ATEM #1 : SUICIDE

Créé en 1975 par Gérard Nguyen, figure emblématique de la scène musicale en Lorraine, Atem fût un fanzine musical qui, durant quatre années, s’est efforcé de défendre contre vents et marées les musiques de traverses.
Chez Electrophone, nous trouvions dommage que ce fanzine devenu aujourd’hui quasiment introuvable, reste dans l’oubli. Avec l’accord de Gérard Nguyen, nous avons décidé de republier périodiquement, via notre site, une sélection d’articles et interviews.
En espérant vous faire (re)découvrir Atem, vous retrouverez dans le désordre des articles sur la scène de Canterbury (Kevin Ayers, Hugh Hopper, Robert Wyatt), sur le rock allemand (Can, Faust, Krafwerk), sur les musiques expérimentales (Brian Eno, Philip Glass, Steve Reich), la scène française (Heldon, Lard Free, Magma, Albert Marcœur, ZnR), le post-punk (Chrome, Suicide, This Heat, Throbbing Gristle), sans oublier les songwriters entrés dans la légende tel que Tim Buckley, Nick Drake, Kevin Coyne, Peter Hammill, John Martyn, Nico ou encore Tom Waits.
Pour vous mettre en appétit, vous trouverez ci-dessous un premier extrait tiré du numéro 15 paru en février 1979. Au programme, une interview d’Alan Vega et Marin Rev réalisée à l’Olympia en 1978 ainsi qu’un live report du concert de Suicide lors de leur premier passage en France lors du Festival International de la Science-Fiction de Metz en 1977.
Un fanzine sur un webzine, la boucle est bouclée.
Bonne lecture.

Suicide 3

© Droits Réservés.

Concert de Suicide à Metz

atem_15_fev1979Metz, l’année dernière. Pour la troisième édition de leur Festival International de la Science-Fiction, les organisateurs n’ont pas hésité à faire venir, pour la première fois en Europe, Suicide. La première rencontre du 3ème type avec le groupe le plus radical de la scène new-yorkaise..

« We’re Suicide, from New-York City ! ». C’est par ces mots qu’Alan Vega et Martin Rev prennent possession de la scène de cette salle à l’acoustique déplorable. Avant eux, un groupe punk local a déjà chauffé les esprits, dressé les spectateurs contre Suicide, les « stars américaines ».Ça démarre vite : le son poussé au maximum, percussions synthétiques, métalliques qui viennent déchirer les tympans. Martin Rev, de face et jambes écartées, lunettes noires – l’homme machine – fixe le public d’un regard insolent et plaque quelques accords de sa main droite. Seul, un imperceptible mouvement de la jambe lui donne encore un aspect humain. Peu de lumière sur la scène qui baigne dans une sorte de lueur blafarde, maladive. Alan Vega, veste rose et brassard noir, devant. Mouvements rapides, saccadés : il ne reste pas plus de trois secondes à la même place. Il excite les premiers rangs, rampe au bord de la scène, à portée de main. Quelque chose d’Iggy Pop et de James Brown : sensualité et perversité.« Rocket USA », « Ghost rider », les sixties passées à la moulinette de l’électronique, le passé à travers le prisme déformant du présent. Les morceaux sont longs, monotones, éprouvants. Toujours ces percussions qui pénètrent dans la tête comme des clous. À peine un léger « Merci ! » pour la forme que Martin Rev a déjà programmé un nouveau rythme, froid et énervant. Une chaise traverse la salle, que Martin évite au dernier moment d’un simple mouvement de la main. L’habitude ? À partir de là, tout va aller très vite. Vega a quitté la scène quelques instants et quelqu’un en profite pour monter sur la scène, s’emparer d’un pied de micro et en menacer Martin Rev, toujours imperturbable, toujours jambes écartées, toujours en lunettes noires, visiblement satisfait des sons d’apocalypse qu’il extirpe de ses machines. Pas un muscle de son visage ne bouge au moment où il fait signe à son agresseur d’approcher. Celui-ci, surpris, recule et s’en va. Victoire de la volonté pure sur la force brute… « Frankie Teardrop », le titre-fleuve de l’homme désargenté qui rentre chez lui et tue sa femme et son enfant avant de se suicider. La chambre d’écho ne fonctionne pas et les cris de Vega n’en sont que plus irréels, insupportables. Il s’est écroulé et rampe encore vers ces mains qui tentent de l’agripper pour le faire tomber de la scène. Un geste calculé qui rend les excités des premiers rangs fous de rage, encore plus agressifs. L’atmosphère est devenue très lourde, transporte une rare violence. Alors ces mains reporteront leur rage contre les enceintes de retour qu’elles enverront valser au milieu de la scène. Quelqu’un a réussi à s’emparer du micro et l’arrache pour le lancer dans la salle. Martin Rev en profitera pour augmenter encore le son, tandis que son complice quitte la scène. Les machines continueront à tourner dans un bruit d’enfer tandis que Martin quitte la scène à son tour. Un long moment de flottement : personne ne sait arrêter les machines folles, libres, et qui ont pris la place des hommes. Une fin apocalyptique pour un concert qui restera l’un des plus violents auxquels j’ai assisté.

C’est cela, Suicide, une sorte de voyage au bout de la nuit, à la limite de la folie, au bord du vide. Une expérience unique dont le premier album rend à peine justice.
D’ailleurs, un peu plus tard, en première partie d’Elvis Costello à l’Olympia, Suicide se fera aussi jeter. À Bruxelles, Alan Vega finira à l’hôpital grâce à une bouteille qu’il avait oublié, cette fois, d’éviter… Le groupe prétend que son répertoire de scène n’excède pas 30 minutes, Suicide n’ayant jamais réussi à aller jusqu’au bout de son set…

SUICIDE© Droits Réservés.

Rencontre avec Suicide, backstage à l’Olympia

Alan : Nous nous sommes rencontrés il y a environ trois ans. D’ailleurs, à cette époque, nous jouions des choses encore plus dures. Martin venait d’un groupe de free-jazz et moi je faisais partie d’un groupe d’artistes et de musiciens qui se réunissaient souvent pour faire des choses dans des domaines différents. Je jouais un peu de trompette et nos morceaux étaient très longs, souvent plus d’une demi-heure : une musique complètement free, sur laquelle je n’arrêtais pas de crier. Il y avait un guitariste à ce moment-là, mais il est parti et nous n’avons pas éprouvé le besoin de le remplacer. On n’a jamais vraiment été branché par la guitare. On a commencé à faire des concerts avec les New York Dolls et Wayne Country et ça se passait plutôt mal. Au Mercer Arts Center, quand on a commencé, il y avait environ cent personnes. À la fin, il en restait trois. Extra, non ? Le premier truc qui m’a réellement branché, c’était Iggy Pop vers 1969. C’était totalement irréel, vraiment incroyable. Après le dernier concert, les Stooges ont cassé leurs instruments et il y avait un putain de feedback qui a duré au moins cinq minutes. Et le mec à la sono a balancé un « Concerto Brandebourgeois » de Bach ! Et vous savez quoi ? C’était exactement au même niveau : incroyable !

Et les réactions du public ? On dirait que vous avez l’habitude…
Martin : Oh oui. Même au Max’s Kansas City, ça se passait souvent comme ça. La chaise, à Metz, je l’ai vue au dernier moment. J’ai juste levé la main quand il le fallait. C’est ça qui m’a vraiment surpris : je n’ai pas bougé. Le truc avait été lancé très fort. Ça m’a frappé, mais je n’ai pas bougé. C’est incroyable l’énergie qu’on peut avoir sur scène, le rôle joué par l’adrénaline. Normalement, j’aurais dû être sérieusement touché !

Comment expliquez-vous ce genre de réaction ?
Alan : Cela doit venir du fait que ce que nous faisons est assez inhabituel. Pas de guitare, juste un clavier et un mec qui chante. Rien d’autre. Cela doit aussi venir de l’attitude sur scène. Comme je disais, c’est Iggy qui m’a vraiment branché sur la performance. Ce mec, sur une scène, c’était quelque chose d’incroyable. Une paire de fois, il est descendu dans la foule et s’est dirigé vers moi. Il n’est jamais parvenu jusqu’à moi, il s’arrêtait avant, mais j’étais OBLIGÉ de me demander « Je fais quoi s’il arrive jusqu’à moi ? Je fais quoi s’il me saute dessus ? Je l’embrasse ou je le frappe ? » Vraiment le genre de situation où tu as envie d’être ailleurs. Il y avait aussi ce type, Van Elmo, de Red Transistor. Il arrivait sur scène avec une tronçonneuse et il descendait dans la foule avec ! Au Max’s, il y avait un bar et deux salles, et quand il jouait, personne n’allait dans la première salle, au cas où… Tout volait… des morceaux de guitare, d’orgue… Alors, un soir, j’y suis allé. Je me suis dit que si j’y allais, les autres allaient suivre… Alors, là, j’ai eu VRAIMENT peur : le mec avec sa tronçonneuse… Je me suis vu à l’hôpital. Incroyable !
Martin : Cela doit venir du son, très fort, très monotone. Cela doit déclencher quelque chose, quelque part, chez les gens… Alan les provoque de manière visuelle, moi je les provoque avec la musique…

Vous considérez-vous comme un groupe punk ou new wave ?
Alan : Non, pas du tout. Nous faisons du rock’n’roll. Je veux dire, le vrai, celui d’Elvis Presley, pas celui d’Elvis Costello ! Presley, Question Mark & the Mysterians, les New York Dolls, ça c’était du rock !

Sur scène, en dehors de vos compositions, vous jouez « 96 tears » de Question Mark… Faites-vous d’autres reprises ?
Martin : Oui, de temps en temps, nous faisons « Sister Morphine » ou « Sister Ray ». On a fait « I wanna be your dog », mais depuis que Richard Hell le fait aussi, on a arrêté. On avait fait aussi « On the bayou » de Creedance Clearwater Revival, mais en changeant toutes les paroles.

Martin, est-ce que tu te sens des affinités avec les gens de la scène dite « minimale » ?
Martin : Oui, j’écoute Philip Glass, Steve Reich mais aussi Stockhausen, des gens comme Can, Kraftwerk. Au début, à New York, j’étais souvent dans des lofts et parfois on se retrouvait à une vingtaine à faire de la musique, à souffler dans des cuivres, à jouer de l’orgue et régulièrement, il y avait plein d’autres mecs qui venaient se joindre à nous. Il y a eu Pharoah Sanders, Sun Ra… Mais des gens comme Glass et Reich devraient se tourner vers la scène rock de la même façon que les gens du rock se branchent sur leurs musiques…

Et le disque ?
Martin : Le premier a été enregistré très rapidement. C’est presque un album live. Quand nous avons enregistré « Frankie Teardrop », par exemple, nous l’avons répété comme une longue pièce musicale, un peu comme « L.A. Blues ». Mais pour le prochain, nous en savons maintenant plus, notamment sur la manière d’enregistrer. Nous produirons nous-mêmes l’album.

Suicide est l’exemple parfait de la musique actuelle, une Metal Machine Music dotée d’une pulsation qui va chercher ses racines dans le rock’n’roll et les remodèle pour n’en garder que l’essentiel : la sauvagerie, le côté primaire, grâce à une utilisation nouvelle des machines à rythme, des claviers et de la voix. Une musique tendue qui a, en permanence, la sombre violence de certains titres du Velvet Underground, l’étrange sensualité des Stooges, la rigueur des pièces de Philip Glass avec, en plus, un côté émotionnel très puissant dans sa vision d’un monde en train de s’écrouler. Et si Alan Vega porte un brassard noir, c’est en signe de soutien à tous les peuples opprimés, un signe de deuil en hommage à Presley, « Sans lequel rien ne serait arrivé. », une manière de se démarquer de la new wave, « Qui est encore toute blanche, qui n’est qu’un autre trip des sixties. »
« L’artiste passe sa vie à apprendre jusqu’à un point où il peut comprendre pourquoi il est sur cette planète. À ce point, il peut dire quelque chose de valable, car il est débarrassé des valeurs habituelles. » (Alan Vega, in Shades)

« We’re all Frankies ! We’re all lying in hell ! »

Gérard Nguyen
Entretien par Gérard Nguyen, Xavier Béal, Paris, Olympia

Paru dans Atem n°15, février 1979

Livre : ATEM 1975-1979 , Une sélection d’articles et d’interviews