ATEM #9 : FAUST

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

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Faust est un cas absolument unique dans l’histoire de la rock-music, une expérience qui a vu le jour en Allemagne, loin de toutes les modes qui ont traversé ce pays ces dernières années.
Avant d’être un groupe musical au sens strict du terme (s’ils l’ont jamais été…), les gens de Faust vivaient en communauté depuis 1968, en taquinant bien sûr quelques instruments par-ci par-là, mais c’est la rencontre avec Uwe Nettelbeck qui sera décisive : convaincu du potentiel que représente leur musique, il les pousse vers une carrière officielle. Nous sommes en 1971, et un premier album enregistré cette année-là sort chez Polydor Allemagne en décembre.
Faust+Faust+-+Clear+Vinyl+-+EX+489705Le disque frappe d’abord par son aspect extérieur : pochette et vinyle tous les deux transparents avec, comme seule illustration de couverture, une radiographie d’un avant-bras levé avec un poing fermé, sans doute un obscur symbole de luttes politiques défuntes qui n’ont plus de raison d’être. Du côté de la musique, le résultat peut apparaître comme un brouillon des futures réalisations du groupe, mais il faut préciser que toute la seconde face (« Miss fortune ») a été enregistrée directement dans le studio, sans les artifices du re-recording et du montage. La première face comporte deux morceaux, « Why don’t you eat carrots » et « Meadow meal » : elle s’ouvre sur un collage où l’on reconnaît des bribes du « Satisfaction » des Rolling Stones (une chanson que beaucoup de formations marginales semblent aimer…) et de « All you need is love » des Beatles, hommage dérisoire mais tout de même une référence au côté farceur et irrévérencieux. Ce premier album de Faust est sans doute le premier disque à mettre en avant de telle sorte la recherche sonore et l’électroacoustique. Malgré le fouillis apparent, il y a bien une ligne de conduite, de l’air de foire de « Why don’t you eat carrots » aux incantations de « Meadow meal » sur fond d’orgue qui vont se fondre dans des fracas de pluie et de tonnerre…

Quelques mois plus tard, en mai et juin 1972, les gens de Faust aident les trois membres du groupe Slapp Happy à réaliser leur premier album, mettant à leur disposition leur studio et leurs talents. Ils assurent ainsi toutes les parties rythmiques (basse et batterie) et contribuent même à quelques interventions de saxophone, et c’est Uwe Nettelbeck lui-même qui produit le disque.
Sort Of est, dans tous les sens du mot, une réussite : une synthèse des talents conjugués d’Anthony Moore, de Peter Blegvad et de Dagmar Krause, bien plus que leur album pour Virgin, beaucoup plus froid. Malheureusement tout à fait introuvable maintenant, Sort Of est très électrique, souvent assez « rocky », très « propre » au niveau de la conception et du mixage, et rempli de trouvailles, tant vocales (« Just a conversation ») qu’instrumentales (« Who’s gonna help me now ») ou tout simplement rythmiques (« Sort of », « Heading for Kyoto »).
En 1974, à l’époque de la séparation de Faust, le bassiste Jean-Hervé Péron jouera à nouveau avec Slapp Happy, sur quatre des onze morceaux de leur album pour Virgin, mais on le sentira plus comme étant un musicien de session qu’un participant à cette création collective Slapp Happy/Faust dont Sort Of est l’unique témoignage.

R-223801-1438178244-8432.jpegDans So Far, le second album de Faust (cette fois-ci, l’emballage et le disque sont entièrement noirs…), enregistré en 1972 et publié au début de 1973, on trouve tout de suite plus de perches tendues à l’auditeur. « It’s a rainy day sunshine girl » est une introduction de sept minutes dont le rythme lourd et monotone forgé par la batterie rappelle le côté lancinant du Velvet Underground et en fait une véritable mélopée avec ces paroles insignifiantes qui se répètent : « It’s a rainy day, sunshine babe/It’s a rainy day, sunshine girl…»
Ensuite, « On the way to Abamäe » est un court répit dans la tension générale, une mélodie un peu anachronique aux accents médiévaux, jouée à la guitare acoustique sur une nappe d’orgue aux sons flûtés. Puis, « No harm » : dix minutes extraordinaires, l’orgue et les cuivres qui montent à l’unisson pour se fondre dans un crépitement de synthétiseur, introduisant une mélodie de guitare dans le style « rock des années cinquante » qui est plaquée sur un background batterie/trompette de fête foraine. Au-dessus de tout cela émergent ces splendides paroles à l’humour très zappien : « Daddy take a banana/ Tomorrow is Sunday ! »
La seconde face est tout aussi riche. D’abord, le morceau-titre, « So far », hymne absurde qui pourrait être une comptine pour enfants s’il n’y avait pas ce fonds sonore électro-acoustique. Après, « Mamie is blue », magma électrique où l’on se demande vraiment quels sont les instruments joués… Et puis « I’ve got my car and my T.V »., des paroles dites avec un ton enfantin sur un air de carnaval mais dont la signification est évidente. Il faut noter d’ailleurs que ce genre de critique face à la société de consommation, classique aux États-Unis, est assez rare en Europe et surtout en Allemagne où les textes, rares il est vrai, sont ou bien totalement extravertis (Can, Agitation Free) ou bien franchement poussés au paroxysme du symbolisme (Guru Guru, Amon Düüm II), voire à la satire politique (Floh de Cologne) :

« I’ve got my car and my T.V.,
What should I care about you and your fun ?
I know what to do and I do so
My clean machine’s dream is a colourful gun
What should I care about, what should I care about you ?
Yesterday noon at the tea-time
We held three hands close to the other side
Suddenly there was a red cloud
A finger came out and said: “ Those guys are right ”.
What would you say if this world just happen to you…? »

« Picnic on a frozen river » montre ensuite, de façon très brève, un Faust inconnu, celui du jazz libre et décousu (piano/basse/cuivres). Le disque s’achève sur la courte suite « Me lack space… In the spirit », un début aux paroles synthétisées et incompréhensibles, puis tout à coup : « Put on your socks before you put on your shoes… » sur un air de cirque, et un final en forme d’interrogation métaphysique : « I wonder how long is this gonna last…» sur un tempo de vieux blues style « Nouvelle Orléans »…
La description de ce So Far serait incomplète si l’on ne disait pas quelques mots des peintures d’Edda Köchl (neuf reproductions d’aquarelles, une pour chaque morceau) qui accompagnent la musique de Faust. Mélange de surréalisme et d’art naïf, les dessins de cette peintre de Munich sont étranges mais très efficaces quand il s’agit de décrire le manque d’espace (« Me lack space » ) : un palmier dans une embrasure de porte, ou pour « In the spirit » : un couple assis sur un canapé (lui avec une tête de porc !) face à un guéridon où trônent un poulet et des saucisses. Ces contrastes renforcés par l’absurdité des situations représentées sont bien le pendant pictural de la musique de Faust.
Après ces deux disques, le transparent et le noir, Faust devient une légende, et on connaît à peine les noms des musiciens et les instruments qu’ils jouent… Pour seule preuve de ce mystère total qui entoura toujours le groupe, il vous suffira de constater que nous ne sommes pas parvenus à trouver une seule photographie des musiciens pour illustrer cet article, malgré des mois de recherches intensives, notamment dans la presse musicale allemande depuis 1969 !

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En fait, il semble que les piliers du groupe aient été les poly-instrumentistes Günther Wüsthoff (claviers et cuivres), le Français Jean-Hervé Péron (guitares, basse, trompette, voix) et le batteur Werner Diermaier, plus l’organiste Hans-Joachim Irmler, tous participant plus ou moins à la conception et au travail de montage et se partageant les effets électroniques et toute la partie électro-acoustique. Il y a eu également aux débuts du groupe un guitariste, Rudolf Sosna, et un certain Arnulf Meifert. Il est quasi-impossible, vu le manque d’informations et le peu d’abondance des notes de pochettes (est-ce volontaire ou y étaient-ils complètement indifférents, ou bien les deux à la fois…?), d’établir une évolution des musiciens du groupe. De même, le rôle de Uwe Nettelbeck n’est pas facile à définir : il était, à notre avis, en plus de son strict rôle de producteur, le catalyseur du délire faustien, l’éminence grise du groupe, et finalement son membre principal.
Faust possédait, un peu à la manière de Can, son propre studio, qui était une cave aménagée dans une ferme du nord de l’Allemagne, à Wümme (entre Hambourg et Brême). On a d’ailleurs du mal à imaginer ce que le groupe aurait fait sans ces facilités de studio et la possibilité qu’il avait d’y jouer sans cesse et d’exploiter ses ressources au maximum : pas grand-chose sans doute…
Certainement la formation la plus à l’avant-garde dans son pays et même dans l’Europe entière, Faust a eu comme principale originalité de ne bâtir sa musique ni sur des fondations américaines ou anglaises, ni sur les clichés du rock progressif européen de l’époque.
Ils composaient une musique de l’excès dans laquelle ils allaient au bout d’eux-mêmes, produisant de la folie, du délire, et une musique extrémiste. Mais il y a un autre aspect du groupe qu’il ne faut pas négliger : tout le côté « musique de fête », une notion un peu trop oubliée dans les réalisations actuelles, souvent excessivement fonctionnelles et obéissant à des règles trop précises. Leur richesse tenait à l’équilibre, fragile il est vrai, de toutes ces composantes.
Au début de 1973, le groupe traverse une crise plus importante que les autres (il y en eut tellement !) qui aura deux conséquences : d’abord, ils quittent Polydor pour Virgin, puis ils décident de faire de la scène. À l’époque, Virgin en était à ses tous débuts en tant que label, et les idéaux que son jeune directeur dynamique affichait allaient à Faust comme un gant, si bien qu’ils furent (avec Mike Oldfield) les tous premiers à signer avec Richard Branson. Pour Virgin, on connaît la suite de l’histoire très banale finalement, mais n’oublions pas tous les très beaux albums que nous devons à cette Vierge avant qu’elle ne se soit prostituée… À commencer par ceux de Faust.

R-223803-1318869325.jpegFaust Tapes sort au printemps de 1973 et sert à Virgin d’opération publicitaire de démarrage : officiellement sensé être uniquement distribué en Angleterre et à tirage limité, l’album est vendu au prix d’un 45 tours simple ! Il faut souligner que le disque n’a pas été enregistré comme un ensemble en vue d’une publication, mais qu’il s’agit d’un collage de bandes que le groupe possédait dans ses archives : cela ajoute à l’attrait de cet album qui est, avec So Far, le meilleur de Faust.
Faust Tapes débute dans un fracas qui éclate en une mélodie au texte absurde (ou bien ultra signifiant, comme vous préférerez…) sur une rythmique ultra carrée. Puis, un intermède électro-acoustique, et c’est ce fameux : « J’ai mal aux dents/J’ai mal aux pieds aussi… » La phrase est dite, re-dite et répétée jusqu’au paroxysme de l’absurde, incantation grotesque sur un rythme dépouillé dans le style de Neu!, puis arrive un montage (horloge parlante/bruits de pas/voix) sous-tendu par un riff funky à la basse qui va dégénérer. Avec des vibrations, des voix ralenties ou hyper-accélérées, c’est le type de collage faustien que l’on ne s’ennuie jamais à écouter. La fin de la première face est une sorte d’apothéose : imaginez une imitation de Yes ou de Pink Floyd, brillamment exposée, avant d’être hachée sous les couteaux synthétiques du mixage.
La seconde face débute par un autre montage qui précède une minute de très beau piano solo (les gens de Faust sont forts aussi dans le domaine de la musique non trafiquée…), puis d’autres montages (toujours cette fascination de l’électronique), deux chansons réunissant les attraits du rythme hypnotique et du son métallique. La face s’achève sur un morceau d’anthologie, un poème récité en français (excepté un court intermède… gastronomique dans la langue de Goethe) par Jean-Hervé Péron sur le background instrumental le plus simple qui soit, une guitare acoustique :
« La vie semblait s’être arrêtée là, devant le spectacle muet d’un lendemain d’orgie. Les hirondelles s’étaient depuis longtemps installées, leur caca clapotant se desséchait, seul. Triste, River ne pensait qu’à penser, de toute façon, comme il disait, lui, c’était une phrase toujours interrompue, un éclair soudain devait le saisir, ses mains cherchaient un motif, une sympathie, n’importe quoi, de la douceur depuis toujours, et jamais on ne disait toujours sans songer à l’aube du jour, le vent, chaud son corps, fous ses espoirs…
Et avec charme il se masturbait comme personne ne peut le faire, chaque mouvement était alors un pas de plus vers elle. Une poignée de coton hydrophile est un chapeau sur la tête, dit Kersin.
Je sentis tout a coup que le choc était plus que probable, je n’étais pas surpris, je n’avais pas peur. Rudolph avait freiné trop fortement et Conny ne conduit pas au même tempo que les villois. J’étais même curieux, intéressé par les mouvements de la voiture. Le paysage évolue dans une autre dimension, le code de la route est alors impuissant et dérisoire, la voiture va où elle doit aller sans respecter les divers obstacles qui sont ou ne sont pas, là ou ailleurs.
Choc sourd, décevant, accélération centrifuge, et tout redevient normal, normal et amusant. Le système, notre civilisation, se montrent et tombent très vite dans l’efficace inhumain. Il y a quand même ce moment où les deux chauffeurs mâles communiquent. Tout devient mâle, asexué, coup de foudre.
Gerzen tomaten, zweimale hundred fünfzig flusch, viel obst, viel obst, viel obst, viel obst, viel obst, viel obst, wasser trinken, brot, margarine…………….
Chère chambre, tu m’as longtemps regardé quand j’étais nu sur le lit, quand je restais sans rien dire longtemps, tu dois me connaître maintenant, j’ai vu le monde à travers tes trois yeux, j’ai vécu dans ton sein tous mes instants vides, blancs, nuits, gris ou verts sur des pensées sans fin et qui à force de se retourner perdent leur sens, toutes mes humeurs et mes envies, mon échec solitaire, quand je peins si longtemps chaque matin, à grand peine et sagement. Tu dois me comprendre parce que toi non plus ta ferme quand ça claque porte et coins où passent le vent, le froid et la catastrophe. Quand tu veux dire que tu ne sais pas, je les connais, je les ai observés. Toi aussi tu t’es ennuyée, ma chambre, maintenant tout a changé. Est-ce qu’un sentiment trop fort encombre le paysage ? Il est si tenu et très transportable, je m’en sers souvent et beaucoup l’acceptent, je vois aussi que certaines humeurs se répètent, espacées de plusieurs années. Nous devons peut-être accorder nos passés…? »
Un grand texte, fort et si réel dans son apparente absurdité, de style « nouveau roman »… Faust le fait merveilleusement « passer » tant il est à l’image de sa musique, mélange de surréel, d’absurde et de cru. L’accompagnement dépouillé des arpèges de la guitare acoustique ajoute au merveilleux et crée véritablement un esprit Faust.
La publication des Faust Tapes a lieu en Angleterre à un moment où une petite aura se développe autour du groupe, venant à la fois du mythe des deux premiers albums et de l’annonce des concerts à venir…

R-521825-1326976826.jpegEn octobre 1972, dans leur studio de Wümme, trois des membres de Faust (Diermaier, Sosna et l’omniprésent Péron) servent d’accompagnateurs au violoniste Tony Conrad, un ancien compagnon de Terry Riley et de La Monte Young, pour enregistrer, sous la direction d’Uwe Nettelbeck, Outside The Dream Syndicate, un des disques les plus avant-gardistes que la nouvelle musique ait engendré… La première face est intitulée « The side of man and womankind » : un rythme hypnotique et plus que lancinant, parcouru du début à la fin par un tempo à deux temps consistant d’un coup unique basse/batterie (tom basse) suivi d’un frappement sur le charleston à demi-ouvert. Seul le violon évolue mais de façon toujours linéaire. La deuxième face, « The side of the machine », possède un rythme plus souple mais toujours dominé par le côté grinçant du violon. Au cours de ce voyage qui paradoxalement frôle l’envoûtement, et bien qu’il puise aussi sa source dans les paysages les moins exploités de notre héritage culturel (certains effets de musique médiévale), nous avons souvent l’illusion de l’immobilité parfaite, nous attendons quelque chose (quoi ?), mais rien n’arrive, ces deux longues et lentes mélopées étirées nous font penser à un tantrisme musical… Nous sommes loin par exemple du Third Ear Band de Alchemy. Cet album devait paraître au milieu de 1973 en inaugurant Caroline, le sous-label de Virgin consacré aux musiques « marginales » et qui a maintenant disparu.

R-223802-1438183437-2526.jpegPeu de temps après la parution des Faust Tapes, le groupe enregistre au Manor Studio son quatrième album, Faust IV. Il débute par « Krautrock », douze minutes à l’intensité peu commune : guitares en saturation, bruitages, nappes sonores qui s’emmêlent, avec un rythme oppressif sous-jacent et un mixage très réussi. Curieusement, ce morceau devait (involontairement bien sûr) devenir l’emblème commercial d’un « rock-choucroute » qui n’a jamais existé que dans l’esprit des businessmen de la musique et les porte-monnaies des acheteurs-pigeons… Et, ironie du sort, les maisons de disques ont commencé à s’intéresser aux musiques allemandes quand celles-ci perdaient, dans leur ensemble, une grande partie de leur originalité. Le Vive La Trance d’Amon Düül II, le Future Days de Can, et ce Faust IV de Faust sont certes trois bons albums mais la personnalité originelle de ces trois groupes (on pourrait en citer d’autres) a disparu. Amon Düül II renferme son délire (Phallus Dei, Tanz der Lemminge) dans une armature plus conventionnelle (arrangements traditionnels et morceaux plus courts), Can passe de la violence hypnotique de Tago Mago et Ege Bamyasi à quelque chose de pur et d’éthéré, Faust suit une démarche qui procède à la fois des deux exemples précédents.
« The sad skinhead » est un morceau compact et concentré qui rappelle le « Moonshake » de Can en encore plus dépouillé, avec cette même façon d’accommoder les bruitages. La batterie aussi est mixée en avant : une musique dont l’ornement revient au simple nécessaire. Ensuite, « Jennifer » n’est qu’une mauvaise « planerie », trop monotone ; Jennifer a des « Yellow jokes coming out from her mind » mais ne décolle vraiment jamais… Une de ces errances musicales qui peuvent dégoûter certains pour toujours d’une certaine musique allemande qui a été plus ou moins bien assimilée, ses réussites étant Agitation Free (voir Atem n° 7) et bien sûr Manuel Göttsching qui a transcendé ces influences, surtout avec son très beau disque Inventions for Electric Guitar.
La seconde face de Faust IV débute par un bel instrumental qui éclate de tous les côtés, les trois minutes de « Just a second », puis la suite « Picnic on a frozen river, deuxième tableau/Giggy smile » où Faust se plagie lui-même avec une citation de So Far : narcissisme… Et le « Laüft… heisst das es laüft oder es kommt bald… laüft » où Jean-Hervé Péron nous avertit :« Je n’ai plus peur de perdre mes dents/
Je n’ai plus peur de perdre mon temps… »
La batterie est métronomique malgré le calme du tempo et la douce langueur de la mélodie. C’est du très grand Faust. L’album s’achève sur un morceau datant des sessions de So Far et qui était sorti en 45 tours à l’époque, couplé avec le morceau « So Far » en face 1: « It’s a bit of pain », des notes d’harmonium et une voix féminine : « It’s a bit of pain to be satisfied / But it’s allright… »

Et les concerts… Les plus intéressants furent donnés dans la première moitié de 1973, des dates isolées en France et en Angleterre, comme au Bataclan de Paris (une soirée organisée par Le Souterrain) ou à Birmingham. Ce début de carrière live était nécessaire pour les membres de Faust puisqu’il signifiait une justification de leurs idées musicales face au public, mais il confronta le public à un groupe en crise perpétuelle dont on sentait déjà la fin assez proche. Si So Far et Faust Tapes sont des réussites, ces concerts ont en revanche fait apparaître un total manque de mise en place et, à la limite, la décision délibérée (plutôt que l’incapacité) de ne pas vouloir y remédier.
Et puis, il y eut cette tournée anglaise avec le groupe Henry Cow, organisée par Virgin et annoncée dans la presse comme « Very commercial »… Une vingtaine de dates du 21 septembre au 27 octobre 1973. Ce fut davantage pour le public l’occasion de découvrir Henry Cow (promotion idéale pour Legend, leur premier disque) que Faust. Pourtant, le groupe allemand avait tout pour réussir, puisqu’il était entouré de Peter Blegvad (de Slapp Happy) et de Uli Trepte (ex-Guru Guru). Fred Frith, guitariste d’Henry Cow, se souvient (in Atem n°6) : « La plupart du temps, ils étaient horriblement mauvais. Il y eut une ou deux occasions pendant la tournée où pendant quelques instants on pouvait avoir un aperçu de ce qu’ils valaient vraiment. Ce fut très déprimant pour moi, car je pense que leurs premiers enregistrements, et les Faust Tapes sont énormes. La plupart des morceaux qu’ils jouaient venaient du deuxième album, quelques-uns du quatrième. Très fort et très désagréable. Jean-Hervé Péron était sans doute le plus intéressant de tous, en tant que musicien sur une scène, et il y eut des moments où Geoff Leigh arrivait et commençait à jouer avec eux… »
C’est bien cela : quelques éclairs de génie tels des idées sans suite, ne parvenant pas à se concrétiser et noyés dans un chaos sonore à la limite du supportable. Les musiques qui recherchent l’instant sont difficilement à leur place sur une scène, surtout pour nos mentalités formatées… Mais en même temps, quel public peut accepter qu’un groupe allume une télévision sur scène pour faire passer le temps…?
Faust éclata à la fin de 1973, ou, plus exactement, acheva d’éclater. Ne soyons pas nostalgiques, l’expérience ne pouvait pas durer plus longtemps car délire, folie, et recherche n’ont jamais fait bon ménage avec la réussite commerciale, et cela chez les artistes en tous genres, de tous les temps (le cas de Frank Zappa, bien que la comparaison soit inégale, est exceptionnel : il est un musicien de génie doublé d’un homme d’affaires averti), et c’est un véritable miracle que quatre disques en deux ans aient pu parvenir jusqu’à nous. Nous le devons principalement à Uwe Nettelbeck, leur producteur mais surtout le catalyseur et « canaliseur » de leur délire. Faust a d’ailleurs cessé d’exister quand il les a quittés.
Nul doute que si les quatre albums de Faust étaient parus en 1978, ils se seraient bien mieux vendus qu’en leur temps. Il y a même des musiciens qui les reconnaissent explicitement comme une de leurs grandes influences (voir le quatuor anglais Metabolist). Car si Faust n’est que très mal parvenu à prouver et à justifier ses créations sur une scène, rassurons-nous : il n’est pas mort damné, puisqu’il a été le pionnier de ce rock déviationniste qui arrive aujourd’hui à nos oreilles. Car ce n’est nullement un hasard si le groupe allemand le plus à l’avant-garde de son époque sert de tête d’affiche à cette école de nouveaux orchestres anglais et américains ; Chrome, Debris, Devo, Throbbing Gristle, This Heat et autres Residents sont les enfants légitimes de Faust. Méphistophélès a raté son coup !

Pascal Bussy
Paru dans Atem N°14, 1978

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews