ATEM # 5 TIM BUCKLEY : Greetings for Tim Buckley

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.

Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée.

Pour le 5e numéro ATEM, Gérard nous permet de nous replonger dans un très bel article fleuve sur la discographie de Tim Buckley écrit par Xavier Béal. Initialement paru dans le numéro 6 de septembre 1976, soit un an après la mort de l’artiste, Greetings for Tim Buckley nous fait prendre conscience que l’homme à la voix d’ange a disparu il y a tout juste 40 ans et que sa musique reste toujours aussi riche et au-dessus de toutes les modes.

Buckley 2© Droits Réservés

Difficile de pleurer en silence.
Écouter, écouter seulement. Ne plus voir. Jamais, parce que ce n’est plus possible – Jamais – la vie.
Van Morrison, Astral Weeks. Slim Slow Slider, la lente glissade vers…. « I know you’re dying babe, and I know you know it too. »
Visage d’enfant au sourire de plus en plus triste, figure ravagée de loup solitaire, hurlant sa plainte jusqu’à la dérision de soi-même – seul.
Mal d’avoir cette douleur extrême et de ne pouvoir se faire entendre.
Les rapaces se sont tellement mal jetés sur ce fantôme qu’il reste pour ceux qui connaissaient.

Tim Buckley, en 1967, est un folksinger de plus dans le catalogue Elektra. The Summer of Love qui enfante des singers-songwriters un peu différents. Même la très belle Judy Collins chante des chansons écrites par elle ou par ses amis. Au côté des gens qui chantent éternellement des traditionnels américains et anglais, Tim Buckley signe toutes ses chansons avec Larry Beckett. Déjà l’orchestration de ses compositions est une nouveauté pour l’époque. « Song slowly song », avec un son de piano céleste et cette atmosphère de brumes qu’affectionne Buckley, de longues phrases de cymbales et la voix :« With your beautiful hair/ And your sixteen years / You kissed me as I lay still/ If I can see you never/ I’ll sleep forever/ All my lonely life to kill. »
Comme les arrangements de Jack Nitzsche sont un peu lourds, Buckley essaie de s’évader par la voix qui s’envole: «When I sing I can’t bring anything from the wing/ You’ll be loved and your love will live/ Listen to my magic voice/ I turned to wind. »
La voix cassée, déjà, qui monte des registres et redescend. La plus belle chanson du disque est « Strange street affair under blue » : on y entend incroyablement bien tout ce que pourra faire Billy Mundi, même au milieu de ces touches jazzy, et la voix n’est pas tendre, rongée par les mots qu’on ne peut pas trouver pour dire. Pourtant, quelques vers sont beaux: « She is the bridge on which I wait/ She is the air I breathe in transe »
Mais toutes les paroles sont assez banales et le disque est plus une introduction à la voix de Buckley qui semble parfois improviser sur une partie de basse de James Fielder. Ce disque garde les limites d’une sorte de règlement de comptes intériorisé de Buckley avec lui-même. Un peu comme les premiers poèmes que l’on écrit entre deux pages pour se convaincre que l’on peut aligner quelques vers. La musique est trop pompeuse : Jack Nitzsche n’est pas du tout le spécialiste des demi-teintes. Ce premier Tim Buckley n’est pas indispensable – c’est un disque à entendre – parce que Goodbye and Hello est le premier (des cinq suivants) à écouter, tant la perfection y est en balade tout au long des chansons-poèmes mis en musique.Étrangement d’ailleurs, Goodbye and Hello est le disque aux paroles les plus fortes ; le pas entre le premier et le deuxième album paraît tellement grand qu’il semble ne plus pouvoir être continué…

Goodbye and Hello est l’album extraverti, parce qu’il a une dimension très vaste : Tim Buckley parle encore de ses love affairs (« Knight errant », « Phantasmagoria in two »), mais surtout il fait une fresque romantique de l’Amérique de 1967. Buckley indique que ses chansons sont comme le prisme qu’il a dans l’œil, des diamants et des reflets déformants. La chanson « Goodbye & hello » appartient au même registre que « The End » des Doors : Goodbye aux concessions, Hello au génie. Dix chansons sauf « I never asked to be your mountain », qui est le long hurlement de celui qui cherche à voir devant, là où il posera Happy Sad et Blue Afternoon, au fond de sa détresse, loin des contradictions dont il essaie encore de se défaire : « Je n’ai jamais demandé à être ta montagne/ Je n’ai jamais demandé à voler/ Et il jouait avec des cartes volées et riait/ Mais ne gagnait jamais./ Poisson volant, tu peux boire mes mensonges/ Si tu lis dans mes yeux auparavant/ Chacun d’eux s’appelle : Je retournerai sombrer dans toi. »
Tim Buckley cherche encore son amour, son amante, sa reine : chevalier errant qui a laissé les fils qui le retenaient à l’enfance et cherche la jeune fille qu’il recouvrirait de jade et de dentelles : « Autrefois j’étais un soldat et je cherchais derrière tes yeux. »
Il croit même revoir l’ombre disparue en hallucinations : « Je t’ai vue hier et j’ai couru vers toi/ Tu as disparu et la rue était grise/ J’ai ouvert une lettre le jour où il a plu, /Il m’est resté de la cendre entre les mains. »
Rêver le rêve que tu es partie : « Si je laisse tout pour toi/ Et si je ne t’aime plus que pour maintenant/ Pourras-tu cacher mes frayeurs et ne jamais dire : Je dois partir demain »
Tim Buckley explique sa peur des fuites et symbolise son angoisse par la pluie qui fait changer l’attitude de sa tristesse en pleurs ou en peine profonde (sauf dans « Goodbye & hello » où il dit : « I smiled hello to the rain. »)
« Everywhere there’s rain my love, everywhere there’s fear ». Là, il essaie de ne pas engloutir ses happy feelings dans les brumes : ce disque est fort de tous les côtés, la voix qui caresse les mots sans essayer d’aligner des images incandescentes mais plutôt des inversions qui font le pendant triste à une situation gaie : « Tell me a sin and I’ll laugh…/Could it be that her laughter drove me down again. »
Toujours la peur de dépasser un sentiment évident par le fait de l’isoler et de se placer par rapport à lui. Buckley essaie d’extérioriser cela avec la voix qui chevauche les mots, qui gémit, se plaint dans les aigus et les graves, tour à tour dans l’instrument et en dehors de la musique qui reste derrière lui. « Carnival song » illustre bien cette situation du double qui un instant se perd dans la foule : « And for a while you won’t know my name », mais danse et chante, ce sont les autres qui traînent la honte. Sur Goodbye and Hello, les paroles des chansons ont leur vraie raison d’être, les paroles du disque suivant ne s’intéressent plus qu’à l’émotion à faire exploser, à ce strange feeling qui fait chanter des monosyllabes incohérentes plutôt que des mots sérieux… Tim Buckley le dit d’ailleurs dans « I must have been blind », presque émerveillé de découvrir qu’il croit à nouveau dans les mots, l’envoûtement passe de la tristesse au sourire, un sourire terrible qui s’abandonne avec ce clignement de l’œil. Après avoir passé en revue les six pêchés (six couplets) de l’Amérique de 1967, Buckley est conscient qu’il lui faut dire autre chose et ne plus jouer les prophètes un peu hippysants avec ce pseudo refrain en deux parties qui répond à l’enthousiasme de Buckley pour les New Children. On reste encore à la limite du miroir dans lequel Buckley va plonger, même si « I never asked to be your mountain » annonce de toute évidence la suite.

Buckley 5© Droits Réservés

L’homme errant dans les chemins de la solitude
Happy Sad représente l’errance de Tim Buckley : « Il vous racontera ses dix légendes et errera jusqu’au printemps » et la tristesse y est partout. La gaieté n’est pas « Gypsy woman », une beauté incantatoire, une voix hurlée, léchée, mordue, déchirant les mots, une beauté ensorcelée : « Cast a spell on me » qui fait frémir, blêmir tant tout y éclate en tous sens. Buckley EST la démesure dans ce morceau, l’instrument – la voix – électrisé par le sort jeté par cette sorcière, cette amante, cette mère : le délire devient prière, déflagration.
« Dream letter », la lettre qu’il n’ose pas envoyer : mots chuchotés, parce que ce qu’il a à dire est entre les mots et n’a pas l’importance de sa façon de le chanter, les mots emmêlés, répétés, noyés ; la chanson la plus sad du disque. John Miller, à la contrebasse, emplit le son d’un écho oppressant et Buckley n’élève jamais la voix, parce qu’il est là si loin dans sa peine ; l’autre sad chanson du disque est une chanson d’amour, « Love from room 109 at the islander » : bruits de vagues et souffles. Les deux photos du disque pour dire que Happy Sad est en fait la même chose : strange feeling ni triste ni gai, Buckley passe au-delà. « Buzzin’ fly » : « comme une mouche bourdonnante je suis entré dans ta vie».

« Autant Zappa est le miroir blanc d’Eric Dolphy, de Varese et Stravinsky, Beefheart celui d’Ornette Coleman, autant Buckley ne ressemble à personne. Sa voix de quatre octaves lui permet de résonner comme un cuivre, de brailler des blues en swahili. Tim Buckley rénove le folk, y introduit les changements de rythmes, du free, des rythmes africains ». John Vatebey (Actuel, Décembre 72)
Dans Happy Sad il est vrai, Tim Buckley devient l’unique chanteur de l’époque pouvant aller si loin dans la tristesse, inventeur de mélodies incroyablement dénouées, à la fois simples et construites sur des dérapages infinis. La voix, en fait, guide la musique dans ce disque débridé. Tim Buckley, l’homme aux apaisements et aux déchaînements subits. Ce disque est presque un collage insensé, parce que « Gypsy woman » ne peut se justifier ni comme chanson ni à la place qu’elle occupe : suite de « I never asked to be your mountain », « Gypsy woman » introduit des rythmes effrénés de congas (bass marimba) et de vibraphone. Un disque sans batterie, qui met Tim Buckley en dehors de toutes les catégories pop-folk anglo-saxonnes de 1969-1970. Il n’y a d’ailleurs que Yoko Ono et Kathy Berberian (dans Sequences de Luciano Bério) qui aient été capables d’utiliser le cri à ce point. Buckley, lui, utilise le murmure, le pleur de la même façon : « Sing a song for you » clôture Happy Sad par une descente vertigineuse au profond de la douleur. Pourtant ce disque n’est pas encore absolument oppressant de peur et d’effroi comme Lorca. Ni gai, ni triste, Tim Buckley n’a pas penché vers le stade suivant, sa lucidité ne lui fait pas encore dire, depuis la chambre d’hôtel 109 « Love me as if someday you’ll hate me ».

Buckley 3© Droits Réservés

Laisse le soleil chanter dans ton sourire
Lorca, en fait enregistré après/en même temps que Blue Afternoon, n’est pas une concession à Elektra quant au contenu, la chanson « Lorca » avec ce piano électrique obsessionnel qui glisse, soutient, ronge ce murmure presque incompréhensible :
« Let the sun sing in your smile/Let the wind hold your desire»
Là, la voix de Tim Buckley a vieilli de dix ans, la photo verso montre déjà un homme écorché à vif, le positif repeint de la pochette (photo conversion), Buckley souriant au milieu d’un désert d’arbres morts et le même, presque implorant, assis, les mains presque en prière invisible, une photo qui fait peur, qui fait mal. « Anonymous proposition » : «aime-moi comme si tu devais me haïr un jour ». Buckley rejoint une atmosphère de musique contemporaine, avec des montées que Van Der Graaf ne renierait point. « I had a talk with my woman » : Buckley reprend beaucoup plus symboliquement son dialogue avec l’Amérique, beaucoup plus désabusé aussi. John Balkin à la basse, Buckley à la 12 cordes et Carter C.C. Collins aux congas font déraper la musique dans le puits des cauchemars les plus sombres de l’homme seul, irrésistiblement loser magnifique.
« I wanna go upon a mountain/O Lord and sing my love, sing my love/Well you know your Moses has long lost his way/And you know your folk don’t remember the words »
« Drifting », l’homme égaré, au bout de ses ivresses d’alcool et de rêves. Buckley voile sa voix à outrance jusque dans ce hurlement, ce miaulement venu de ses tripes :
« When there’s wine in your belly/love rythms on your tongue /oh you are a woman/but for me you were a lover »
« J’ai glissé comme un rêve entre toi et moi. J’ai cru entendre tes pieds nus au-dessus de moi, just like wool, just like a fool ». Ce disque n’a pas un seul accent de joie, de calme et de sérénité. Torture des sens, voix désespoir, tourbillon qui n’explose pas, mais Buckley ne cherche plus à extérioriser sa démence vocale ; violence feutrée à bout de tous les souffles du Pierrot fou des vibrations de sa plainte :
« I’ve been drifting on the sea/I’ve been drifting in between what you should be »

« All I wanna be is what you mean to be » : Leonard Cohen chante comme ça dans le lugubre, Peter Hammill, dans «Red shift », fait suinter des guitares sèches en écho sur une voix fascinée par elle-même. Tim Buckley désintègre à chacun des morceaux de Lorca tout ce qu’il a pu faire auparavant. Sorte de quête vers l’absolu, il lui est désormais impossible de se retourner et ceux qui le suivent encore sont de moins en moins nombreux. Faut-il voir une fuite d’Elektra dans le fait du changement de maison de disques. Évidemment, Tim Buckley ne cherche pas le succès, surtout avec Straight qui récupère les fins de catalogue. Blue Afternoon aura les mêmes climats que Lorca, pas une grande surprise donc : il aurait pu être enregistré chez Elektra, qui à la même époque se tourne vers les Stooges (surtout le premier album) et Nico (Marble Index). Imaginez un disque de Tim Buckley produit par John Cale !
L’empreinte Straight sera donnée dans toute sa mesure avec Starsailor : là où Buckley dépasse l’inclassable et devient plus grand que le miroir lui-même, la fantastique époque de Captain Beefheart au masque de truite. « Nobody talking” clôture la période Elektra :
« I left my babe staying in a back door crowd/She said you gonna hang long as I got mad/But sometimes you got to turn your back/You show the little girl if something she’s gonna like/You show the little girl more than your desire »
Buckley hurle à la fin de la chanson : « I don’t need it » je n’ai plus besoin de cet amour, de cette peine. Refus ultime de se retourner. Lorca est un post-scriptum, Buckley ne regardera plus jamais en arrière, même à l’époque de Blue Afternoon. L’homme solitaire est sur le chemin de sa destruction, le succès ne viendra jamais, surtout avec Straight ou Discreet, qui restent de très petites compagnies affiliées à WEA ; pourtant ses disques ont été distribués en France quand ils sont sortis : Buckley ne devrait pas être un inconnu magnifique de plus…….

Buckley© Droits Réservés

Celui qui marche encore devant
« Il a les mains couvertes de papier doré et le devant de son visage est décollé » Gérard Manset, 1969
Blue Afternoon. Blue Buckley : le gouffre s’ouvre encore de la même façon que pour Lorca. Les musiciens sont à leur tour instruments et Buckley est la voix qui souffre essentiellement. Chansons d’amour plus que dans Lorca : Tim Buckley semble avoir changé encore son écriture, la voix paraît plus audible : pourtant l’atmosphère est à la fois saturée, lourde et d’une sorte d’immobilité déconcertante ; « The train » est la seule échappée rythmique en dehors de cette lancinance. Ce disque est tout à fait à l’image de la photo de cet homme implorant, implorant ou chantant, seul dans un halo bleuté, les yeux fermés le visage tendu : « I was born a blue Melody/ Such a blue you’ve never seen. »
Pourtant, la première chanson, « Happy time », est presque heureuse : « La mélodie me dit que je reviens à la maison pour rester, dors mon enfant, pendant que je suis loin. » Disque produit par Buckley, avec quelques photos de concert et de solitude à l’intérieur de la pochette. « Chase the blues away » : « Viens avec moi et apprends la chanson que chantent les amoureux quand ils croient. Danse le long des berges de la rivière, main dans la main sur le rivage sans lune. Je suis venu seulement pour chasser le blues un moment. »
Chansons courtes, la voix murmure « So lonely » et « I must have been blind ». Il y a une intensité incroyable qui se dégage du jeu des musiciens, surtout du jeu de cymbales de Jimmy Madison (dans « River »), la musique revêt des accents presque dramatiques, sorte de magma sonore d’où plus rien ne se dégage. Si l’on comprend encore ce que dit Buckley, c’est parce que ses textes sont simples, retour à un semblant d’explication.
Au-delà même de la tristesse déployée dans Blue Afternoon, il faut s’attarder sur le contenu du disque, sa signification. En 1969, se dessine aux États-Unis un courant qui laisse place aux individualités en marge de la scène pop/rock, une sorte d’éclatement pseudo folk. Neil Young et le fantastique « Last trip to Tulsa », Jackson Browne, Van Morrison et Astral Weeks. Island en Angleterre promeut l’underground anglais presque systématiquement, enregistrant des Nick Drake, John Martyn, Keith Relf’s Renaissance ; pas d’écho en France à l’époque où l’on commence à redécouvrir des Shawn Phillips et Kevin Coyne.
Tim Buckley tourne aux États-Unis et son nom apparaît même dans un festival près de la Suisse, festival qui n’aura jamais lieu. Buckley passe au travers de cette mode (manque de distribution?). Blue Afternoon est un album que l’on trouve en France vite soldé un peu partout. Demi-silence, pourtant c’est l’album de Buckley que pas mal de gens doivent avoir. Un mystère donc ! Buckley trop difficiIle… Il est vrai que les gens se sont jetés après coup sur les premiers Neil Young (après Harvest…) Rien d’accrocheur, Buckley est pourtant tout à fait simple surtout quand on voit que Starsailor est aux antipodes des plaintes de Blue Afternoon. Après ce disque, Buckley ne plongera plus jamais dans les abîmes de sa tristesse et ce disque est LE disque du poète écorché. Reflet d’un Buckley qui se noie et ne pourra guère aller plus loin dans ce style. Écartèlement final, Blue Afternoon marque la borne du Buckley auteur-compositeur de ses disques : les mélodies à peine structurées donnent part à une improvisation immédiate et ce disque n’a pas dû avoir beaucoup plus qu’une ou deux prises de studio. De l’artisanat donc, mais pas encore dans la démesure de Starsailor.

Buckley à bout de doigts
Marin d’étoiles, on vogue là vers une inspiration exacerbée, aux confins de toutes les sources de la musique, au niveau du perceptible et de la sensation, et cet album est celui de la voix : de l’expression verbale liée à la musique, du souffle comme impulsion. Expérience de mise en valeur électronique du matériau vocal avec un accompagnement musical unique, ce disque est la panacée des choses enregistrées, unique comme une performance live : impossible à refaire (un peu comme le premier Roxy Music qui a cet esprit de travail de studio gigantesque). L’intégration entre sens et son est parfaite, Buckley utilisant sa voix comme cris d’animaux, pleurs, hurlements, gémissements : pas de chant pur (écoutez Momenti de Bério, ou Le Chant des Adolescents de Stockhausen pour l’imitation synthétique de l’articulation vocale).
Tous les instruments ici sont utilisés pour des hauteurs sonores précises et définitives. Le vibraphone, le glockenspiel, les guitares présentent des liens avec des aspects plus musicaux (plus usuels) ; au contraire, les percussions, congas, saxophones et instruments « bruitistes » sont utilisés comme intensification des impulsions primaires à l’état brut, d’une violence musicale incontrôlée (peut être, mais domestiquée par le travail de studio), chant extatique, passionnel. Fascination de ses propres échos, des re-recordings (16 voix sur 16 pistes différentes), voix soigneusement choisies à cause de leur dissonance, de leurs hauteurs enchevêtrées. Mélange de modulations sonores ininterrompues. La voix devient métallique, hallucinante, cet effort, par lequel la passion d’une violence inouïe se fraie un chemin, évoque certaines scènes du NO japonais qui s’élèvent jusqu’à une terreur paralysante. Le « sentiment errant romantique » devient absolu. À la limite d’une sorte de jazz épileptique, les trois premiers morceaux (« Come here Woman », « I woke up » et « Monterey ») donnent les limites de la voix de Buckley, souvent implorante et suffoquée, difficile à saisir tant la basse et la guitare enveloppent le son. À part le fait de parler musicologie, rien ne peut expliquer ces chansons. Il faut les écouter, et « s’en pénétrer » n’est pas le terme exact, tant il est difficile de suivre Buckley. « Come here woman » commence comme un pastiche de « Summertime », puis dérive vers une apocalypse digne du Magic Band : cris en tous genres ! Deux chansons, pourtant, n’ont pas du tout le climat de l’ensemble, comme une sorte de pause : « Moulin Rouge » chanté en partie en français et « Song to the siren » qui ressemblerait à quelque chose de Lorca. Difficile de parler de cet album sans références techniques : Buckley y apparaît gai (rayonnant ?), Larry Beckett signe quatre titres pour la première fois depuis Goodbye and Hello. Carter C. Collins est remplacé, mais il n’y a plus de percussions (Maury Baker aux tympani et aux traps !), Burk et Buzz Gardner (des Mothers) sont aux trompettes et aux saxes, sons que l’on entend pour la première fois chez Buckley. Le disque qui demande le plus, peut-il être celui que l’on préfère ? Celui-là n’est pas de tous les instants, mais on le découvre peu à peu encore après 6 ans. C’est l’œuvre devant l’éternel car rien n’altère sa violence, il est extériorisé comme Goodbye and Hello et brûlant de déchirures comme Lorca et Blue Afternoon. C’est un disque impossible à décrire en 1970 : sa force est trop grande et personne jamais n’osera en faire autre chose qu’un commentaire du genre : nouveau, déroutant, innovateur…..

Sans titreBuckley highway 72
Deux ans de silence. On dit que Buckley est devenu chauffeur de taxi, chauffeur de Sly Stone, qu’il écrit des scénarios de théâtre, qu’il est écœuré de la scène pop, qu’il est devenu père de famille…
« J’ai pris une année de repos après Starsailor parce que je savais que je me répétais ; la seule chose que je pouvais faire était un album live. ». Straight fait faillite et Buckley se fâche avec Zappa. Greetings from L.A. a été fait en deux jours avec des vingtaines de musiciens différents et deux choristes. Buckley dit : « J’ai beaucoup écouté la radio avant d’écrire ces chansons. Il y a beaucoup de musique de radio, un genre de rock bien lourd, blusy, bien chaud.»
Des rocks chauds et enlevés superbement : la trilogie « Move with me » / « Get on top (of a woman everyday) » / « Sweet Surrender » est un prélude à l’orgasme accompagné d’un récital pornographique sado-masochiste de toute beauté… « Whip me, beaut me, spank me, oh mama make it right, again. »
« Les sex-symbols comme Jagger et Morrison n’ont jamais dit quoique ce soit de sexy, alors j’ai décidé de le faire. » Et c’est fort bien fait, cet album est de toute beauté car Buckley se retourne magistralement, un grand éclat de rire à la fois avec cette pochette pseudo-écologique et le détournement du traitement maison de ses chansons. L’album était destiné à une grande audience (comme la description du sexe peut l’être).
« Get on top of a woman, get on top everyday », un accompagnement dément de vibraphone et de congas qui dérape avec la voix qui fait des borborygmes, soutenue par un rythme calypso. Reggae fou. Buckley trouve des sonorités envoûtantes, écrasées parfois par un accompagnement trop pesant. « Sweet surrender » chantée en basse : « I have to be a hunter again. This little man had to try to make love feel new again? »
« So young and tender, sweet surrender to love too high to care to surrender », la chanson finit par un cri, rire et pleur à la fois et des chuchotements, alors que les violons descendent ; vertigineux « Sweet surrender ». Face 2 : «Nighthawkin » : feeling incroyable, « I wanna do the bloody boogaloo ». Buckley se permet de dire n’importe quoi avec des chœurs pas possibles. « Devil eyes » : congas, « I was satisfied by small fever ». Kevin Kelly à l’orgue donne un son soutenu par une basse qui épouse les souffles de Buckley. « What I used from you those devil eyes » : encore des cris, miaulements et la voix qui prend des solos entre ceux de la guitare. « Hong Kong bar » : claquements de mains et ce sont des 12 cordes presque mal serrées …
« It’s allright now mama…/ Making love to you darling/ Was like a moonlight on the shore/ Was like a tide on the shore.»
« I found somebody else mama, won’t you help to give my rest at night. ». « Make it right » : la guitare a des rythmes que l’orgue attaque de façon stridente, très « oblique stratégies ». À la fin de ce morceau, la musique devient réellement dégueulasse et Buckley ne peut que laisser engloutir sa voix. Make it right. Un disque réussi dans la mesure où, après Starsailor, rien ne pouvait plus exister de semblable au Buckley des années précédentes. Beaucoup plus réussi en tout cas, que le Nadir’s Big Chance de Peter Hammill qui avait les mêmes ambitions/objectifs.

Sefronia : driver where you’re takin’ me
Peu à en dire, hélas, en 1973. Tim Buckley s’entoure de musiciens de studio et signe cet album de remplissage. Quelques perles : « Peanut man » avec les trois voix superposées : « Have another glass of cola/ Pass it to me/ I’m looking thru’ you. »
« Sefronia », au texte complètement incompréhensible (« Sefronia shoot them. Après Kafka la chaîne du roi… »), « Sally go round the roses », un traditionnel qui reçoit là un poing éclatant au milieu de sa banalité. Les choses dégueulasses sont « Martha », « I know I’d recognize your face ». Un album de standards. Seul, Joe Falsia reste de la formation de Greetings. Tom Scott fait des choses chouettes sur « Peanut man », qui reste la chanson la plus aérée et la plus drôle du disque. Des violons partout, Buckley crooner.
Trois mots sur le dernier (et il a l’air de rester le dernier) Buckley, Look at the Fool. Seule l’introduction de « Look at the fool » et « Mexicali voodoo » ont des allures autres que le style crooner du reste. « Wanda lou » reste, après plusieurs écoutes, un pastiche mal fait de trucs comme « Louie louie » .
Tim Buckley n’a jamais joué en France,et peu de gens ont dû le voir à Knebworth. Ce n’est pas un hasard si cette critique au fil des disques ressemble un peu aux précédentes. Il existe une sorte de decrescendo chez les gens que l’on aime depuis le début et qui changent, alors que les amours restent pour une série d’images fixes. Pourtant, il peut y avoir encore des surprises, si un jour sort l’album live de Buckley et si son road manager/homme du son (il s’appelle The Bear !) se décide à sortir des bandes inédites.
Buckley devait écrire un bouquin, Fully Airconditioned Inside et adapter une nouvelle de Joseph Conrad, Out of the Islands sur un album avec Larry Beckett. Il enseignait l’ethno-musicologie à l’UCLA en Californie, avec des musiciens et danseurs japonais et balinais. Peut-être reste-t-il des traces de tout cela ?

Xavier Béal.
Paru dans Atem N° 6, septembre 1976

R.I.P. Tim Buckley : 14 février 1947 – 29 juin1975

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews