ATEM # 7 Nico

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

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© D.R

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« I feel like a rusty key, I don’t fit any door. » (Peter Sinfield)

Je n’ai plus peur de la nuit, je n’ai plus peur des cortèges sombres au plus profond des étoiles noires, je suis immunisé contre la frayeur de vos yeux fermés car je ne pleure presque plus. Les bourrasques sont des pieuvres, mais je n’entends plus que vos soupirs. L’ennemi pour chacun est chacun à l’intérieur et je ne peux pas répéter la même plainte pour les larmes déjà perdues. Vous êtes le guide des errances et je suis un promeneur pris dans vos filets, vous êtes Ophélie et l’Athanor, le feu intérieur d’une cicatrice qui brûle au bord des lèvres. Je suis le chant des nuits rouges et noires, des volutes de l’encens qui ne dévore plus les feuillets de ces poèmes à hurler dans le vide. Je suis au bord de vos précipices, et vous êtes là, somnambule, les yeux hagards, savez-vous combien il y a de gens qui marchent ainsi sans plus se retourner, sans jamais regarder derrière ce qu’ils ont laissé, les mouettes et les mirages dans le désert de leur passé, puisque tout n’est que l’instant présent jusqu’à la fin ? Vous êtes à l’embouchure des fleurs de la solitude, la main qui cherche et les cheveux de la source tarie, votre ombre dans l’eau verte, l’écho murmure : « I love you Zelda. » pour les ramasseurs de coquillages sur la plage aux falaises sourires.
Promeneuse, diseuse et rêveuse, évanescence pour voyeurs extasiés. Dites-moi vous l’aviez pourtant le cœur à rire, pour donner à rêver aux absents ; la mémoire est une tricheuse, la mer ne se jette plus sur les colliers des pyramides noires, la berceuse des noyades est le sang des sacrifices. Je ne sais plus vous dire comment sont mes yeux, mais je n’ai plus mal et la nuit est douce comme une plaie encore ouverte. La lune est une déesse, une légende vivante, une ombre qui marche devant et qui se tait, parce que la souffrance de dire toujours est comme la mort. Irréelle et magique comme le vent du soir.
Vous êtes un reposoir, mais tout n’est plus calme ni volupté, les frayeurs des enfants des Lieder de Mahler pour psalmodier la folie. Quand on est la présence de la nuit, on ne sait pas sourire aux miroirs et vous savez que la mort est une presque vie. Je suis à la recherche des battements du cœur d’une femme-écume qui pleure doucement, seule dans la nuit des autres, derrière un orgue étrange. Vous serez la dernière note, le dernier souffle de vie quand les dernières lumières s’éteindront, au fond de cette scène lugubre.
Madame Nico, est-ce que Wagner a su qu’il enfanterait d’une cathédrale de mensonges ? Mais c’est à Goethe que vous pensez, à Mahler et aux temples païens, aux déserts et aux chambres noires et rouges. Est-ce qu’Andy Warhol savait qu’il vous conduisait si mal par la main. Vous auriez dû effacer ces cauchemars mais peut-on se renier à l’extrême ? Nous ne sommes plus que les fantasmes de nous-mêmes. Philippe Garrel ou Nico pour mémoire, amants des visages de fièvre et de marbre. Nico modèle, Nico personnage, actrice de ses non-vies qui ne pose plus à force de jouer le réel de ses hallucinations. Femme-épave ou femme apprenti-sorcier, apparition au bout des quais, l’eau paresseuse en reflets de lune sur la déesse promeneuse. Vous n’êtes pas l’étalage des passions, ni ce cri déplacé qui ne parle qu’à l’horreur du vide, vous n’êtes pas la douleur viscérale et pourtant vous êtes l’émotion glacée peut-être, mais vous êtes la torpeur, la femme en face et autour de l’homme au milieu du désert de la création du monde. « You remind me of a laughter. » Que peut-on faire de plus parfait, de plus inconvenant que chanter la folie ? Le gardien de mes fantaisies. Marble Index est une merveille maîtrisée : tout est silence dans le bateau du rêve.

Nico 3

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1965 : un 45 tours avec Brian Jones. La Factory, le Velvet Underground avec Lou Reed. It’s so cold in Alaska, Johnny Viola, le Welshman from India. Est-ce que Nico s’est jamais séparée d’eux ? L’influence du Velvet est indéniable dans Chelsea Girls, presque musique de film désabusée, pourtant pas une trace de violence. Nico rêveuse et triste. « J’ai compris mon fonds germanique comme une éclipse. » « I lost a friend and I don’t know why. » Nico chante la scène new-yorkaise, celle de ces clochards (célestes) qui se battaient pour l’entendre. La légende. Le fonds des café-théâtres miteux avec Tim Buckley, Bob Dylan et Leonard Cohen dans la salle, mannequin blond à la recherche de Lilith, loin devant les pantins emplis de soufre et d’électricité. Nico solitaire, abandonnée, laissant dans son sillage une empreinte irremplaçable. Et puis le premier des trois disques-lumières, des disques-incandescence, produit par John Cale pour Elektra qui révèle encore des trésors à l’époque. Un disque empli de sonates de Mendelssohn, de volutes de La Monte Young, de John Cale qui se remettait de ses expériences avec Terry Riley, et l’harmonium indien, pièce unique pour musique unique, répétitive si l’on veut, glacée ou à fleur des sensations. Nico n’est presque plus la femme qui pleure ou qui murmure, la poésie devient intemporelle. Les symboles sont éternels : « Evening of light », « Frozen warnings ». Nico se détache dans la torpeur des arrangements de ce mini-orchestre symphonique très artificiel du producteur des Stooges et de Jennifer chez Reprise Records. Un disque qui ne se rattache à rien de connu en 1968, et pourtant, à l’époque, les désillusions d’un Tim Buckley, d’un Van Morrison commencent à voir le jour aux Etats-Unis. Nico n’est pas désillusionnée : elle est au-delà de toute sensation, au-delà des maniérismes et des étiquettes. Plus qu’un disque, Marble Index est un livre ouvert de poèmes absolus, une œuvre de perfection qui ne peut supporter d’être disséquée, expliquée. Une pierre précieuse à accepter ou refuser en bloc. Peut-être l’une des premières Insane People sans la légende de descentes aux enfers. Nico est encore belle (au verso de la pochette) avant de devenir splendide, splendide et marquée de sa « déchéance ». Une chanson pour Jim Morrison, une pour son fils, mais rien ne doit rester au premier degré. Nico entre dans son rôle de déesse, de prêtresse incantatoire. Dylan écrit « Visions of Johanna » (pour elle ?) et Cohen partagé entre ses Judy Collins et ses mémoires d’enfant juif de Montréal joue à ne pas lui faire de déclarations schizophrènes et amoureuses. Le mythe de la moongoddess et le mannequin blanc sophistiqué de Chelsea Girls quittent les USA. Nico rencontre Philippe Garrel, retrouve Paris, la rue Bonaparte, la rue Richelieu, le milieu du cinéma illuminé et part en Islande et en Afrique pour tourner La Cicatrice Intérieure, le film de la création du monde, celui de Philippe Garrel, avec Pierre Clémenti. Amour et son carquois, Nico dessinant le cercle de la vie autour de l’homme-page perdu au milieu du désert. Au bord du désert. La folie sur des plans fixes, parce que l’essence de l’homme est l’absence, la main tendue vers l’autre et le délire de la douleur. Le mal de vivre, de ne plus vivre que son attente en 1969. Nico hurlant : « I need you. Go away ! » à un Philippe Garrel qui filme l’anti-star aux cheveux rouges. La Cicatrice Intérieure devient la descente aux enfers. Les amis perdus et cet exil volontaire en France. Gong et Magma, la lumière bleue sur l’orgue indien et les insultes d’un public pourtant recueilli pour Magma. Desertshore sort discrètement. Nico voyage au fonds de ses cauchemars. « Affronter la bêtise, c’est prouver sa propre singularité, sa liberté. » (J.M. Varenne)
Le choix de ce suicide mène Nico au gouffre de la musique sans issue et de brèves séquences dans Les Hautes Solitudes. Un ange passe. Nico figée, assise sur un banc d’aéroport ? Nico au maquillage défait, implorante et hautaine, femme et vision, douleur/souffrance, sur un visage fouillé par la caméra. Nico pour les voyeurs, Nico qui devient peu à peu belle et glacée, Lilith, les brumes et des froids couchers de soleil. Automne 1974 : Nico chante à Clermont-Ferrand, là où devaient passer Kevin Ayers, Robert Wyatt et d’autres (Schulze) – Nico en écho dans « Doctor dream » et « The end » dans le June 1st 1974.

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Kevin et Jolie Madame bien au-delà de « Decadence » dans Bananamour. Nico tourne en Angleterre et la légende renaît. Le concert du 1er juin et le camaïeu de la scène dandy. Londres mirage et l’enregistrement chez Island. Nico revient en France et le 13 décembre, pleine lune dans la cathédrale des Champagne Folies : la légende plane dans les colonnes de marbre, le public s’est mal tenu, mais nous sommes en France. Nico est radieuse. Pierre Lattès se fait virer de Boogie, à France Inter. Tangerine Dream s’est assuré le succès dans la cathédrale. Nico est à Paris début 1975. À la fête de Politique Hebdo et ensuite part en Espagne tourner le Berceau de Cristal, toujours avec Garrel. Là, une heure et demie de portraits de Nico dans une chambre bleue, sur un lit, fumant le cigare et le narguilé. Nico qui se suicide à la fin du film. Avec une belle musique d’Ash Ra Tempel. Présenté le jour de Noël à Paris. 1975, Arles : Nico et Kevin Ayers. Nico ressemblent un peu trop à Nico, dans un spectacle où il n’y a plus que la « présence », il est difficile de se renouveler, surtout avec le même répertoire, un concert pour fans –Kevin plaquant quelques accords de guitare sur « The end ». Nico, seule dans l’amphithéâtre romain, la nuit de grillons et de silences dans le cœur de la ville. Les étoiles retrouvées pour un peu de cette langueur qui manqua tant aux festivals français en 1975. Nico rentre d’Espagne et reste à Paris fin 75. Le nouveau film de Garrel lui est entièrement dédié avec cette nouvelle chanson, « Gengis Khan » : « You remind me of laughter… ». Nico fâchée et radieuse, musique d’Ash Ra Tempel, Nico au fond d’une chambre bleue et rouge, rouge la destruction finale, le coup de revolver qui bascule, la mort dans la presque dernière image de Garrel, qui évitait de la montrer, peut-être une conclusion…
Nico en 1976 : reculades pour un concert qui n’aura lieu qu’en février, sans Kevin, sans Eno, mais avec Tim Hardin, une autre légende du folk blues américain. Assas au cœur de Paris, la salle nue, nue et froide, public très Velvet Family, les chœurs de « Femme fatale » et Nico racontant ses menues histoires, sourire aux lèvres – un peu le déballage avec des précautions étranges. L’ambiance de la salle comme un miroir déformant, les gens « inside out », le trip de Nico qui s’entrouvre le temps d’une pause entre deux chansons. Depuis, des éclairs : Nico retournant à Berlin (et refaisant valider son passeport), Nico qui recompose (« Nemesis », « Gengis Khan »), Nico à la recherche d’éditeurs – Nico histoire qui ne peut plus se passer des histoires des gens, parce que la légende est trop forte. Parce qu’en 1976, rien n’existe plus (donc tout est possible), parce que les nouveaux amoureux ont plus la fougue que les anciens. Rien n’est plus vrai : la légende a enfanté d’autres légendes, le silence est la fin ou le début de la folie, de l’imagination. Donnez-moi les moyens de vous dire que je vous aime et je vous prendrai dans mes filets. Je n’ai plus peur de la nuit, mais ma folie est viscérale. Je n’ai plus la notion du vrai et du faux dans le désert de votre message séduction. Je vous assure que je ne sais plus si je dois vous prendre au mot. « Janitor of lunacy ».

Nico est l’absolu. Nico et l’Absolu.
Tout d’abord, Nico n’est pas à la recherche de sa destruction finale, Nico-personnage ne sert qu’à déformer l’image pour les amateurs de fantasmes répertoriés. La lucidité ne se réfugie pas complaisamment dans le mythe. Jouer n’est pas se compromettre, c’est exorciser les parodies de folie. Nico-reflet n’existe que pour les gens qui ont peur de leurs ombres. Un concert n’est pas un sanctuaire, et je sais que j’ai raison, même si la fascination l’emporte quelquefois (surtout pour convaincre). Nico joue de toute façon presque toujours contre le public. Quand on exige un recueillement intense pour soi-même, on peut demander un minimum de respect au public… « She’s safe from the darkness, she’s safe from its clutch now nothing can harm her, at least not very much.»
À la limite, il parait impossible de parler de Nico, surtout en ne la connaissant qu’au travers de « l’œuvre ». Nico est ou n’est pas ce qu’elle apparaît, mais que dire des gens qui ne paraissent même pas ou qui sont seulement des répliques, des doublures… Bien sur, Lilith, Moongoddess, prêtresse blonde ou brune ne sont que des imageries. Des faux-semblants, mais qu’importe. Chacun a son imagerie et s’approprie la légende qui n’existe en fait que pour ceux qui peuvent la vivre. Bien sûr, le fait de dire la non-possibilité d’écrire est encore une reculade, un alibi mais vous savez, je n’ai plus peur de la nuit…
Nico est l’absolu tragique parce que le personnage n’accepte presque plus de compromissions. « We’ve got the gold, we’ve do not seem too old. » Le cheminement est exemplaire, rigide, lumineux dans les ténèbres de l’anti-show business : la descente aux enfers n’existe pas pour qui a encore la possibilité (physique ou matérielle) de parler, de se faire entendre. « Les dandys aiment les femmes froides. » mais, à la différence de Syd Barrett, la lucidité de Nico lui permet de pouvoir s’extérioriser encore. Écrire « Gengis Kahn » et sa musique, quelques soient les conditions, signifie que l’on a encore envie de dire, même si les plus belles choses ont été celles de Marble Index et de Desertshore. Les poèmes hallucinés, mystiques et religieux sont devenus des poèmes d’amour. Les « lancinances » des autels de cathédrales se plongent dans les confidences des petites salles, presque une chaleur retrouvée.

Nico

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Au début était le Velvet puis le maître Warhol crée Chelsea Girls. Un album de chansons pour chanteuse, collage de chansons d’amis. « I’ll keep it with mine » que Dylan aurait composé pour Nico. Jackson Browne. La voix très cabaret lugubre, un enregistrement franchement très dégueulasse mais « Eulogy to Lenny Bruce » discordant. Point d’orgue du disque qui ne révèle pas encore la suite de « Femme Fatale » . Nico ne compose pas encore : il lui suffit, à l’époque, de vivre les chansons (troublantes) qu’elle interprète. « The Fairest of the Seasons« . « These days, I don’t do too much talking, these days. » Miroir, parle moi de la suite de l’histoire. « Il m’a bénit, il t’a bénit, suis moi, il m’a caressé, je n’ai jamais vu ces images en moi. Je ne peux pas comprendre ce que je sens en moi, suis moi. » L’accompagnement est tout sauf glacé, un peu solennel comme les violons du début de « No one is there ». « Some are calling, some are mad, some are calling mad. » – Mad prononcé comme maid. Le soir jette ses chansons et personne n’est là-bas. La voix en écho dans « And no sound has them declared » – Nico s’éclipse et l’harmonium vibre et sort un son de basse : « Sail away, sail away my little boy, let the wind fill your mind with life and joy. » Un son saturé. « Tu vois que seuls les rêves peuvent t’envoyer là où tu veux aller. » Des chansons si courtes ne peuvent être si amples, si profondes que par cette étrange double recherche de simplicité harmonique et de complexité rythmique. Et puis la voix qui se fond si bien à l’harmonium, tandis que derrière, l’orchestre de John Cale passe et s’écrase, appesantit des cordes ou des percussions, puis synthétise la voix pour faire passer au premier plan les pianos (« Facing the wind »), les clavecins et les bruits bizarres hérités de ses expériences passées. Nico est très loin dans le désert, seule avec Johnny Viola – Nico déclame mais ne se lamente pas, plus. « Il n’y a personne. Derrière ton rebord de fenêtre, le soir danse a crucial parody. »
« He is missing, missing. » Est-ce l’Athanor à la robe noire qui pense à la pluie qui lave tes jours de nuages. Tout passe, l’émotion irréelle, la démesure des comptines pour Ari – Où cela a-t-il commencé, tu dois crier mon nom, faire face au vent, à la pluie. Les éléments que Nico-Lilith fait tournoyer ? « Birth », rêverie sont les marques d’honneur pour « Julius Caesar » – la voix nue – « The cloudy borderline », la chanson dite des frontières. Atmosphères de fin de route, marécages et « Frozen warnings ». Au fond des châteaux vides et des jardins de brumes, la silhouette courbée sur son ombre fantasque qui énonce l’anglais magistralement : chaque mot est un joyaux de justesse et de beauté, de son et de sens. « A true story wants to be mine – the story is telling a true line. » – clavecin et basse. Le boléro de la chanson « At the end of the time » : ici, la chanson va au delà des boucles, des « répétitivités dissonantes » de John Cale qui n’est plus maître à bord et Nico annonce « Janitor of lunacy ». Le disque, enregistré aux Etats-Unis en 1968, marque la fin de l’époque américaine de Nico. Les « numberless reflections » font naître un sourire de tes yeux dans les miens. Tout près de la frontière gelée – glacée – Nico vient/revient à Paris, la rencontre avec Philippe Garrel. On peut déjà entendre une chanson de Marble Index et un instrumental à l’orgue dans Le Lit de la Vierge. Nico jouera La Cicatrice Intérieure, le premier des deux films de Garrel faits pour elle. On est aux antipodes du mannequin blond. Nico accepte de chanter en première partie des tournées de Magma et de Gong. La Légende se passe désormais en France, au fond des provinces, des salles lugubres des MJC. Messes noires si vous voulez – Exorcisme et sables mouvants. La folie existe en chacun de nous pour peu qu’on l’extériorise. Mais parler de sa folie devant/contre un public qui n’écoute pas devient une fausse expérience. Une sorte de refus de s’enfoncer plus loin, puisque les données restent celles de la non-possibilité de partager. Nico seule, magnifique sur son île inaccessible, et personne ne peut l’aider à cette époque. C’est le « Help me Philippe ! » hurlé. L’époque du spot bleu fixé sur les yeux et la bouche. Vision fantasque d’un reflet irréel. La tournée de la dérision. Les abîmes, la beauté fulgurante dans la noirceur absolue. Nico est l’absolu à la profondeur abyssale.

Desertshore sort en 70-71. « Janitor of lunacy », l’orgue et la voix dès l’entrée du disque. John Cale n’est présent que dans l’introduction de « Falconer » aux « percussions à cordes » – la place est à l’orgue et à Nico, Janitor de mes folies – Gardien de mes facéties, la chanson d’ouverture de La Cicatrice Intérieure lorsque la première partie (géniale) s’estompe peu à peu sur un soleil couchant. Philippe Garrel tournant inlassablement autour de la première femme (ou la dernière) du monde et l’orgue rythmant sa démarche circulaire. Nico s’éloignant dans le vide des horizons entre les montagnes de la création. « Falconer » – le fauconnier est assis sur les sables de l’été ; à l’aube les cages d’argent ouvertes et flottantes. Complainte surréalistique au bord du désert du précipice.
Tous les jolis visages et toutes les jolies traces d’argent effacent mes pages vides. C’est pour ces chansons que Kevin Ayers écrira « Decadence », hymne fouillis à Lily Marlène. Pour vivre, elle dit qu’elle doit mourir : « My only child be not so blind. » Voix nue, écartelée, off, venant des épaisseurs froides du désert ensorcelé. Arrangement superbe de John Cale pour cette comptine glacée. « The morning small, the evening tall. » – Nico au milieu de la destinée, parlant, chantant (encore) pour son fils (« Ari’s song ») « Don’t drink the bitter wine. Drink it to Marlène. » – « Le petit chevalier », une autre comptine en français, inspirée par le film, et ne lui appartenant pas. « Abschied » est la première des chansons de Nico en allemand. Voix théâtrale et arrangements somptueux, l’orgue ouvre encore cette deuxième face de façon magistrale.
Je me reconnais dans son esprit. Une noblesse ronge son beau visage. Poésie extasiée de femme amoureuse de l’absolu, de l’homme et de ses ombres, de l’infini des sensations parce que tu peux me rejoindre au bord du désert (là où tout est possible). « I don’t do too much talking these days. » –« Afraid » – non pas « frightened » ni « scared », parce que Nico connaît exactement les mots dont elle se sert : « Aies la volonté d’un autre pour la tienne. Tu es beau et tu es seul.», « Cease to know or to tell or to see, or to be your own. » C’est le retranchement derrière ce qui deviendra le silence, la profondeur de la légende, pour les autels des cathédrales. En fait si la légende tient en peu d’éléments, elle demeure tenace de 197I (Desertshore) au disque suivant. En effet, pendant trois ans, Nico chante un répertoire identique (The End est fait de chansons composées depuis longtemps). Nico-mémoire joue ses souvenirs sur les petites scènes de province, laissant s’installer un sillage d’adorateurs. Nico-mythe, pelforth et vodka, spot bleu et langueur prostrée. Nico-cinéma après La cicatrice Intérieure, l’Athanor. Tableaux pré-raphaélistes d’une ombre qui flotte sur l’eau des barques endormies. Nico-maîtresse du feu regardant l’horizon par les meurtrières. Pour la petite histoire, il paraît que pendant le tournage de La Cicatrice Intérieure, Nico devait remonter avec un treuil Clémenti attaché par les pieds le long d’une falaise. Plans sur Nico faisant tourner le treuil et plans sur Clémenti remontant lentement. Nico aurait, parait-il, lâché la poignée, envoyant Clémenti vers le bas… Nico, nue dans un village du Mexique ou en banlieue de Paris, allongée pendant de très longs plans au milieu d’une place de marbre et de fontaines. Athanor Dorian Gray de Garrel devenu peintre d’un modèle qui devient beau, absolument beau. Nico-femme et non plus incarnation d’une démesure. Robe blanche de la cicatrice intérieure devient noire, ébène et jais, foulard rouge et maquillage blanc, pale, très exacerbé, lassitude du regard et la voix plainte qui parle français maintenant du haut de son mépris. La démesure en effet est devenue une fatigue, une évanescence qui se referme.
En 1974, peu de choses. Deux séquences sur : Un Ange Passe, Les Hautes Solitudes, en noir et blanc, la jeune femme assise sur un banc en noir, visage blanc blafard ; portrait de femmes mais de Jean Seberg. Les Hautes Solitudes se devaient aussi de prendre Nico dans leurs pellicules. Nico perdue si haut, désemparée, si hautaine, si près de l’ombre qu’elle essaie de toucher, si loin du propos de Garrel dans Un Ange Passe (silence), Nico que l’on voit aussi à la Cathédrale de Reims, toujours noir et blanc, haleine frigorifiée, vapeurs de cet encens bizarre qui parfumait les colonnes gothiques.
1975 : Nico-renaissance, amitié fugace avec Mr Bananamour qui l’utilise un peu trop dans l’introduction ,quelque chose de très étrange s’en dégage, mais Nico ne sera pas très contente de l’expérience… Island catalogue : dans June 1st 1974, « The end » que Nico chantait depuis peu (Jim Morrison fait partie des lovers de Nico). Puis le disque lui-même. Une demi-nouveauté puisque les chansons étaient des chansons de concert. L’arrangement de John Cale est la nouveauté pour The end et la reprise de Manzanera après « Mother I want to… » . Brian Eno aussi. Kevin Ayers, lui, a été laissé de côté. Nico sait ne pas mélanger les genres et peut être le manque de sérieux (artificiel ou non ?) de Kevin aurait peut-être donné une autre dimension à l’album qui est un petit peu pompeux. « Deutschland über alles » : « Wie Sie wollen ; aber, ich bin kein Lügne. » De là à dire que Nico ne sait pas mélanger les genres… Mais, bien sûr, ce titre-là est en trop, même si Nico a promis de chanter un jour « La Marseillaise ».
« It has not taken long». Pourtant près de quatre ans. Moi je déteste les chœurs éthérés, mais la musique est moins solennelle – Eno – À fleur de peau… Help me please, le trémolo, vibrato qui rythme les battements de cœur synthétique. L’orgue ensuite comme « Hallucination without a guide, without a halm. » Toi qui ne comprend pas. « Oh you’re not on the secret side. » Encore une dédicace. Le nombre de fois qu’il y a « end » sur ces deux chansons (« river end », « end of time ») est trop significatif. On ne se perd que dans les fantasmes/fantaisies d’Eno qui fait hurler ses machines : « When I remember what to say /You’ll be around me again /And you forget to answer. » Avec une guitare et des vagues magistrales qui ressemblent à un passage de « Chance meeting » sur le premier Roxy Music. « You seem not to be listening /The high tide is taking everthing. » On est en rupture complète vis-à-vis de la magnificence de la femme seule : ici c’est la solitude qui cherche un regard, une main vers qui se tendre.
Sauf « Valley of the kings », très archaïque, inspiration walkyrienne, les accents d’une suite probable à Desertshore (la guitare dans ce disque). « I’m calling at your prison door. » La deuxième face de ce disque est plus belle, plus intense sauf, sorry Nico, « Deutschland über alles » . The end où Nico vit vraiment les images qui traversent cette mélopée lugubre et fascinante qui n’a pas toujours la force des mots de Nico. « Can you picture what will be so limitless and free. », mais « Tous les enfants sont malsains et ils attendent la pluie de l’été. »
Ce disque clôt – « Weird scenes inside the golden mine » – pour l’instant l’œuvre discographique. Même s’il existe de nouvelles compositions (« Nemesis », « Gengis Khan », « Purple lips », « Henry Hudson »), il n’y a plus pour le moment de maisons de disque intéressées par Nico. Femme seule, solitaire, recluse ou exilée volontaire. De nouveau le bout de la nuit. Nico 1976. Le concert à Assas avec le guitariste d’Ash Ra Tempel pour quelques accords pendant que Nico, debout, chantait de vieilles ballades pour des amis anciens. L’harmonium indien a changé, le public un peu. Surtout pour un concert très parisien. Mais je suis sûr que vous direz comme moi : il vaut mieux un public snob mais attentif, même si vers la fin il y eut quelques remous – ce genre de spectacle dans la pénombre et avec peu de décibels encourage décidément toujours la même sorte de gens, même si ceux-ci étaient venus sachant ce qu’ils allaient voir – mais cela n’est pas très grave (en ce sens, cet article se contredit) car il n’est pas très important (il ne l’est plus peut-être) de voir ce qui ne saurait plus être l’étalage d’une douleur immaculée. Nico est à Ibiza. Il y aura sans doute un autre concert (hélas peut-être avec – triste rêve – Tangerine Dream, soporiphico-planeries du samedi soir. Vous voyez Nico à la Fête de l’Huma vous ?).
Même si un jour Nico cède à John Cale pour faire un single avec « Street of Laredo », le chant sacré des cowboys, même avec tous les « si », ma mémoire est une écluse et je laisse filer l’eau le long de mes nuits blanches et noires. Je suppose que vous faites aussi « Ce rêve étrange et pénétrant d’une femme inconnue et qui n’est chaque fois ni tout à fait la même ni tout à fait une autre… »

You know two goes into four
Le vertige de la nuit n’a pas de fin. When the music is over. Les pleurs d’un miroir trempé d’eau de pluie, lavé de rosée et la solitude des bouts de piste où personne ne va plus, parce que le non-retour est une des possibilités de la vie, parce qu’on ne peut quelques fois aller plus loin.
Plus aller au-delà. Au delà des mots pour convaincre, l’extase et les retombées du rêve, la magnifique tristesse qui est ce qui reste et l’imagerie silencieuse…
Bonne nuit, braves gens… Dormez. Dormez éveillés.

Xavier Béal. mars 1976

« I feel like a tumbling kite, there’s no hand on my reel. » (Pete Sinfield)

Paru dans Atem n°4, avril 1976

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews