ATEM # 11 :: TOM WAITS

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews

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WAITS 1

© Droits Réservés

Avec sa casquette, qui semble éternellement vissée sur sa tête, ses fringues qui paraissent toujours sortir de la friperie la plus proche, sa barbe clairsemée et rebelle, on dirait un personnage tout droit sorti d’un roman de Kerouac ou de Steinbeck, de cette Amérique des années cinquante et de ses clochards célestes, toujours entre un motel sordide et un « All-night dinner » aux néons aveuglants avec, comme seuls traits d’union, les interminables highways… C’est sûrement là qu’on pourrait croiser Tom Waits descendant d’une Ford Mercury de 1956 ou d’une Thunderbird de 1965, peut-être même d’une Buick Roadmaster de 1955 et se dirigeant, sans se presser, vers le bar le plus proche, en allumant encore une cigarette avec le mégot de la précédente. Faut dire que les bars sont les endroits favoris de Tom Waits : il les connaît tous, de Petersburgh à Phoenix, en passant par Cleveland et Alberquerque ! Tom Waits est un personnage hors du commun, difficile à cerner, évoluant dans un monde qui est loin d’être celui du rock. Le sien, ce serait plutôt le blues et le jazz, celui qui aide à en finir avec les nuits qui traînent en longueur, qui empêche de dégringoler du tabouret… Nourri de la littérature et de la musique des années cinquante, Tom Waits ne joue pourtant pas la carte de la nostalgie… Il ne joue à rien, se contente tout simplement d’être, et poursuit tranquillement son chemin en solitaire, une route pourtant où il y a pas mal de places pour se garer….

« J’ai été conçu une nuit d’avril 1949, au Crossroads Motel, dans la charmante ville de La Verne, Californie, au milieu des cadavres de bouteilles de Bourbon, des fumées de Lucky Strike, et de la moitié d’un sandwich au thon. Les rideaux dans la pièce ressemblaient plutôt à des pantalons en train de sécher, laissant filtrer la lumière diffuse d’un parking abandonné. Et c’est donc là que le soldat de 1ère Classe J. Frank Waits et Madame me donnèrent ma première chance. Neuf mois plus tard, par un dimanche ensoleillé, je vis le jour sur la banquette arrière d’un taxi garé dans la cour du Murphy Hospital de Los Angeles, pendant que le taximètre tournait toujours. Bien des années plus tard, un soir de Noël à Whittier, California, en revenant de l’usine, je passais devant la boutique d’un prêteur sur gages et remarquai dans la vitrine un piano perdu au milieu des dentiers, des saxophones tordus, des clarinettes abîmées et des appareils photo. Et cette nuit-là, bien bordé dans mon lit, je m’ouvris à ma mère de ce rêve qui me hantait, et immédiatement, ma mère mit un manteau sur sa chemise de nuit, fonça à la boutique du prêteur, jeta un pavé dans la vitrine et rapporta le piano à la maison. La suite est entrée dans l’histoire de la musique… »

La suite, ce sera le collège, comme tout le monde, des études pas très brillantes et finalement abandonnées vers seize ans. Curieux déclic d’ailleurs : il se produira le jour où Tom Waits tombera sur une boite d’allumette avec la mention « Succès sans études ! Envoyez 5 dollars à la boite postale 1531 à New-York. » À l’intérieur, toute une liste de métiers : réparateur T.V., laveur de carreaux, agent d’assurances, banquier, musicien, chômeur, assassin à la hache, obsédé sexuel… « En fait, j’ai surtout aimé la sonorité du mot musicien… » Et alors que les années soixante voient l’avènement du rock et plus tard de l’acid-rock à San Francisco, Tom Waits, lui, écoute Count Basie, Duke Ellington, Charlie Parker, Professeur Longhair, Ray Charles, Nat King Cole etc. mais aussi Lenny Bruce, Lord Buckley et bien d’autres, tout en faisant divers métiers, de vendeur de pizza à laveur de carreaux en passant par employé de station-service… Plus tard, il dira « J’étais endormi pendant les années soixante et, à vrai dire, je n’ai rien raté. » Débuts maladroits au piano, premières apparitions publiques et surtout la rencontre avec Herb Cohen, entre autre manager de Zappa et de Beefheart, conduiront finalement Tom Waits à enregistrer son premier album en 1972, Closing Time. La pochette de cet album est déjà tout un programme : Waits, un piano, un verre vide, un cendrier plein, une bouteille d’alcool. Musique totalement intimiste, en forme de confidences dont les grands thèmes sont l’amour, la solitude, la route… Des mélodies simples, très dépouillées, parfois enrobées de violons, poésie des petits matins un peu chancelants où chacun devient un peu confesseur et vit les histoires parfois poignantes du pianiste (« Martha » – reprise aussi par Tim Buckley), en attendant l’heure de la fermeture (« Closing time »). Closing Time s’ouvre sur cet hymne à la route qu’est « 0l’ 55 », un titre repris par des gens comme Eagles, Ian Matthews ou Eric Andersen et dont Tom Waits exècre les versions « Aussi adorables à écouter que de regarder sécher des pantalons. » C’est aussi l’époque des tournées, dont l’une, désastreuse, en première partie de Zappa, d’un séjour d’une semaine au Max’s Kansas City en compagnie de Charlie Rich, tournées qui serviront à Tom Waits pour développer un côté plus visuel dans sa musique, moins intimiste.

WAITS 2

© Droits Réservés

In the Heart of the Saturday Night (titre inspiré d’un passage d’un livre de Kerouac, Visions of Cody) – le second album – s’éloigne de l’atmosphère un peu feutrée de Closing Time : ici, on pénètre plus avant dans un monde jazzy, avec le piano, la contrebasse, la batterie et les saxes. La voix est devenue un peu plus rauque et Tom Waits n’attend plus les petits matins pour se plonger dans la nuit américaine. Avec un souci forcené du détail, les chansons de Tom Waits se peuplent encore plus de truckers, de serveuses ou d’alcooliques, se transforment en autant de chroniques, de reflets d’une réalité que Waits ne cesse de prendre en note dans un carnet qui ne le quitte jamais, volant des conversations qu’il saisit dans les bars qu’il fréquente…In the Heart of the Saturday Night est un album absolument magnifique, plein de ballades plus sentimentales que nostalgiques (« San Diego serenade », « In the heart of the saturday night », « The ghost »), appels de la route et des grands espaces (« Semi-suite », « Shiver me timber ») traversés d’éclairs souvent désespérés (« J’admets que je ne suis pas un ange/ J’admets que je ne suis pas un saint/ Je suis égoïste et cruel/ Mais tu es aveugle/ Si j’exorcisais mes démons, mes anges partiraient aussi/ Et quand ils partent, ils sont si difficiles à retrouver. » (« Please call me baby »). « Diamonds on my windshield » est certainement le titre le plus jazzy de l’album, batterie, contrebasse, voix saccadée, quasi-parlée, claquements de doigts, abandon total au swing dans une ambiance cabaret enfumé qui donne une idée très précise de ce que Tom Waits peut faire en concert et que l’on retrouvera tout au long du 3ème album (double,) Nighthawks at the Dinner.

Pour ce disque, Tom Waits a invité 200 personnes dans un studio, y a fait installer des tables et des chaises et, deux soirs durant, va y enregistrer son album à la fois le plus fascinant et le plus difficile. Fascinant, car il restitue parfaitement l’impact d’une soirée Tom Waits : la contrebasse commence par donner le pouls, Tom Waits claque les doigts de sa main droite, marque le rythme de son pied droit allume une cigarette ou ouvre une canette de bière qu’il glisse ensuite dans sa poche et lance enfin :

« An inebriated good evening to you all

Welcome to Raphael’s Silver Cloud Lounge

Slip me a little crimson, Jimson

Gimme the lowdown, Brown

I want some scoop, Betty Boop,

I’m on the way into town…»

C’est parti ! Tom Waits et ses mots, chantés parfois, récités la plupart du temps. Pas de complexes : quand il ne trouve pas de mélodies pour les y accrocher, Waits s’embarque dans de longs monologues qui débouchent parfois sur une chanson, tandis que la basse et la batterie maintiennent le fil conducteur et que le saxophone s’enroule et se déroule comme autant de volutes de fumée. Le débit est rapide, la ponctuation quasi-inexistante, les phrases interminables… Plaisir du verbe, jeu avec les mots (« I’m a pool shootin’ shimmey shyster shakin’ my head .»), tout y passe, quelque part entre Lenny Bruce et Bukowski, un Lenny Bruce qui se mettrait tout à coup à réciter du Kerouac… Album difficile aussi pour un non-américain, tant le vocabulaire et l’imagerie utilisés ici sont typiquement américains et nécessiteraient un dictionnaire de slang pour en faciliter la compréhension. Savoir que les Stacey Adams sont des chaussures, les Peter Bilt des camions et les Muckaluck des patinettes, sans oublier les Kenwerths, les Purina Cherckerboard, les Jumperlables… Mais qu’importe ! Nighthawks at the Dinner est un album d’atmosphère, fascinant par sa dimension et sa vision d’une Amérique en folie, vivant pleinement cette folie, engendrant perpétuellement ses killers, angels, refugess, de Mingus à Patti Hearst, de Lenny Bruce à Charles Manson…

Après, ce sera Small Change (Petite monnaie), un titre qui résume assez bien l’œuvre de Tom Waits, axée sur le monde des paumés et des marginaux, sur celui des personnages des grands mythes américains :

« J’ai vu jouer les Broocklyn Dodgers à Elbets Fields/ J’ai vu Wabash Cannonball/ J’ai combattu Rocky Marciano/ Je me suis saoulé avec Louis Amstrong/ J’ai appris à Mickey Mantle tout ce qu’il sait. » (« Jitterburg boy »)

Avec Small Change, puis plus tard, Foreign Affairs, Tom Waits continue son chemin, à la fois avec des ballades très simples et des titres jazzy. La voix est de plus en plus écorchée, à force d’alcool et de cigarettes. Entouré de jazzmen comme Shelley Manne, Waits passe tout à tour du chanté au récitatif, dans des histoires où il est beaucoup question de boisson (« My piano has been drinking », « Bad liver and a broken heart ») mais aussi parfois de souvenirs (« I wish I was in New Orleans »). Chroniqueur invétéré, Tom Waits allume une cigarette, aspire une longue bouffée et raconte l’histoire dramatique de « Small Change » descendu avec son propre Colt 38, sur accompagnement de saxophone uniquement. Small Change est peut-être le premier album imbibé de Tom Waits (« Je n’ai pas de problème d’alcool, sauf quand je n’ai rien à boire. »), comme pour mieux y trouver la volonté de parler de choses difficiles que l’on souhaiterait souvent oublier, comme des blessures qui ne peuvent plus se refermer…

waits 3

© Droits Réservés

Foreign Affairs sera le second, avec son intro instrumentale, ses étranges rencontres, celle d’une femme au coin d’un bar (Bette Midler) pour une sorte de comédie musicale détournée (« Well, only suckers fall in love with perfect strangers. » dans « I never talk to strangers ») ou celles entre personnages tellement quotidiens qu’ils en deviennent des héros, mais qui se terminent souvent très mal (« Burma shave »). Foreign Affairs, c’est encore les splendides ballades, les hymnes aux anges vagabonds partant vers la Californie (« Jack and Neal »), les confessions de « A sight for sore eyes » ou encore l’intensité dramatique des arrangements de « Potter’s field », tension qui s’évapore avec le solo final de Gene Cipriano à la clarinette. Tom Waits se joue toujours des mots, les fait swinguer (« Good morning Mr snip snip snip witchur haircut just as short as mine – bay rum lucky tiger butch wax cracker jacks shoe shine jaw breaker magazine racks. » – « Barber shop»). Et même s’il y a beaucoup d’humour dans les chansons de Tom Waits, cela n’empêche pourtant pas l’album de se terminer par ces mots : « La plupart des vagabonds que j’ai connu n’ont jamais cherché à trouver le coupable qui fait l’objet de leur longue quête impitoyable. L’obsession réside dans la chasse et non dans la capture. C’est la poursuite qui est importante, jamais l’arrestation. » (« Foreign affair »).

Avec Blue Valentine, la musique dépasse assez largement son propos jazzy, aborde des choses un peu plus larges, quelque part entre ce que l’on pourrait appeler le jazz créole de la Nouvelle Orléans et le rock. Les textes, toujours aussi intenses, comme autant de projecteurs braqués sur la réalité, s’éloignent de leur ambiance « jazz des années quarante, perspective Kerouac », vers une perspective plus contemporaine. Tom Waits se penche de plus en plus longuement sur la rue, la nuit et ses chroniques, reprend un thème de West Side Story (« Somewhere »), « Le seul commentaire valable qui ait été fait sur la rue. » Une reprise un peu parodique, inondée de violons et sur laquelle la voix de Waits prend un malin plaisir à traîner. Waits s’est mis aussi à la guitare électrique, George Duke (Da Willie Conga) égrène les magnifiques notes du grand piano électrique Yamaha, aussi bien dans les ballades (« Kentucky Avenue », « Blue Valentine ») teintées de romantisme, que dans les histoires plus cruelles, les scènes de la rue, comme celle de cette petite fille noire en robe rouge qui va de Chicago à Los Angeles pour finalement s’y faire manger, ou celle de Romeo, prince de la nuit blessé à mort et qui ira mourir au balcon d’un cinéma, tel un ange, alors que James Cagney apparaît sur l’écran (« Romeo is bleeding »). Images d’une violente beauté qui témoignent d’une approche des évènements très cinématographique de la part de Tom Waits, conteur extraordinaire, scénariste exceptionnel, poète de la nuit dont l’univers baigne dans une atmosphère que ne renierait pas un Hubert Selby Jr… Il suffit de s’attarder un peu sur les histoires de Tom Waits pour s’en rendre compte, comme dans cette carte de Noël qu’une tapineuse de Minneapolis envoie à son ancien mec :

« Hey Charley, je suis enceinte et j’habite sur la 9ème rue, juste au dessus d’une librairie dégueulasse, près de Euclid Avenue.

J’ai arrêté de prendre de la dope et j’ai cessé de boire du whisky et mon mec joue du trombone et travaille sur la voie ferrée.

 Il dit qu’il m’aime, et même si ce n’est pas son gosse, et il dit qu’il l’élèvera comme si c’était son propre fils.

 Il m’a donné une bague qui a été portée par sa mère et il m’emmène danser tous les samedis soir.

Hey Charley, je pense à toi chaque fois que je passe près d’une station-service

À cause de toute cette graisse que tu avais dans les cheveux.

J’ai toujours ce disque de Little Anthony and the Imperials. Est ce que tu l’aimes encore ?

Hey Charley, je suis presque devenue folle quand Mario a été descendu

Alors je suis retournée chez mes parents, à Omaha

Mais tous les gens que je connaissais étaient soit morts soit en prison

Aussi je suis repartie à Minneapolis.

Hey Charley, je pense que je suis heureuse pour la première fois depuis mon accident.

Si seulement j’avais tout l’argent qu’on a dépensé en came

Je m’achèterais tout un parking plein de bagnoles d’occase

Et je n’en vendrais pas une seule

Je conduirais une voiture différente chaque jour, selon mon humeur.

Hey Charley, pour l’amour de Dieu,

Tu veux vraiment savoir la vérité ?

Je n’ai pas de mari, il ne joue pas du trombone..

Et j’ai besoin d’emprunter du fric pour payer cet avocat

Hey Charley

Hey Charley hey

Je serais libérable sur parole le jour de la St Valentin. »

(« Christmas card from a hooker in Minneapolis –  © Third Floor Music, Ascap)

Il y a en effet, dans toute l’œuvre de Tom Waits, une sorte de constante : la mise à nu des maux dont le système social porte la responsabilité. Et même si l’éclairage qu’il projette sur cette réalité est souvent d’une rare violence, il n’empêche cependant pas ses scenarii d’être teintés d’un certain romantisme. Car les ombres de la nuit, les paumés, les alcooliques, les routiers ou les petits truands, tous prisonniers de leur destin misérable, apparaissent dans leur totale nudité, attachants et pathétiques, obéissant tous à cette loi implacable : la nécessité de vivre dans le paysage chaotique de la ville, dans une forêt de béton où pourtant se multiplient les marques de la civilisation. C’est dans ce monde-là, dans lequel la vie et la mort sont si étroitement liés, qu’évolue Tom Waits. Là où une Patti Smith et même un Bruce Springsteen se réfugient derrière un certain intellectualisme, Waits choisit un discours plus direct, plus émotionnel, plein d’images chocs qui n’en rendent ses nouvelles que plus dramatiques, plus attachantes aussi, avec un humour parfois grinçant, souvent désespéré (« I’m a rumour in my own mind, a legend in my own time, a tumor in my own mind. »). Dans l’itinéraire qui est désormais le sien, Tom Waits refuse de se démarquer de cette réalité-là, de ce quotidien oppressant, véhiculant en lui la voix de l’Amerike : « Il y a une sorte de solitude commune qui va d’une côte à l’autre, une sorte de crise d’identité. C’est la nuit américaine, sombre, chaude, narcotique. C’est tragique et très américain. J’espère seulement être capable de toucher ce « feeling. ». Dans « Jitterburg Boy », Tom Waits dit encore :

« Et ainsi vous me demandez

Ce que je fais là,

Appuyé au réverbère

Et jouant avec cette pièce,

En essayant de me décider.

Si c’est face, je pars au Tennessee

Si c’est pile, je vous paye un verre

Si la pièce tombe sur la tranche, je continue à vous parler… »

La petite monnaie de Tom Waits continue à tomber sur la tranche, et c’est tant mieux. Il sera toujours là, prêt à raconter une histoire, à se rappeler des souvenirs qui semblent encore le hanter, avec un humour qui a parfois bien du mal à masquer une grande tristesse. Oh, cela ne l’empêchera pas de se ressaisir aussitôt, d’essayer de faire croire qu’il plaisantait seulement… Et avec lui nous aussi, nous oublierons pour quelques heures, quelques jours… Et quand le spleen, comme une tumeur, viendra encore nous rappeler son existence, Tom Waits ne nous laissera pas seuls. Car peu de gens sont aussi fidèles, aussi indispensables. Une bouteille d’alcool, un paquet de cigarettes, un claquement de doigts qui devient hypnotique, la présence de Tom Waits, sa voix et ses mots, la moiteur de son blues et/ou de son jazz, c’est finalement pas grand chose pour pénétrer avec lui dans la chaleur et au cœur de la nuit américaine… Pour tous ceux sur lesquels cette nuit (la Nuit) exerce toujours une certaine fascination…

« Well, you can buy me a drink and I’ll tell you what I’ve seen, and I’ll give you a bargain from the edge of a maniac’s dream. » Tom Waits.

Gérard Nguyen.

Paru dans Atem n°16, avril 1979