglais. Il s’appellait Triumph, n’a vécu que dix mois et a été créé par Joe Meek, l’équivalent anglais de Phil Spector. On pourrait aussi citer d’autres exemples de petites structures mais le plus important à retenir c’est qu’à l’époque on ne parlait pas de rock indépendant, ce terme n’apparaît pas avant l’époque du CBGB’s.

E : Quel est le groupe ou le label qui selon vous symbolise aujourd’hui le rock indépendant ?
CB : Je serais tenté d’aller du côté de l’électro parce qu’il y a encore énormément de petites structures parfois microscopiques. Il n’y a qu’à se balader sur le net pour se rendre compte du nombre affolant de groupes et de labels qui se créént chaque jour. Au regard du nombre de personnes qui réussissent vraiment dans ce business, je reste admiratif envers tous ceux qui pensent être le prochain élu.

E : Ne pensez-vous pas qu’aujourd’hui le terme de musique indépendante est un terme un peu fourre-tout dans lequel on met tout et n’importe quoi ?
CB : Dans un sens oui et ça a beaucoup servi aux disquaires pour classer leurs disques. D’ailleurs, ça a également été le cas avec la New-wave où l’on trouvait souvent dans les mêmes rayons Dire Straits, Toto, Men At Work ou Human League. Tout était New-wave, c’était juste une subtilité pratique de langage. Aujourd’hui, lorsque l’on dit qu’on écoute du rock indé, l’interlocuteur voit certainement de quel genre on veut parler. En revanche il ne sait pas forcément de quel groupe.

E : À partir de quand un groupe / Label perd-il son statut d’indépendant ?
CB : La chose la plus évidente c’est lorsque le groupe signe sur une major. Souvent, avec les moyens supplémentaires, la production et la couleur musicale, le groupe change et les premiers fans crient à la trahison.

Il faut cependant se mettre à la place des musiciens, être un peu moins manichéen et reconnaître que tous les groupes ne se sont pas forcement dénaturés en arrivant sur une major et que certaines formations dites indé restent encore très moyennes.

E : Si vous deviez retenir quelques groupes dans les années qui recouvrent votre conférence, quels seraient-ils ?

CB : J’aime beaucoup My Bloody Valentine qui a marqué ma vie personnelle. J’ai adoré les Ramones et si il fallait citer des groupes un peu plus actuels, je citerais des formations comme Tame Impala, Ty Segall et Vampire Weekend.

Depuis toujours, en musique on recherche les influences et les ressemblances avec untel. Les comparaisons sont inévitables. Certes, je ne vais pas dire que tous ramènent quelque chose de neuf, mais il faut bien reconnaître qu’il y a beaucoup de talents dans cette nouvelle génération. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le talent n’est pas réservé à une génération ou à une époque, c’est juste qu’aujourd’hui il a tendance à s’exprimer différemment selon ses moyens et notamment grâce à internet. Et d’ailleurs, ce n’est pas par hasard si on appelle internet « la toile».  Il faut juste faire attention à ne pas se prendre les pieds dedans. Une fois encore je ne peux que me réjouir du nombre de groupes qui continuent et persévèrent. Car au final, sans eux, on tournerait en rond et je ne serais pas là pour vous en parler.

Propos recueilli par Damien et Olivier

Merci à Arnaud et Delphine

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