Avale :: Incisives

© Oliver Garcia

Il y a des disques qui exhument des images assez profondes pour dire que la mémoire n’est peut être que le cimetière du moi. Ce genre d’images dont le sens nous échappe car nombreux sont les souvenirs qui se construisent sans l’intervention de notre conscience.
A ce titre, Avale dévoile une première partie du rideau tout en laissant la scène opaque. C’est que le duo convoque et invoque les figures tutélaires du post punk, de la cold wave et bien plus tout en donnant l’impression d’avoir soit fait partie des fondateurs, soit de faire avancer la chose. Avancer parce qu’elles questionnent les fondamentaux. L’univers serait une suite d’expansion et de contraction. Aussi Avale revient à la source : un son, une ambiance, un rythme et un discours.
Le décor ne ment pas : ça sent le béton, les caves aménagées en salles de concert, la bière et le ciment froid. On revoit Nick Cave incanter dans Les Ailes du Désir.
On voit la danse, frénétique, la pulsation qui lève les corps. Nous sommes fin 70 début 80, les trente glorieuses s’achèvent et l’on comprend que la gloire ne sera (ou n’a jamais vraiment été) plus partagée, mais scindée. Ceux du dessus, ceux du dessous, ces mêmes qui se réuniront dans les lieux en friches laissés par les glorieux.
Mais les temps ont encore changé, le mal n’est plus un concept binaire et il s’invite dans de nouvelles divisions.
Il fallait donc aller plus loin, et c’est ainsi que plus on croît saisir ces deux guerrières plus elles nous échappent. Cette basse qui ronronne comme celle de Lemmy, mais ce son 80’s tel que l’a ressuscité I Love You But I’ve Chosen Darkness. Cette batterie comme un tambour annonçant un sacrifice tandis que quelques claviers disséminent ici et là des notes sataniques comme un orgue d’église perdu dans un squat. Si l’univers se veut froid, il fait pourtant vibrer les corps sur le genre de danse que l’on fait une fois le massacre terminé, une fois les adversaires terrassés car tout sent la lutte.
Peu de titres pour en dire beaucoup, et pour cela on peut saluer le travail du son de Julien Rosenberger dont le mixage créé un réel environnement. C’est presque claustrophobique par moment et parfaitement mis en valeur par le mastering de Julien Louvet.
On ne pourra pas se quitter sans mentionner l’artwork de Jennie Zakrzewski, reflet total de ce qu’on entend.
Et dire qu’il pousse la provocation (au sens de réflexion) est un euphémisme. Moi-même, chroniqueur mâle, ne suis pas à l’aise face à cette pochette, face à ce qu’elle dit et renvoie. Pourtant c’est le cœur même d’Avale, cacher ce qu’on voit, montrer ce qu’on cache (et que facebook ne saurait voir), comme le miroir de notre perversité qui nie l’identité en sexualisant la femme dans un rapport de force comme seule relation envisageable.
Pourtant détrompez-vous, celles-là sont de l’étoffe de Boadicée. Ce que vous croyez être votre pouvoir sera votre faiblesse, car sous les chapeaux, sous le masque, les incisives sont acérées et réclament cette vengeance qu’elle veulent dévorer froide comme leur son.

« La porte était en béton armé
Tu as beau essayer de forcer
La lumière, les barbelés
Ne jamais vouloir renoncer »

Et comme à leur bienveillante habitude Specific Recordings nous présente ça dans un magnifique écrin, vinyle avec impression sur la face b, artwork sublimé. Avale ça !

Barclau