ATEM # 8 : CAN

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

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CAN 1

© Droits Réservés

 

Aviez-vous des concepts particuliers aux débuts de Can ?
Irmin Schmidt : Non, pas du tout. Le concept était de ne pas en avoir. Cela s’explique par la situation dans laquelle nous avions commencé, car nous venions tous d’expériences différentes, et chacun voulait faire quelque chose de nouveau. Si moi, par exemple, j’avais eu un concept spécial, il aurait fallu que je cherche des gens qui auraient été la charpente de ce concept et que je définisse le rôle d’un guitariste, d’un percussionniste etc. Personne d’entre nous n’a fait ça. Le seul vrai concept était que personne dans le groupe ne voulait commencer quelque chose avec un leader, un compositeur de la musique. Le seul concept était de trouver un concept en faisant de la musique, tous ensemble. Chacun de nous cherchait une nouvelle expérience d’une manière collective.

Est-ce que tes études classiques t’ont beaucoup apporté ?
Irmin Schmidt : Oh oui. Je les ai poursuivies aussi longtemps que j’aimais ça. Je n’ai pas renié la musique classique : j’ai eu une époque merveilleuse en tant que chef d’orchestre, en travaillant avec des musiciens aussi bien qu’en jouant Mozart ou Chopin au piano. Ce n’est pas que je n’aime pas la musique classique : c’est la structure dans laquelle on la joue, la structure professionnelle, que je n’aime pas. Je suis aussi un compositeur et j’ai des besoins très personnels de m’exprimer, de communiquer avec les autres à travers la musique. Je cherche uniquement le « feeling » pour le faire. C’est comme ça que les gens de Can se sont rencontrés, et cela a été quelque chose de très spontané du début jusqu’à maintenant. La façon dont les gens se sont rencontrés et le processus par lequel des choses nouvelles sont nées à l’intérieur d’un collectif : la spontanéité de chaque membre du groupe formait le concept comme un processus, et cela ne s’est jamais arrêté.

Ce qui est étrange, c’est que tu ne jouais pas beaucoup sur les premiers disques. Tu as vraiment commencé avec Tago Mago…
Irmin Schmidt : Oui, car il est devenu clair que Can était, disons, un groupe de rock, et j’étais celui qui avait le moins d’expérience dans ce domaine. Mon travail, au tout début, était davantage une coloration instrumentale, un son très orchestral. Mais je ne me sens pas un rôle moindre sur Monster Movie que sur les disques qui ont suivi. Sur la quinzaine de disques que nous avons faits, il y a toujours l’un de nous qui en fait parfois plus que les autres, mais cela ne veut rien dire.

Jaki, as-tu beaucoup appris du free jazz ?
Jaki Liebezeit : Certainement. J’ai joué toutes sortes de musiques. Le free-jazz a été une bonne expérience, une manière non conventionnelle de faire de la musique, la liberté dans la musique, l’oubli de toutes les choses apprises, la destruction de l’harmonie. Une nouveauté totale, mais qui est allée trop loin : après un certain temps, cela devient un abandon de tous les éléments musicaux et cela n’était plus du tout free.

Est-ce que tu écoutes encore les disques de cette époque ?
Jaki Liebezeit : Aujourd’hui, ce n’est plus aussi intéressant que cela ne l’était il y a dix ans, comme en 1976, où j’ai rencontré Manfred Schoof. Aujourd’hui, tout le monde fait du free-jazz. Ce n’est pas populaire, car ils ont changé.

CAN 2

© Droits Réservés

Tu as connu le même itinéraire que des gens comme le bassiste Uli Trepte et le batteur Mani Neumeier, qui étaient tous deux avec Irème Scweizer…
Jaki Liebezeit : Oui, il y a un disque où je joue avec Mani Neumeier, le Global Unity Orchestra, tous les free-jazzmen de l‘époque.

Quand as-tu commencé à t’intéresser aux musiques d’Orient et Extrême-Orient, et aux rythmes espagnols ?
Jaki Liebezeit : J’ai habité en Espagne quelque temps, peut-être quatre ans, à Barcelone. C’était dans la vieille ville, là où il y avait la scène flamenco. J’y ai connu beaucoup de musiciens. Il n’y avait pas de guitaristes, mais j’ai aimé, à cause du feeling. C’est comme de la musique folk : j’ai toujours été très intéressé par les musiques folkloriques.

Michael, le fait que tu sois le seul à avoir un passé de musicien rock a-t-il influencé la musique de Can ?
Michael Karoli : Je ne sais pas, je l’espère. Tout le monde voulait faire du rock et chacun a influencé les autres.

Que s’est-il passé quand Malcolm Money est arrivé ? J’ai l’impression que c’est lui qui a eu la plus forte influence
Michael Karoli : Oui, c’est vrai. Il a une très forte personnalité. En quelque sorte, c’est lui qui a fait commencer les choses. Avant, ce n’était pas tout à fait sûr. Il nous a en quelque sorte montré la direction. Mais c’est difficile à dire…

Pourquoi est-il parti ?
Michael Karoli : Il fallait qu’il reparte en Amérique. Il ne se sentait pas bien ici, car il était noir Américain. Il était heureux au niveau de la musique, mais pas au niveau de la vie : c’était trop dur pour lui.

Comment décririez-vous le côté magique de Can ?
Jaki Liebezeit : La musique elle-même est magique quand elle sonne bien.
Michael Karoli : Tout est dans le concept de base d’improvisation. Quand on le suit, on le sent. C’est la manière dont fonctionne le cerveau. La magie, c’est trouver la manière dont fonctionne le cerveau. Il fait les connexions tout seul.

Ce côté magique a-t-il disparu ?
Irmin Schmidt : La magie ne peut pas disparaître. Il y a eu tant de choses dites et écrites à ce sujet, toute une série d’histoires et d’anecdotes qui sont vraies, qui n’ont rien à voir avec des questions de promotion, mais qui sont réellement arrivées. C’est un côté. L’autre côté, ce sont des choses personnelles, mais je ne peux rien en dire : c’est comme parler de la musique. Cela n’a que très peu à voir avec la musique. C’est quelque chose que l’on sent ou non. Il y a tellement d’interprétations différentes, c’est une technique de vie dans le monde, une des possibilités…
Michael Karoli : Il ne peut pas être perdu, il peut simplement être quelquefois plus fort ou plus faible. Il y a tellement de sortes de magies… Si une personne dans le groupe devient plus forte, cela peut signifier qu’une certaine sorte d’improvisation disparaît, mais cela peut aussi vouloir dire qu’elle augmente. Si je deviens plus fort, cela ne veut pas obligatoirement que quelqu’un d’autre devient plus faible. Nous avons eu beaucoup à voir avec la magie. Actuellement, j’ai tellement de choses « normales » à faire : vivre, travailler, parler avec les gens et je ne pense pas beaucoup à la magie. La conscience magique, c’est regarder les choses plus exactement. Comme si on regarde longtemps un morceau de tapis : on finit par voir un ordre, des formes. C’est le cerveau qui fait les formes et construit la magie à partir de la nature. Mais le cerveau a été fait par la nature : le cerveau est donc une image de l’univers et de la nature. Nous ne savons pas tout de notre cerveau, mais lui sait tout… Mon concept est de le laisser faire les choses lui-même, et alors je vois comment il travaille et je peux suivre ses idées. Parfois, c’est très utile, parfois pas du tout, car cela change la personnalité.

Can 5

© Droits Réservés

Est-ce que le disque Out of Reach est représentatif de Can 1977 ?
Irmin Schmidt : C’est représentatif, dans le sens où tout disque représente l’état de la musique que le groupe fait à un certain moment. Out of Reach est absolument représentatif, mais c’est un disque auquel je m’identifie peu. Je suis tout à fait d’accord avec les autres disques, mais pas avec Out of Reach. Pour des raisons diverses : l’une d’elles est que je ne ressens aucune magie là-dedans, mais ça ne veut pas dire qu’il ne représente pas l’état du groupe à ce moment.

Je dois dire que j’ai été déçu… comme beaucoup de gens…
Michael Karoli : Je suis très déçu moi aussi… Nous n’avons pas eu assez de temps : il devait sortir à une date précise et nous l’avons commencé trop tard. Le groupe était soudainement plus important, et avec plus de gens, il faut plus de temps. Le nouveau disque est bien mieux. Out of Reach, à mon goût, n’est pas un bon disque.

Ce qui est étrange, c’est que deux morceaux sont juste signés « Rosko Gee ». C’est la première fois qu’une telle chose arrive chez Can.
Michael Karoli : Oui, Rosko a fait partie de la scène rock anglaise où les choses sont différentes : il faut faire son propre truc et il ne croyait pas à certaines choses s’il y avait écrit uniquement « Can »… Ce que les gens jouent sur ce disque de reggae (qui passe sur la platine de Karoli, à ce moment-là) est improvisé, mais celui qui a écrit les paroles touche les royalties : c’est son morceau. Mais je ne crois pas qu’il leur ait dit quoi jouer : c’est sans doute complètement improvisé.

Est-ce que cela été bon pour le groupe de publier ce disque ?
Irmin Schmidt : Un groupe professionnel a un contrat avec une maison de disque qui dit quand il doit sortir un disque. On sort alors un disque qui est le meilleur qui puisse être fait à ce moment-là, même si c’est quelque chose de merdique. Je ne veux pas dire que le disque est une merde, mais, pour moi, il n’y a rien de magique. Il y a des gens qui l’ont trouvé bien, moi non.

Comment s’est passée l’arrivée de Rosko Gee dans le groupe ?
Irmin Schmidt : C’est arrivé comme ça… C’est difficile de dire comment exactement. Il y avait des idées différentes entre Holger et nous, et notamment avec moi, pour être franc. Holger se sentait gêné dans le groupe, et c’est lui qui a fait le lien entre nous et Rosko. Rosko est arrivé un jour et il a commencé à jouer : il a aimé notre musique et nous avons aimé ce qu’il faisait. Holger a essayé d’autres choses très personnelles, des choses qu’il fait maintenant. Des choses de cette sorte arrivent quand on travaille ensemble depuis dix ans. Au bout d’un certain temps, les choses changent, et il faut qu’elles changent.

Crois tu que Jaki Liebezeit avait besoin d’un autre percussionniste ?
Irmin Schmidt : Ce n’est pas une question de besoin, pas du tout. C’est simplement arrivé comme ça. Jaki est un bon ami de Rosko et il est toujours heureux quand Rosko est dans le coin. C’est quelque chose de nouveau et c’est quelqu’un de très bien : un bon musicien et un bon percussionniste.

Can Karoli

© Gérard Nguyen

Penses tu qu’Holger puisse revenir dans Can ?
Irmin Schmidt : Tout le monde écoute ce que fait Holger, en parle avec lui, et donc prend part, d’une façon ou d’une autre, à son travail, ce qui veut dire que le contact demeure. Pour le nouveau disque qui va sortir dans quelques mois, après l’avoir mixé, il a fallu que nous coupions pas mal et que nous éditions la bande. Nous l’avons fait avec Holger et cela a été un travail créatif, surtout pour un morceau qui doit servir pour une émission de télévision. Nous en avions fait plusieurs versions et le morceau final est une sorte de montage. Cela montre qu’à ce moment-là, Holger était à nouveau un membre du groupe. Maintenant il ne l’est plus vraiment, mais ça ne veut rien dire, car de toute façon les rapports à l’intérieur du groupe suivent un processus où nous cherchons un autre niveau. Après tant d’années, il y a le danger de la routine, ce qui fait peur à tous les membres du groupe. Par définition, ce groupe est fait pour être contre toutes formes de routine et chaque disque, sauf Out of Reach, le prouve. Nous devons trouver quelque chose et, pour moi, c’est très très fort : cela ne veut pas dire quitter le groupe mais le sortir d’une situation qui est devenue de la routine, même dans la manière de communiquer… Après dix ans…

Musicalement et humainement…
Irmin Schmidt : Tout. On ne peut pas séparer. Dans ce groupe, on ne peut pas séparer la musique des façons dont les membres du groupe communiquent. Après dix ans, c’est une loi physique. Les choses deviennent une sorte de mouvement mécanique et, maintenant que je sais ça, il faut que je m’en éloigne, que je gagne un autre niveau où les choses bougent à nouveau. En ce moment, les relations semblent se relâcher et être incertaines, mais c’est bien, car cela veut dire que tout est prêt pour de nouvelles choses. Il n’y a pas de nouvelle direction, mais il est sûr qu’il n’y a plus de vieille direction, car il faut s’en débarrasser pour créer de nouvelles choses.

Comment avez-vous commencé la série E.F.S. (Ethnological Forgery Series) ?
Irmin Schmidt : Il n’y avait pas de concept. Nous avons inventé le mot après avoir commencé à faire des E.F.S.. Nous ne voulions pas faire de la musique ethnique : nous faisions de la musique et, un jour, nous avons remarqué qu’il y avait beaucoup de morceaux où l’on pouvait sentir l’influence des musiques ethniques. Nous écoutons tous des musiques du monde entier, des Peaux-Rouges d’Amérique Centrale, de la musique d’Asie : Jaki est très intéressé par la musique arabe et Holger par la musique vietnamienne. Moi, avant même d’être dans Can, j’étais très intéressé par la musique japonaise et africaine et j’ai fait des études là-dessus à l’Université. Nous avons inventé le mot « E.F.S. » pour nous amuser, et c’est un joli mot pour une partie de notre musique. C’est un aspect du concept global du groupe. D’une certaine, tous nos morceaux sont des E.F.S. Tout le groupe est un E.F.S.

Pourquoi Can n’a-t-il jamais fait de disque en public ? Bien qu’en fait, tous les disques soient live… ?
Irmin Schmidt : Oui, c’est vraiment la raison. Nous pensions qu’il fallait attendre. En définitive, nous avons raté notre chance, car nous avons eu un certain style de jeu live qui ne revient jamais. Il y a des bandes d’anciens concerts, en Angleterre, où les concerts étaient très violents mais, à l’époque, nous n’avions pas assez de recul et nous pensions que nous pouvions faire mieux : nous n’avons pas fait mieux, nous avons changé et c’est devenu différent. C’était une époque spontanée et furieuse. Ces dernières années, c’est devenu moins improvisé. Le public est tellement habitué aux groupes qui ne font que reproduire leurs disques. C’est dur de résister à cette pression. Mais il n’y a rien de mauvais à jouer les morceaux, car il y a toujours de la place pour des aventures que nous aimons faire de temps en temps. Quand on a longtemps improvisé, on pense : « Pourquoi ne pas jouer des morceaux maintenant ? ». C’est une sorte de nouvelle expérience, puisqu’on ne l’a jamais fait.

Le groupe est-il vraiment à une charnière maintenant ?
Michael Karoli : Oui, dans le groupe Can, tout le monde va maintenant faire des choses personnelles. C’est très important pour le groupe, vu que pendant les dix premières années, tout le monde a uniquement été Can. Je ne sais pas combien de temps je vais vivre, mas je ne peux pas ne faire que Can toute ma vie. Il y a d’autres choses que je veux faire. Peut-être faire de la musique avec des Gitans, ou bien jouer mes morceaux avec les gens de Can. Can ne joue pas mes morceaux, car Can ne joue que ceux de Can. Rosko et Reebop voulaient changer les idées du groupe, ils voulaient me mettre au milieu mais, dans Can, je n’ai pas l’habitude d’être au milieu : j’ai l’habitude d’être l’un des quatre coins. Quelques fois, sur les disques, je suis au milieu, d’autres fois, c’est Irmin ou Jaki. Mais placer quelqu’un au milieu et lui dire : « Tu diriges », cela ne marche pas. Ça marche avec d’autres groupes, mais nous, nous résolvons le problème différemment. Nous ne pouvons pas dire que quelqu’un est le leader du groupe.

Quels sont tes projets, en dehors de Can ?
Michael Karoli : Beaucoup expérimenter. Je travaille beaucoup sur le son, tous les sons. Je voudrais aussi faire des disques avec d’autres musiciens. Mais je n’ai encore parlé à personne. Peut-être que je commencerai mes activités dans un an, car je ne peux pas aller au studio Inner Space, vu qu’il est réservé : Holger y travaille, Jaki aussi. Je vais aussi essayer d’écrire quelques chansons, peut-être pour les proposer à quelqu’un d’autre. Et il se peut que je déménage en France….

Pascal Bussy, Interviews réalisées à Cologne, les 16 et 17 septembre 1977.
Inédit.

R.I.P. Michael Karoli : 29 avril 1948 – 17 novembre 2001

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews