ATEM # 12 :: NICK DRAKE

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews

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© Droits Réservés

© Droits Réservés

C’était il y a bien longtemps déjà. La scène musicale londonienne explosait littéralement, dans son désir de recréer ce qui se passait de l’autre côté de l’Atlantique, dans la région de San Francisco. Pink Floyd et Soft Machine, alors dans une période particulièrement créative, produisaient les plus grandes orgies sonores et lumineuses que Londres ait connu. Pendant ce temps-là…

Pendant ce temps-là, dans une ancienne gare de triage devenue le « Roundhouse », un jeune homme, accompagné de sa seule guitare, dispensait ses mots et ses mélodies, belles et tristes à pleurer, devant un public totalement indifférent. Cela importait peu d’ailleurs, car lui-même était peu soucieux de créer le contact : après quelques chansons, il quittait la scène et repartait comme il était venu : seul.

Tyger Hutchings, alors bassiste de Fairport Convention, fut cependant suffisamment impressionné pour en parler à l’un de ses amis, Joe Boyd, de Witchseason Productions. Après avoir entendu une bande que le jeune homme avait faite chez lui, Joe Boyd décida de lui faire enregistrer un album. Ce premier album, intitulé Five Leaves Left, et sur lequel on pouvait le voir appuyé contre un mur regarder passer un homme que le mouvement rendait flou, fut assez long à réaliser – presque un an – car il y avait aussi dans l’attitude réservée du jeune homme, une volonté farouche à travailler jusqu’à ce que sa musique soit exactement comme il voulait qu’elle soit. Collant parfaitement à la voix d’une douceur extraordinaire, les arrangements de corde de son ami Robert Kirby étaient à la fois sobres et mélancoliques, d’une richesse jusqu’alors rarement entendue… Ce disque – fait peu surprenant – ne se vendit pas : « Il ne s’est vendu qu’à six exemplaires, parce qu’il y avait seulement six personnes suffisamment malheureuses pour l’acheter. »

Mais cela n’avait aucune importance pour le jeune homme qui déjà avait disparu dans la campagne près de Cambridge, vivant avec les 15 livres sterling hebdomadaires que lui allouait sa maison de disque. Il fallut de longues recherches pour le retrouver et lui faire enregistrer son second disque, Bryter Layter. La pochette le montrait cette fois adossé de nuit à la rambarde d’une autoroute puissamment éclairée, regardant s’éloigner ce qui semble être une voiture. Ce disque possède les mêmes qualités que le précédent, magnifiques chansons merveilleusement interprétées, tout en abordant un champ musical plus vaste : de ballades instrumentales (« Bryter Layter » sur lequel on note la présence de John Cale, Lynn Hobson et Chris McGregor, et « Sunday ») à des titres plus jazzy (« Poor Boy »).

En 1971, le jeune homme appela John Wood, l’ingénieur du son qui avait travaillé sur ses deux premiers disques pour lui dire qu’il voulait faire un nouvel album. « Il arriva à minuit et nous commençâmes aussitôt. Quand nous avons fini, je lui ai demandé ce que nous allions garder. Il m’a répondu « Tout ! », ce qui était en opposition totale avec sa manière habituelle de travailler. Il revint un autre après-midi et ce fût tout. Il prit à peine le temps de le mixer, car il n’y avait que sa voix et sa guitare : il voulait que tout soit spontané ». (John Wood in Zigzag, juin 1974).

Pink Moon, réalisé donc sans aucun arrangement, est un enregistrement à vif, les chansons reflétant de plus en plus l’état de mélancolie du jeune homme, qui disparut à nouveau. On savait qu’il avait quitté la région de Cambridge et semblait s’être retiré dans un monde où la musique n’existait plus en tant que forme d’expression. Seul John Wood recevait parfois de ses nouvelles et, lorsqu’au cours d’une rare visite qu’il reçut il lui demanda ce qu’il advenait de certains morceaux que le jeune homme avait en préparation, il obtint pour seule réponse : « Je n’ai plus aucune chanson. » John Wood lui-même préfère éviter toute conversation à son sujet, se contentant de dire : « C’est un problème terrible pour lui de mener une quelconque forme de vie actuellement. »

Et lorsque l’on apprit, au début de cette année, la disparition du jeune homme, la nouvelle ne surprit pas tellement ceux qui le connaissaient à travers ses disques et qui, forcément, l’aimaient.

Le jeune homme s’appelait Nick Drake et il restera pour nous celui qui habite et habitera encore longtemps nos nuits de sa voix un peu voilée et si présente, avec ses chansons d’une intensité prodigieuse, d’un abord parfois difficile, délivrées comme si elles ne devaient exister que dans l’instant avant de disparaître tout en créant le besoin immense de les réécouter jusqu’à ce qu’elles deviennent indispensables.

Sur le Goodbye and Hello de Tim Buckley, le poète Larry Beckett avait écrit ; « He will sing you his ten tales and then wander ‘till spring. » Mais Nick Drake, comme Tim Buckley, ne sera plus là et ils seront bien tristes les prochains printemps.

Gérard Nguyen, décembre 1975

Paru dans Atem n°1, décembre 1975