ATEM #13 :: TOM RAPP & PEARLS BEFORE SWINE

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Le grand songwriter méconnu qu’est Tom Rapp est mort le 11 février dernier. Mieux qu’une énième nécrologie perdue dans les avalanches de RIP, on vous propose de lire un texte sur le leader de Pearls Before Swine écrit par Gérard N’Guyen et publié pour la première fois dans le n°8 de son magazine ATEM.

« La perfection d’une espèce était ce qu’il cherchait, la poésie qu’il inventait était facile à comprendre. Il connaissait la folie humaine comme le dos de sa main. Il s’intéressait aux armées et aux flottes. Quand il riait, de respectables sénateurs riaient à ses pieds. Mais quand il pleurait, les petits enfants mouraient dans les rues ». Tom Rapp (« Footnote »)

On ne sait presque rien de Pearls Before Swine, ce groupe de l’ombre, si ce n’est que son fondateur – celui dont il sera question ici – Thomas Dale Rapp est né en 1947, à Bottineau dans le Dakota du Nord. Très tôt, il apprendra à jouer, d’abord de l’ukulele puis de la guitare, et si son enfance est bercée par les chansons d’Elvis Presley et des Everly Brothers, ce sera plus tard la découverte d’un type du nom de Bob Dylan qui le décidera à quitter définitivement le collège pour se consacrer exclusivement à la musique. Avec quelques amis, Tom Rapp va créer Pearls Before Swine, un nom magnifique pour un groupe magique, nom qui sera tiré d’un verset de l’Evangile selon St Matthieu… (« Ne jetez pas les perles devant les cochons. ») En 1966, Tom Rapp et ses compagnons quitteront la Floride où ils étaient installés pour aller, non pas sur la côte Ouest, mais à New York. Ce qui se passait alors du côté de la baie de Frisco ne les intéressait absolument pas et ils préféreront échapper à cette métamorphose en plongeant dans la nuit New-Yorkaise. Là, Tom Rapp fera la connaissance de Bernard Stollman, l’ancien avocat de Charlie Parker, fondateur d’un petit label spécialisé en free-jazz : ESP. ESP ne se limite d’ailleurs pas à ce genre musical, puisque des groupes « underground » ont déjà été signés, tels les Fugs, les Godz, les Holy Modal Rounders etc.

Et dans des studios New-Yorkais, Pearls Before Swine préparera, en trois jours, son premier album intitulé One Nation Underground. Cela se passe en mai 1967. Et alors que les Fugs crachaient leur venin contre la société, empruntant plus le discours que la musique ; que la musique passionnée et terrifiante du Velvet Underground éclaboussait les murs de la ville, produisant l’un des plus acides témoignages du rock urbain, Pearls Before Swine prendra un tout autre chemin, créant une musique tout aussi passionnée mais présentée d’une manière telle qu’elle suggérait plutôt que d’imposer, et dans laquelle on retrouvait les climats d’incantations et de messe noires chers au Velvet (l’utilisation de l’harmonium), l’influence au niveau de l’écriture de Dylan, celui de Blonde on Blonde, mais aussi cet étrange raffinement dans la construction des morceaux, obtenu par une variété de sonorités autres, couleurs qui ne contribueront que mieux à l’établissement de 1’intimité nécessaire pour recueillir la confidence… Jamais pochette de disque ne fut aussi bien choisie : un détail du Jardin des Délices de Jérôme Bosch, symbole de la fascination exercée sur Tom Rapp par la décadence, non seulement du Moyen-Age, mais aussi de notre ère, par le mysticisme, le fantastique aussi… Il y a, dans ces premiers textes de Tom Rapp, la marque du désespoir face à ce monde absurde, désespoir qui se traduira sans cesse par un effort/besoin effréné de communication, par une lutte constante contre la solitude, un désir de pureté, toutes choses qui reviendront constamment tout au long des albums de Pearls Before Swine puis, à la dissolution du groupe, dans les albums solo de Tom Rapp. Mais comme le Tim Buckley de Goodbye and Hello, ce malaise ressentit de manière intense ne se traduira que rarement par le cri (« Uncle John ») mais sera plutôt transmis par une certaine violence lyrique : « Did you find that the universe doesn’t care at all/ Did you find that if you don’t care / This whole wrong world will fall/ Or have you come by again To die again./ Try again another time. » (« Croyais-tu que l’univers s’en fiche complètement /Croyais-tu que si tu t’en fichais / Ce monde pourri s’écroulerait/ Ou es-tu revenu/ Pour mourir à nouveau/ Essayes encore une fois. ») (« Another time »)

Ou encore dans “Drop Out”, plus précis, plus violent : « They made the rules and they laid it on us all/ Don’t you fall / Cause then they own you. » (« IIs ont fait les lois et nous les appliquent/ Ne tombe pas / Parce qu’alors ils te tiendront. »)

Dans ce premier album, les Perles, outre Tom Rapp (guitares, « une à la fois, habituellement »), étaient composées de Wayne Harley (banjo, harmonica, mandoline, harmonium, audio oscillator, vibraphone), de Lane Lederer (basse, guitare, cor anglais, « Swinehorn », « Sarangi », celeste) et de Roger Crissinger (orgue, clavecin, clavioline), la batterie étant tenue par Warren Smith…

Le second album paraîtra en 1968, toujours chez ESP, et la pochette représentera cette fois-ci un détail du Triomphe de la Mort de Breughel l’Ancien, avec des dessins de Jean Cocteau au verso, et, en exergue, cette phrase de George Santayama : « Seuls les morts ont vu la fin de la guerre. » Balaklava bénéficiera d’une plus longue préparation qui en renforce l’unité, la démarche quant à elle, restant la même… Mais, et ce n’est pas là vraiment une surprise, Tom Rapp inclût pour la première fois dans l’un de ses albums une chanson de Leonard Cohen, Suzanne, chanson qu’il aurait pu d’ailleurs écrire lui-même, tant leur poésie et leur musique parfois vont en parallèle ; et ce n’est pas un hasard non plus si « Lepers and roses » (Les lépreux et les roses) de Tom Rapp suit Suzanne (Les ordures et les fleurs) de Cohen, ce même besoin d’images fortes qui n’est que le reflet de la lutte constante pour se situer entre ces deux extrêmes que sont la Laideur et la Beauté

Après Balaklava, Pearls Before Swine quittera ESP (ou sera viré ?) et signera alors chez Reprise, et produira chaque année un album-témoignage des obsessions de Tom Rapp, disques « ouverts » dans lesquels il se donnera totalement, avec cette pudeur si attachante, ses mots bouleversants, si forts même que l’on sait déjà qu’ils ne pourront toucher qu’une poignée de gens… Ces confessions révéleront alors une personnalité en crise, en proie à des tourments qui semblent ne pas vouloir finir, mettant sans cesse en cause le bien-fondé de son existence tant il est vrai que sa recherche constante du bonheur se solde par des échecs successifs conduisant à un égocentrisme forcené mais aussi à une lucidité presque insupportable…

Il serait d’ailleurs absurde de vouloir faire une chronique disque-à-disque de l’œuvre de Tom Rapp, tant il est vrai que chacun de ses albums ne s’inscrit pas dans une suite logique mais peut être considéré comme entité indépendante de ceux qui le précèdent et de ceux qui le suivent. Contrairement à nombre de ses contemporains, de ceux pour lesquels la musique et les mots sont avant tout les seuls moyens à la fois de s’exprimer et de s’exorciser, il n’est pas nécessaire d’écouter les disques de Tom Rapp dans l’ordre de leur parution, puisque dans chacun d’entre eux sont exposés les grands thèmes de celui qui est à compter parmi les poètes de l’émotion : besoin du retour à l’enfance, et par là même à l’innocence/pureté –difficulté d’adaptation au monde des adultes – échec dans la recherche affective – solitude – présence de la mort, mais aussi de l’espoir…

Ce sont des trois albums These Things Too, Use of Ashes et Stardancer qu’ont été extraits les textes qui apparaissent pour illustrer les thèmes de l’œuvre de Tom Rapp.

L’enfance et la solitude

« Rien que le fait d’être né est déjà un problème suffisant. » (« Frog In The Window »)

« When I was a child, I lived all alone. When I was a child, there were me, there were them. They were all holy cause I was in sin. They were the enemy, but I was the king. Growing up was learning to disbelieve. I was a leper until you come in. But you taught me to live with a secret of hands. Now growing up is learning to look at the ligh. » (« Quand j’étais un enfant, je vivais tout seul. Quand j’étais un enfant, il y avait moi, il y avait eux. Ils étaient tous saints car j’étais dans le péché. Ils étaient l’ennemi, mais j’étais le roi. Grandir, c’était apprendre à ne pas croire. J’étais un lépreux jusqu’à ce que tu viennes. Mais tu m’as appris à vivre avec un secret des mains. Maintenant, grandir c’est apprendre à regarder la lumière. » (“When I Was A Child)

Le Père et l’espace

Deux thèmes majeurs dans l’œuvre de Tom Rapp : le père (« The Jeweller », « Use of Ashes ») et l’espace (« Rocket Man », « Stardancer », « For The Dead In The Space ») souvent réunis dans la même chanson. Dans « Use of ashes », Tom Rapp revient sur le bijoutier qui, pour faire briller les vieilles pièces utilise des cendres mais ne peut malheureusement rien faire pour effacer les traces du temps sur ces pièces : « He wishes he could cure the scars. When he forgets he sometimes cries. He knows the use of ashes. He worships God with ashes. » (« Il souhaite pouvoir soigner les cicatrices. Quand il oublie, parfois il pleure. Il connaît l’utilisation des cendres. Il rend hommage à Dieu avec des cendres. »)

« I woke up one morning and he was gone. I would lie out in the yard. And try to see a falling star. Something to wish upon… And I would watch it all. To see me a stardancer. And watch my father fall. » (« Je me suis réveillé un matin et il était parti. Je restais dehors dans la cour. Essayant de voir une étoile tomber. Quelque chose en quoi espérer… Et je les regardais toutes. Pour voir un danseur des étoiles. Et regarder tomber mon père. ») (« Stardancer »)

« My mother and I would watch the sky. And wonder if a falling star was a ship becoming ashes with a rocket man inside. My mother and I never went out. Unless the sky was cloudy or the sun was blotted out. Or to escape the pain. We only went out when it rained»

(« Ma mère et moi regardions le ciel. En nous demandant si une étoile tombante n’était pas un vaisseau se réduisant en cendres. Avec un homme-fusée à son bord. Ma mère et moi, nous ne sortions jamais. Sauf lorsque le ciel était nuageux. Ou quand le soleil disparaissait. Et pour échapper à la douleur, nous ne sortions que quand il pleuvait. ») (« Rocket man »)

L’amour impossible

« Mon amour

Ne me quitte pas

Parce que je suis comme enfant

Perdu dans ce monde

Que tourne toujours.

Je ne veux pas tous ces changés

J’ai peur de ce monde sans toi

Mon amour, ne jette pas

Des perles devant les cochons

Gagnés dans ce jeu qui tourne toujours

Tu ne veux pas les avoir encore

Tu auras peur de ce jeu

Mon amour

Ne me quitte pas. » (Mon amour, chanson en français)

« She dissolves your words in acid. Nothing is the same. First she throws away the rules. Then she throws away the game. » (« Elle dissout vos mots dans l’acide. Rien n’est pareil. D’abord elle rejette les règles. Puis elle rejette le jeu. ») (« Look Into Your Eyes »)

« Cela m’a pris du temps. Pour voir tes autres visages. Et je t’ai tant haïe. »  (« I Don’t Want To »)

L’instinct de conservation

« Je ne veux pas échapper à la réalité, Je veux que la réalité s’échappe de moi. » (« Sail Away »)

« Build a wall it will only surround you. Walls were only built to fall, my friend. They’ll never shelter anyone you’ve been. » (« Si tu construis un mur, il ne fera que t’entourer. Les murs n’ont été construits que pour s’écrouler. Ils ne protégeront jamais aucun deceux que tu as ét.é ») (« Wizard Of Is »)

« J’ai vu le monde tournoyer comme un jouet. La haine semble si petite comparée à tout cela. Alors, pourquoi ne pas être joyeux. La haine est une chaîne.  Qui revient à nouveau. Tout ce que tu fais retourne à toi, en fin de compte. Alors, pourquoi ne pas aimer ? » (« I Saw The World »)

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Et en fait, c’est dans cette attitude contradictoire – l’abandon et l’instinct de conservation – que réside le charme de Tom Rapp, errant continuellement entre ses tendances positives et négatives, sans jamais pourvoir passer au-delà, parce qu’il reste avant tout profondément humain, palpable ; une sorte de miroir dans lequel il ne fait pas toujours bon se regarder, tant il est vrai que ses disques ne sont pas faciles à écouter pour Ceux qui savent… Pour les autres, il reste la musique, une musique toute en demi-teintes, pudique même, d’une noire beauté : harmonium et électronique, violons pizzicati et guitares en distorsion, pedal-steel et claquettes… et la voix, quelque part entre Bob Dylan et Leonard Cohen ou Randy Burns, avec un petit cheveu sur la langue, unique finalement…

Depuis Sunforest (1973), plus personne n’a entendu parler de Tom Rapp, nul ne sait où il est allé se réfugier. Alors que chaque année un nouvel album venait encore témoigner du manque à vivre de Thomas Rapp, le silence a depuis succédé à la confidence… Et je ne peux m’empêcher de penser à cette petite phrase de « Tiny Song » : « People only die when they got nothing else to do. », ou encore à l’un de ses plus beaux poèmes, « For The Dead In The Space » :

« Ma vie est comme celle de ces hommes jeunes

Morts de nouveau dans l’espace

Elevés et abandonnés

Au-dessus de la grâce de la pluie.

Les fleurs magiques de Mars

Sont si loin de moi

Je ne verrais jamais

La vision de leurs pétales de cristal. ».

Comment alors ne pas penser à ces autres « Tueurs, anges, réfugiés » que sont Peter Hammill, Kevin Coyne, Neil Young, Robert Wyatt, Gram Parsons, Nick Drake, Tim Buckley et quelques autres, ces stardancers d’aujourd’hui qui portent leur mal en leur milieu, exprimant douloureusement les grands déchirements de la Vie… Si jamais Tom Rapp ne devait plus jamais enregistrer, il restera alors neuf albums splendides, fascinants comme le fond d’un puits, des perles pour les longues nuits de solitude. Mais c’est vrai, j’oubliais que les mots de Tom Rapp ne tuaient pas n’importe qui…

« Words are only artifices, they pretend to tell you what you already know. »  Thomas Dale Rapp.

 

Gérard Nguyen

PS : J’aurais pu vous parler d’Elisabeth, de l’ombre d’une rose, du vaisseau Riegal, de la jeune fille au violon et des soldats qui piétinaient les fleurs, et des beaux mensonges avec lesquels on peut vivre, mais je ne peux pas tout vous donner…

Paru dans Atem n° 8, 1977

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews

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