ATEM #3 : KRAFTWERK

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.

Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée.

Pour le troisième volet de cette série, on a cru bon revenir sur Kraftwerk. Groupe indémodable et surtout encore bien vivant puisque les Allemands viennent de jouer plusieurs de leurs albums à la Fondation Louis Vuitton, alors que des rétrospectives et des documentaires leur sont encore consacrés.

Notre appréciation et nos jugements sur la musique de Kraftwerk évoluent forcément au fur et à mesure que le temps passe. Ce que l’on pensait auparavant de Kraftwerk n’est peut-être pas identique aujourd’hui. Voici ce que Xavier Beal pensait du groupe allemand en 1978 à la sortie du robotique The Man-Machine.

Kraftwerk NB

UZ_Atem_n_13Question de goût, la distinction n’est plus tellement de ce monde. Les poseurs sont les rois du factice surgelant. Nous ne sommes pas des plastic people et puis même ! Sommes-nous comme cela ? Les gens qui ont toujours aimé le dérisoire sont bien plus discrets que les quarterons de malades de la représentation forcenée. Les caméléons ont la peau si fragile qu’il n’est même pas intéressant de les regarder. Laissons ces instincts (maternels) aux infirmières de service. Elles auront toujours ce faux air de bonne sœur, même avec tous les aphrodisiaques à bon marché dont elles essaient de se recouvrir pour paraître. De toute façon, les gens ne nous appartiennent pas et il serait risible de s’aigrir parce qu’ils tombent dans d’autres mains : ils y tombent si mal que cela ne leur rend pas service.
Dommage, mais heureusement, eux ont l’air d’être tellement loin, au-delà de cette misère lamentable. Si j’osais, il faudrait se permettre de dire qu’il ne faut pas prendre le train en marche pour Kraftwerk parce que chez eux la démarche est absolument logique.
S’extasier sur les deux derniers disques montre combien superficiel est le jugement sur ce groupe, parce que déjà huit ans auparavant, Kraftwerk était tout entier dans sa musique.
Il ne s’agit pas de 1980, d’afterpunk ou d’autres bêtises du même genre et il est dommage que les amoureux de la première heure en viennent à répudier le groupe (l’équation succès = mauvais chez ces faux élitistes). Parce que Kraftwerk n’a superbement jamais changé, même s’ils font semblant de faire une larme de complaisance pour les journaleux (oui mais en dehors de la musique…). Attitude forcément, mais ce niveau de représentation est infime contrairement aux ridicules qui prennent leur vie pour un morceau de mondanité suprême. La source est l’Allemagne – hasard ou non – peut-on parler de non-passé musical ? La musique européenne est un amalgame d’héritages plus ou moins malmenés (la moralité n’entre pas là en jeu) et les influences kaléidoscopiques sont des entrées en matière pour critiques biscornues. De toute façon il aura fallu plus de 20 ans pour pouvoir affirmer que tout ne vient pas du rock et du tempo binaire et c’est est suffisamment triste et étriqué.

Parlons de Kraftwerk : ambiguïté et beauté – pureté et machine. Ces gens-là savent sur quoi ils sont et n’ont pas besoin de jouer sur le symbolisme de tout le monde. Pas de prétention littéraire dans leurs propos, peut-être un peu de formalisme classique mais pour si peu de morceaux (« Schubert » dans Trans Europe Express). Pour le reste, Kraftwerk est un groupe profondément important, parce qu’ils ont toujours su rester au centre de leurs préoccupations esthétiques musicales et même politiques. Leur musique a toujours été la même, faite d’un refus de mysticisme (même si certains ont voulu voir dans l’autoroute, le train, la machine des mystiques de 1980…). Ces gens-là nous parlent d’une façon splendide et simple de choses splendides et ordinaires. Écouter Kraftwerk, c’est mettre en images sonores notre environnement sans aller au-delà du descriptif, sans aller vers l’imagerie psychologique et rationalisée des choses. C’est pour Autobahn qu’ils commencent à mettre des voix sur leurs visions musicales (« Wir fahren auf der Autobahn. » : « Nous conduisons sur l’autoroute, devant nous une blanche vallée, le soleil brille de rayons éclairs, la route est une bande grise, liserais blancs, bords verts ; nous mettons la radio : sur le haut-parleur clignote : nous conduisons sur l’autoroute… ») et ces seuls mots banalisent tout à fait le propos. Pas de discours, parce que l’image doit rester directe. Si l’autoroute est un lieu d’émotions comme le train ou la radio, il ne faut pas le traduire en émotion et rester descriptif, car de là l’émotion viendra plus diverse et l’envoûtement plus libre. C’est ce qu’il y a de profond chez Kraftwerk.

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Ces gens-là nous touchent, mais ne cherchent pas à nous étouffer, en ne jouant ni la catharsis ni le surhumain. Il n’y a rien à attendre de Kraftwerk pour ce qui est de la transfiguration ou de l’exorcisme. Kraftwerk reste à un niveau que l’on peut qualifier de primaire, parce que le descriptif l’est (moralisme) par rapport au psychologisme, mais leur descriptif à eux est en surimpression. Sorte de figé aléatoire et ceci apparaît dans Trans Europe Express. (« Hall of mirrors » et « Les Mannequins ») où les mots sont des reflets, des impressionnismes à l’état pur, tout devient du non-dit, mots griffonnés sur des cartes postales futiles… Pourtant, dans ces deux derniers disques, Kraftwerk se fait un tant soit peu l’apologue du factice. Nous sommes les Mannequins, les Robots. Êtres humains déshumanisés. Photos glacées de sourires dérisoires. Pauses et silhouettes hautaines mais la musique est toujours là, même si l’image cherche à se détacher par la froideur du propos très réel de cette machine humaine. Le danger de Kraftwerk est qu’ils peuvent succomber à tous les snobismes et ils jouent bizarrement, maintenant, sur un côté rétro-punk alors qu’ils ont toujours (physiquement et musicalement) revendiqué les mêmes choses. Être hors des modes veut-il dire être les annonciateurs de la prochaine mode, de l’ultime, ou faire partie des gens absolument à part ? Difficile de juger par tous les affublements qu’on leur fait porter (et de toute façon, ils ont totalement raison de se prêter un peu au jeu).
manmachine2Les gens de Kraftwerk se servent aussi d’une vision politico-musicale qu’ils truquent un peu aisément : l’Allemagne sans passé et le fait que rien ne se passe ailleurs, c’est voir la musique au travers des modes et des mouvements risibles (succès, grande presse, etc.). Dire qu’en Angleterre, tout se résume dans le mouvement punk, qu’en Allemagne c’est le mouvement Tangerine Dream ; c’est dangereux quant à l’information musicale qu’ont ceux de Kraftwerk, car c’est jouer sur le côté « Nous sommes les seuls et par conséquent la direction à prendre est la nôtre, le reste est surfait ou périmé. » Position dangereuse, parce qu’elle montre que ces musiciens-là aussi vivent en vase clos, refusant influences et intrusions. Le respect par rapport à Eno ou Bowie reste ici une formule élégante de reconnaissance, mais il paraît peu envisageable que les uns jouent avec les autres. Ce fait s’accentue lorsque Kraftwerk parle de travail avec des cinéastes comme Fassbinder même s’il est vrai que Radio Activity apparaît dans le ballet du paralytique dans la Roulette Chinoise. Et puis, le paroxysme est atteint à l’écoute de leur dernier album, Man Machine, qui est un pseudo-disque, une chose pour rien. Le concept ici n’existe plus. « Nous sommes les robots pour dire que la musique ne vient plus de nulle part. » Essoufflement ? Kraftwerk n’a pas dépassé le disco, même si la recherche harmonique a parfois des visées classiques. Man Machine est agréable car c’est de la muzak, la démarche semble risible parce qu’elle ne se démarque plus, qu’elle continue la musique la plus vulgaire du moment. Snobisme alors, peut-on encore dire que chez Kraftwerk leur situation créative est au point zéro, ou des suiveurs qui ne chercheraient pas à tout prix à relier le côté machine au côté sexe. Kraftwerk aurait-il épuisé ses recherches ? Faut-il alors employer la formule rassurante du « Attendons le prochain disque » pour que l’on comprenne celui-là. Sincèrement, il n’y a rien à comprendre pour Man Machine qui n’est qu’un bel emballage.

Se méfier des prétentions de Kraftwerk sans en tenir compte vraiment, peut-être est-ce une des attitudes à prendre pour écouter ce disque, mais là on verse dans des interprétations intellectuelles qui ne servent à rien. Une dernière chose est certaine, Kraftwerk ne versera jamais dans une débauche d’effets, leur maîtrise est totale même si elle donne un côté définitif à leurs musiques. L’exhibitionnisme des gens de Kaftwerk est trop difficilement discernable si l’on s’en tient aux comparaisons. Donc cet article n’est pas pour rien et Kraftwerk n’est pas à écouter avec des retenues en balançoire. Kraftwerk est le seul groupe qui vous donne à écouter de la musique sans vous donner à réfléchir, sans vous faire penser si vous avez raison ou tort d’aimer Il faut aimer Kraftwerk de cette façon-là, et réserver son jugement pour ailleurs. Kraftwerk est vraiment, réellement un groupe à part. Alors, essayez un peu de mettre toutes vos idées à part et écoutez Kraftwerk.

Xavier Béal, 20 mai 1978.

Paru dans Atem n°13, juin 1978

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews

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