Barbagallo – Amor de lonh

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La pop française se porte bien actuellement. Elle n’a plus peur des préjugés et chante dans sa langue maternelle. Il ne s’agit plus ici de défendre l’indéfendable. Des labels comme Entreprise, Objet Disque et La Souterraine l’ont bien compris et en ont même fait leur spécialité. C’est justement sur ces deux dernières structures que vient de sortir le plus bel album de cet automne, à savoir, Amor de Lonh de Julien Barbagallo.
Pour les présentations, Julien Barbagallo est le batteur d’Aquaserge et de Tame Impala. Sa première échappée belle en solo, il la matérialise sous le pseudonyme de Lecube, mais les mélodies sont encore chantées dans la langue de Kevin Parker. Julien a aussi accompagné Tahiti 80 et créé l’année dernière Laure Briard chante la France (Tricatel), sa première intrusion dans la langue de Julien Gasc.
En avançant sous son vrai nom, Julien Barbagallo se met à nu, mais c’est surtout pour lui le prétexte de franchir la barrière de la langue. Enregistré en début d’année à Sydney, loin de Toulouse, dans ce qu’il appelle sa « chambre de moine », Amor de Lonh fait référence au troubadour aquitain médiéval Jaufré Rudel et s’inscrit dans la tradition des amoureux languissants. On pense à la fois à Marcos Valle, aux albums solos de Paul McCartney et de George Harrison, à Mehdi Zannad aussi. Cet harmonieux mélange d’influences fait d’Amor de Lonh un album profondément personnel et sans équivalent.
Une douceur nostalgique ainsi qu’une nonchalance exotique nappent la totalité des morceaux. Amor de lonh (Amour de loin en occitan) parle de l’amour éloigné par les circonstances de la vie ou par l’adversité. Amor de lonh c’est aussi l’amour contredi et inabordable. Le proverbe « Loin des yeux, loin du cœur » pourrait être une des formes de cet amour lointain. On tentera donc de ne pas trop éloigner des yeux ce disque plus que touchant.

Damien

Objet Disque / La Souterraine

INTERVIEW

• Quand et pourquoi as-tu décidé de composer sous ton propre nom alors que jusqu’à maintenant on te connaissait sous le pseudonyme de Lecube ?

L’idée d’abandonner toute forme de déguisement a germé il y a quelques années déjà mais ça a mis du temps à se réaliser. J’ai fait une petite escapade en français par procuration avec un EP de Laure Briard sorti chez Tricatel en 2012. J’ai écrit et produit les chansons mais je ne chantais pas. Je me cachais encore un peu. En début d’année j’ai finalement franchi le pas. J’ai ramassé quelques bouts de musique enregistrés par-ci par-là, j’ai laissé tomber l’anglais et j’ai laissé tomber le pseudo. C’est donc arrivé assez tard. Enfin, c’est arrivé quand ça devait arriver. Je regrette juste d’avoir été complexé aussi longtemps. Aujourd’hui je me sens prêt et décontract’. On est un peu comme un oiseau quand on chante dans sa langue maternelle. Tout paraît infini maintenant. Je sais que ce n’est qu’une illusion mais au moins ça dégage une énergie précieuse, galvanisante.

• Est-ce l’échappée solo de Julien Gasc qui t’a donné envie de composer sous ton propre nom ?

Peut-être, oui. Mais au delà de ça, des gens autour de moi comme Julien ou encore Eddy Crampes, Frédéric Jean, tous auteurs/compositeurs ultra brillants, m’ont donné l’envie d’écrire en français. Utiliser mon propre nom, c’est juste un symptôme. Le vrai virage, c’est la langue.

• Pourquoi n’avoir pas gardé ces morceaux pour Le Cube ? Qu’est-ce qui les différenciait de tes précédentes compositions pour que tu ne les gardes pas pour Lecube ?

La plupart du temps je commence par écrire la musique. Quand je me suis attaqué à ces morceaux, je savais déjà qu’ils seraient en français, c’était mon idée fixe. Lecube, que j’associe à l’anglais, n’était plus à l’ordre du jour. Ca a probablement influencé la construction, la couleur harmonique et rythmique de ces nouveaux morceaux. Même si on retrouvera quelques tics, j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose de vraiment différent. Pendant la confection de ce disque, j’ai pas mal échangé avec un ami qui m’a poussé vers plus d’efficacité, de concision. Ca, c’est quelque chose que je n’ai jamais fait avec Lecube. J’essayais toujours d’être malin. J’avais la trouille de la simplicité. Et puis je n’ai pas un réservoir de chansons que j’attribuerais selon mon humeur à Lecube ou à Barbagallo. Je ne suis pas prolifique du tout alors quand j’ai pris la décision d’écrire en français, c’était une manière de dire: Lecube, c’est terminé.

• En intitulant ton album Amor de Lonh veux-tu t’inscrire dans la tradition des troubadours occitans du Moyen-Age, en particulier Jaufré Rudel qui a écrit un poème intitulé Amor de Lonh en 1145 ?

C’est en effet une référence directe à Jaufré Rudel mais je ne pense pas du tout appartenir à cette tradition pour autant, ne serait-ce que par la réticence que je ressens à l’idée d’une performance publique. Pour un troubadour, ça la foutrait mal… Le thème de l’amour lointain collait particulièrement bien au disque, aux expériences personnelles dans lesquelles j’ai puisé pour l’écrire. En faisant référence à Rudel, je m’inscris plutôt dans la tradition des amoureux qui languissent.

• Entre les tournées avec Tame Impala, les enregistrements avec Aquaserge, et tes autres collaborations, tu as un agenda assez surchargé, où as-tu trouvé le temps pour enregistrer les morceaux ? Dans quelles conditions as-tu enregistré Amor de Lonh ?

Il faut viser la fenêtre. J’ai sauté sur l’occasion quand je me suis retrouvé avec 2 mois libres devant mois au début de l’année. Ça me va très bien d’attendre ce genre de moment parce que j’ai besoin d’avoir cette limite de temps, c’est le seul moyen pour moi de me retrouver dans la « zone », là où je sais que toute ma concentration, toutes mes idées seront consacrées à une chose et une seule. J’aimerais être capable d’écrire 10 chansons par semaine, de les enregistrer n’importe où et n’importe quand mais malheureusement je n’en suis pas encore là. Alors j’ai loué une petite chambre dans une maison à Sydney. Je l’appelais « ma chambre de moine ». J’y ai mis un lit une place et un bureau, c’est tout. A la fois, on ne pouvait rien y mettre de plus. En y repensant, je ne me rappelle pas vraiment avoir enregistré un disque dans le sens où je n’ai utilisé qu’une guitare acoustique, une application sur mon Iphone, un petit synthé et mon ordi. Y a pas eu de câbles qui traînent, pas de micros, pas de gros magnéto, pas de « rendez-vous au stud’ demain à 10 heures ». Je me rappelle surtout de l’excitation liée aux contraintes. C’était vraiment une source inépuisable de ravissement, ces chansons qui naissaient de pratiquement rien. Y avait un côté alchimique.
Au final, c’est un peu comme si j’avais écrit un journal intime ou si j’avais parlé tout seul pendant des heures en faisant des aller-retours entre le lit et le bureau.

• Je ne sais pas pourquoi, et même si tu ne fais pas la même musique, en écoutant ton album j’ai trouvé une certaine nonchalance que l’on retrouve dans la musique brésilienne chez des artistes comme Marcos Valle ou encore Antonio Carlos Jobim. Quelles ont été tes principales sources d’inspirations pour Amor de Lonh ?

Alors là, aucune idée. Ceci dit, comme ça, au débotté (ce qui implique que demain je penserai tout autrement) :
Sur les cœurs de « Il n’y a pas mort d’homme », je me rappelle avoir fait semblant d’être au Moyen-Age (encore lui). Dans le refrain de « A côté de toi », je me rappelle avoir fait semblant d’être Mehdi Zannad. Pour « La Soif », j’ai fait semblant d’être John Harrisson ou George Lennon. Au milieu de « Tout dire », j’ai fait semblant d’être Belle and Sebastian. Sur « Mourir là-bas » j’ai fait semblant d’être Laurent FanClub ou Teenage Voulzy. Sur « On se décide » j’ai fait semblant d’être Gotainer.
En fait, je ne crois pas pouvoir identifier avec certitude mes sources d’inspirations pour ce disque. Tout ce que je sais, c’est que chacun y entend ce qu’il veut, tout me satisfait, comme la nonchalance par exemple.

• Est-ce que Kevin Parker a jeté une oreille sur tes compositions, t’a donné des conseils ?

non mais il a beaucoup aimé mon rap sur le Toulouse Football Club et m’a encouragé à faire un album de hip-hop, ce qui m’a encouragé à ne pas lui faire écouter « Amor de Lonh ».

• Que signifie pour toi de sortir ton disque sur des structures comme Objet Disque et La Souterraine ?

C’est très encourageant. Ca éclaire en douceur des parties du territoire jusqu’ici plongées dans l’ombre. On prend conscience de notre nombre, de notre beauté, de notre force. On prend conscience qu’on a des amis.

Propos recueillis par Damien