ATEM #6 Kevin Ayers

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

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Kevin Ayers

© D.R

Londres, début mai. Un matin ensoleillé, vers 11 heures dans Little Venice, là où quelques péniches, quelques Houseboats amarrés attendent, au cœur de la ville, des chevaux pour les hâler vers la Tamise, ou même pas, parce qu’on peut encore habiter toute l’année entre deux écluses. C’est presque la campagne, avec un petit mur qui cache la rue… Au ras de l’eau, des ponts et des arbres, une autre péniche, silencieuse, glisse dans le soleil. Bonjour. Bronzé et un peu fatigué, car hier il y avait des amis qui sont restés fort tard, Kevin Ayers est là, s’excusant de ne pas être trop en forme pour parler en français… Café turc dans ce qui est le salon, une longue pièce toute blanche, trois guitares sur des marches, quelques disques, un harmonium, des livres, des chaises en osier, des poufs. L’hôte met en sourdine BBC One et nous commençons notre entrevue… Nous sommes venus sans questionnaire, si ça marche, tant mieux, sinon…

Cela fait déjà assez longtemps que tu n’as pas fait de concerts. As-tu quelque chose de prévu pour bientôt ?
Oui, je vais commencer une tournée anglaise à partir de la mi-juin, pendant un mois et ensuite il y aura une tournée en Europe. Je serais en France dans le courant du mois d’août…

Qui sont les musiciens qui vont t’accompagner ?
Il y aura Andy Summers à la guitare, un batteur qui était avec Family – Rob Townsend – et Charlie McCracken à la basse, qui a joué avec Medecine Head. Je ne sais pas encore qui jouera des claviers, peut-être Zoot Money…

Est-ce que c’est un groupe permanent, ou bien seulement pour cette tournée ?
J’espère que c’est permanent, que cela durera plus longtemps que pour une paire de tournées… Nous irons peut-être aux USA cet hiver ou au printemps prochain. Je viens d’ailleurs juste de finir un disque.

Avec les mêmes gens ?
Non, non, juste avec le bassiste, le batteur et Ollie Halsall à la guitare.

C’est toujours chez Island ?
Non, je viens de re-signer chez Harvest. Pendant longtemps, ça ne m’intéressait plus trop de faire des disques. Mais deux ans, c’est trop long. Cette année, j’ai décidé de faire un disque. J’ai dépensé beaucoup d’énergie dessus. Mais j’aimerais aussi en faire un sur une plus longue période.

Est-ce que l’album ne comprendra que des titres dans le style de « Falling in love again » de ton dernier single ?
Non, c’est le seul de ce genre. Vous savez, parfois on a des bonnes années pour composer, parfois non. C’est d’ailleurs pour ces raisons qu’il n’est pas très bon d’être obligé de faire deux albums dans l’année. Il arrive que vous n’ayez pas de bonnes chansons et que vous soyez quand même forcé de faire un disque. Le nouveau contrat que j’ai signé est beaucoup plus flexible qu’auparavant. Je dois seulement faire un certain nombre d’albums, quatre en trois ans. Je peux donc prendre un an pour en faire un et l’année suivante, si je suis très inspiré, je peux en faire trois.

Kevin Ayers

© D.R

Tu as aussi la possibilité de faire un album live ? Aimerais-tu en faire un ?
Oui, parce que sur scène, nous n’allons pas seulement jouer des morceaux du dernier disque. En fait, il y aura les deux ou trois meilleurs titres de chaque album…

Sur la face B du 45 tours « After the show », il y avait un très beau morceau acoustique appelé « Thank you very much ». Aimerais-tu faire un album entièrement acoustique ?
Non, je ne pense pas. J’aime trop les guitares électriques. Mais j’aimerais faire plus de morceaux acoustiques, avec une basse acoustique, mandoline, violons, bois. Ce qui se passait, en fait, c’est qu’Island ne m’autorisait pas en faire, parce que ce n’était pas suffisamment commercial. Cela ne touchait que 5000 personnes alors qu’ils voulaient vendre les disques à 50 000 personnes…

Mais étais-tu obligé de faire des singles ?
Non, c’était une idée à moi. J’aime faire les deux, des choses comme Dr. Dream mais aussi des choses très douces. Sur le nouvel album, il y a un morceau avec juste un piano et la voix. Le nouvel album est très simple, il n’y a pas de choses instrumentales, de longues suites de musique. Juste des chansons, neuf ou dix. Je pense que c’est O.K.

Des choses comme « Farewell again » ?
Oui, une ou deux. J’aime beaucoup cette chanson. J’étais dans une période très difficile quand j’ai fait Sweet Deceiver. J’étais très déprimé et cela s’est reflété dans le disque… Mais cette chanson est arrivée à la fin de l’album.

Parle nous d’Odd Ditties
C’est Al Clark qui a compilé ce disque. Je n’ai rien à voir avec le choix des morceaux. Mais j’aime beaucoup tous les titres. Ils ont tous leurs moments.

C’est curieux d’entendre des titres entièrement chantés en français…
Oui, je crois d’ailleurs que je vais faire plus de choses en français. C’est bien, à mon avis, de travailler dans une autre langue, une langue à laquelle on n’est pas habitué. L’imagerie est bien meilleure, on peut tomber sur des expressions que les Français eux-mêmes ne connaissent pas. J’aimerais aussi chanter en espagnol, ça fait plus intelligent…

Et June 1st, 1974 ?
C’était une occasion, une sorte de happening. Je ne savais pas du tout ce qui allait se produire. Je dois dire honnêtement que beaucoup de choses avaient été répétées, mais il y avait quand même des parties où je ne savais pas ce qui allait arriver… Il y avait aussi beaucoup de feeling, il y avait quelque chose de spécial ce soir-là… Tout le monde fait des erreurs et je fais des erreurs, parfois, mais cela n’a pas d’importance car le feeling était là.

À ce moment-là, Radio One, qui jusque-là n’avait passé que de la variété, les trucs du Top 20, passe un disque de Bob Marley.

Kevin Ayers : Est-ce que Bob Marley suscite des réactions en France ?
Pas tellement, sauf à Paris, peut-être…
Kevin Ayers : Les Français n’ont pas l’air de tellement aimer le reggae. Il y a beaucoup de choses en reggae qui sont mauvaises, mais il y a le très bon reggae, comme Bob Marley ou Toots and the Maytals.

Tu as fait des trucs reggae, il y a bien longtemps, « Carribbean moon »…
Ce n’était pas vraiment du reggae, mais ma version du reggae. Un peu comme le calypso. Je crois qu’en France, la flûte indienne est très populaire… La France est un pays étrange… Je veux dire, c’est bien. Il y a des gens qui sont des stars fantastiques dans le monde entier et pas du tout en France. Un goût très distinct…

Oui peut-être, mais le hard rock marche partout. Néanmoins, on a l’impression que des groupes comme Soft Machine ou Hatfield and the North sont plus connus en France qu’en Angleterre.
Oui, ils aiment toute la « famille ». C’est une bonne famille musicale…

Penses-tu faire encore partie de cette « famille » ?
Oui, je veux dire, elle ne fonctionne plus comme une famille, mais toutes les influences sont là.

Mike Ratledge a quitté Soft Machine, et Gong…
C’est bien, ce qu’ils jouent maintenant mais ce n’est plus Gong.

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© D.R

Crois-tu que Karl Jenkins et John Marshall ont le droit d’utiliser le nom Soft Machine, maintenant que Mike Ratledge est parti ?
Vous savez le nom est le nom, et tout le monde peut l’utiliser. Au départ de Soft Machine, il y avait 3 personnes avec des goûts musicaux très différents : Mike était très porté sur le jazz, Robert sur le jazz et la soul, et moi j’aimais les mélodies pop très simples. En mettant toutes ces choses ensemble, on obtenait quelque chose de très intéressant mais, au fur et à mesure que le temps passait, c’est devenu de plus en plus jazz. Quand Robert est parti, c’est devenu alors complètement jazz. Je ne pense pas que c’était un jazz intéressant… Je veux dire qu’il y a beaucoup d’autres choses plus intéressantes dans ce domaine… L’originalité du groupe résidait dans le fait que les gens avaient des goûts si différents. Quand on fait un groupe où les gens ont tous les mêmes goûts musicaux, c’est beaucoup moins stimulant, moins intéressant.

Je pense qu’Hatfield & the North était beaucoup plus « Soft Machine » que le groupe qui portait ce nom. Je veux dire que c’étaient des musiciens avec des goûts musicaux différents… Miller était intéressé par le jazz, Richard Sinclair, tout comme toi, par les mélodies pop…
Oui, je suis d’accord et Caravan aussi, à un moment, avait le même feeling que le Soft du début.

Et l’album de Lady June auquel tu as participé ?
J’ai beaucoup apprécié la manière dont il a été fait. C’était un peu comme repartir de zéro… Nous avons utilisé tous les instruments dont nous disposions et tout a presque été improvisé.

Sur ce disque, tu as travaillé avec Eno. Aimerais-tu recommencer ?
Oui, nous avons d’ailleurs failli travailler ensemble. Peut-être un de ces jours… Mon problème est qu’ayant travaillé avec tant de musiciens conventionnels, je tombe parfois dans des clichés musicaux, parce que je ne suis pas avec des gens qui ont des idées suffisamment originales ; aussi travailler avec quelqu’un comme Eno, qui n’est pas un musicien, mais en même temps est très intelligent et a des idées très originales, est très enrichissant.

Aimerais-tu rejouer dans un groupe ou bien faire comme Robert Wyatt avec Henry Cow, c’est-à-dire travailler avec un groupe déjà constitué ?
Oui, j’y pense. Si je rencontre les gens qu’il faut, je le fais demain… En dehors de ça, j’aimerais jouer de la basse avec Chuck Berry, des choses rock très simples ou bien jouer quelque temps dans un groupe de reggae.

Chanterais-tu avec Lady June si elle faisait des concerts ?
Elle ne fait pas de concerts, elle a juste fait quelques shows. Mais j’aimerais rechanter avec Bridget St. John.

Wyatt lui a dédié une chanson dans son album The End of an Ear, faisait-elle partie de ta « famille » ?
Non, pas vraiment. Il s’est trouvé que Robert et moi, nous l’aimions tous deux beaucoup.

Tu te souviens de la tournée que tu as faite, en duo avec Archie Leggett ?
Non, pas très bien, si ce n’est qu’Archie était toujours ivre… C’est très difficile pour moi de parler à cette heure-là… Je me suis couché très tard ce matin et il y a un proverbe français qui dit : « Quand le vin est dans l’homme, la sagesse est dans la bouteille. » Si on écoutait des chansons de mon nouveau disque ? Je dois en avoir une cassette quelque part…

On écoute trois ou quatre titres de ce nouveau disque, Kevin commente, le cendrier déborde, on prend rendez-vous pour bientôt, en France. Merci Kevin.

Propos recueillis par Xavier Béal et Gérard Nguyen, Londres 1976.
Paru dans Atem n°5, 1976

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews