Atelier Ciseaux: Interview et Mixtape

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Le milieu de la musique est encore, fort heureusement, peuplé de passionnés pensant avant tout à la qualité de la musique plutôt qu’à la rentabilité. S’il y a bien un label qui n’a toujours pas cédé aux sirènes du mercantilisme et qui allie exigence musicale et esthétisme soigné, c’est bien Atelier Ciseaux. Mené par Rémi, Atelier Ciseaux abonde le landerneau musical de sorties plus belles les unes que les autres (Split Ela Orleans/Dirty Beaches, Oupa, François Virot, Jeans Wilder…). Il suffit d’écouter la dernière réalisation déjà sold out, de Cough Cool / Johnny Hawaii pour s’en rendre compte.  A la tête d’un label à taille humaine, Rémi n’hésite pas à dire lorsqu’il aime quelque chose. C’est à la suite de la réception d’un mail de félicitations pour un article lu sur GCTMT, que l’envie d’une interview et d’une Mixtape exclusive  vit le jour.

1/ Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, peux-tu présenter Atelier Ciseaux ? Comment le label est-il né ? Qui se cache derrière ? Quel est ton rôle ?

Le label « existe » depuis « toujours » ! Enfin, dans ma tête ! Pas sous ce nom, pas derrière ce logo, ni avec ces groupes bien sûr mais depuis -ce- « toujours », j’ai ressenti cette envie, ce besoin de créer un
label. Adolescent, j’en rêvais déjà. A 25 ans, j’y pensais encore (et encore). Depuis une dizaine d’années, une bonne partie de mon temps a été consacré à la musique. J’ai commencé par écrire pour des webzines/magazines puis j’ai organisé quelques tournées et concerts. J’ai également travaillé pour des agences de communication/ promotion. Ça a été comme un long brainstorming – des prises de notes sur un carnet fantôme -, qui m’a permis de savoir plus précisément ce que je voulais faire et surtout ce que je ne voulais -absolument- pas faire. Et puis le disque de François Virot « Yes or no » a changé ma vie, nos vies. Aimer un disque si fort et ne pas pouvoir imaginer que quelqu’un d’autre que toi puisse le sortir (la version cd a été réalisé par Clapping Music). C’était un (le?) signe, crois-moi ! On a commencé à deux avec Marine et cette folle envie de sortir ce disque de François. C’était courant 2008 puis j’ai ensuite continué seul pendant quelques mois avant que Philippe ne rejoigne le label. On est -si mes calculs sont bons ?- deux pour le moment mais on va accueillir une troisième personne sous peu. Les rôles sont finalement interchangeables à volonté, à l’infini. En trois ans, on a donc sorti une douzaine de vinyles, quelques cassettes et un dvd.

2/ Le nom d’Atelier Ciseaux fait référence à une sorte d’artisanat ? Quel est l’esthétique du label ?

C’est une remarque qui revient souvent, très souvent, trop souvent (?). Au tout début d’Atelier Ciseaux, je m’occupais en parallèle d’un autre « label » Atthletic Duddes. De la noise pour cassettes recyclées. Enregistrer les cassettes une par une, les peindre, découper les pochettes… là on pouvait parler d’artisanat. Avec Atelier Ciseaux, on a gardé quelques-unes de ces habitudes mais ce n’est pas systématique. Certaines sorties sont fabriquées à la maison, d’autres sont sérigraphiées ou encore manufacturées de coin en coin par des machines perdues en république tchèque. Le but n’est pas de tomber dans l’ennui et de répéter des formules les yeux fermés mais de trouver, en fonction des projets, une cohérence entre la musique et le support. La ligne éditoriale est quasi inconsciente ou presque. Bien entendu, on tient à garder une certaine continuité entre les projets mais jusqu’ici on a quand même sorti des choses assez variées : la folk bancale/ baskets à scratches de François Virot, le suicide rock’ab de Dirty Beaches, la pop rugueuse de U.S. Girls, le bruit blanc de CVLTS, le piano lo-fi des ballades de Oupa, le shoegaze-slacker de Young Prisms, l’electronica colorée de Lucky Dragons, la pop-bedroom de Best Coast et Jeans Wilder, les vidéos tête-de-mort d’Andy Roche… On sort  ce qui nous touche, nous hante. Pour les formats, c’est la même chanson ! Vinyles, cassettes et dvd. L’important c’est de proposer quelque chose de soigné.

Cover Atelier Ciseaux
3/ Des labels t’ont-ils influencé aux débuts ?

Comme ce projet « existe » en quelque sorte depuis longtemps, il s’est nourri de beaucoup d’images, d’icônes. Et pas uniquement dans la musique. Des labels comme Sub pop, Dischord… ont dû me souffler  cette idée mais dans les faits -d’action- ce sont des rencontres, des échanges et non des logos sur une pochette qui m’ont donné l’impulsion pour en faire quelque chose de réel. Des influences plutôt piochées dans une scène punk-diy que dans un quelconque indépendantisme rock. Et quand je parle de scène DIY, je fais référence à des personnes pour qui le DIY ne se résume pas uniquement à utiliser de la colle et des ciseaux.

4/ Comment se passe le choix des artistes avec lesquels tu décides de travailler ? On a l’impression qu’Atelier Ciseaux est sans cesse à la recherche d’une curiosité underground.

Quand l’écoute d’un morceau vire à l’obsession et que tes proches commencent à te détester, quand -comme je le disais- tu n’imagines personne d’autre que toi sortir tel ou tel disque… c’est sans doute une banalité absolue mais on écoute nos battements de cœur. Évidemment, il est important que les groupes avec qui l’on collabore nous comprennent et réciproquement. Certains labels appliquent cette « politique » de la nouveauté permanente en ne sortant que des groupes à la discographie encore vierge. Nous, non ! Que ce soit leur premier ou centième disque, l’essentiel est de garder un rythme cardiaque bloqué à 120 bpm pour chaque release. Cette couleur/ orientation correspond à ce que l’on écoute, à ce qui nous plaît, à la vision que l’on a de la « gestion » du label. Comme une continuité de ce que nous sommes. Si le label n’existait pas, j’écouterais sans doute les mêmes choses. C’est toujours super chouette de découvrir un nouveau groupe, de le partager mais si demain Dinosaur Jr m’écrivait pour me proposer de faire un 45 tours, j’accepterais hystériquement dans la seconde qui suit. On ne s’impose aucune mission ou ambition pyramidale. Atelier Ciseaux n’aura jamais la vocation de devenir un travail. Le seul objectif est de continuer avec cette même envie, de faire ce qui nous plaît. Et c’est ça qui compte.

Acdrome
5/ Quels sont les relations que tu entretiens avec eux ? C’est purement professionnel ou ça va plus loin ?

On a toujours eu cette « chance » d’avoir de bons rapports avec les groupes. Avec la distance, les kilomètres de routes, la plupart des projets se sont concrétisés/développés par courriels. J’ai eu l’opportunité d’en rencontrer quelques-uns et de me créer de chouettes souvenirs. Prendre la route entre Montréal et Philadelphie pour voir jouer U.S. GIRLS, affronter une tempête de neige pour rencontrer les Young Prisms, organiser un concert en appartement pour Lucky Dragons, découvrir Vancouver grâce à Nikki de Terror Bird… Avec François Virot ça a été quelque peu différent puisque je me suis également occupé d’organiser ses tournées pendant plus d’un an. Avec certains on s’écrit régulièrement, avec d’autres c’est beaucoup plus rare. Chacun a sa vie, son quotidien. On ne va pas te cacher que c’est toujours agréable de dépasser ce stade du « on fait juste un disque » (même si on est déjà à des années lumières d’un quelconque rapport professionnel) mais le but premier est de sortir quelque chose dont tout le monde est satisfait. Après si ça s’arrête là, c’est dommage. Mais si quelque chose se passe, c’est wow !

6/ Ta première sortie fut l’album Yes Or No de François Virot, depuis, très peu de français sont sur ton label. Ton regard est définitivement tourné vers l’Amérique du Nord ?

En effet ! On devrait peut-être même envisager de faire notre demande de green card ! Haha ! Encore une fois, ces choix se font uniquement en fonction de ce qui nous plaît et non en fonction d’une zone géographique quelconque ou autre. Ça aurait pu être des roumains, des colombiens… Sans doute que la musique que l’on écoute ces derniers temps est plus populaire, pratiquée en Amérique du nord. Et encore… Même si je tenais -un peu, beaucoup, passionnément, à la folie- à
avoir un nom en français, à aucun moment je n’ai voulu faire un label français pour groupes français. Ou un label français pour public français. Juste un label. On vient de sortir une cassette avec le surfeur marseillais de Johnny Hawaii. On a aussi été en contact avec d’autres groupes français mais rien ne s’est concrétisé.

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7/ Parmi tes autres relations, tu as pris l’habitude de collaborer avec d’autres labels pour sortir des nouveaux projets (La Station Radar, Hands In The Dark…). Tu peux nous en toucher quelques mots ?

Avec LSR, notre histoire a débuté en 2010 après un échange de mails pour troquer quelques disques. Fleur et Jérôme avaient ce projet de sortir un 45 tours avec Terror Bird et on leur a proposé d’y participer. Ce n’est pas évident de collaborer avec des « inconnus » parce que chacun à ses rituels, ses bonnes et mauvaises habitudes. Mais tout s’est très bien passé, on s’est rencontrés à plusieurs reprises et c’est par la suite qu’on a décidé de travailler sur un catalogue commun pour 2011. C’est agréable de partager ça avec quelqu’un, de suivre une direction similaire. Collaborer te permet également de prendre du recul sur ce que tu fais, de te remettre en question. Une belle rencontre. Avec HITD, c’est tout récent. Morgan nous avait contacté à leurs débuts pour nous demander quelques conseils. On est restés en contact et il nous a proposé de co-réaliser avec eux le splicassette Cough Cool/ Johnny Hawaii (sorti il y a quelques semaines). A notre tour on a proposé à LSR de nous rejoindre. Une triple entente en quelque sorte. On est tous très contents de cette sortie. D’ailleurs je vous invite fortement à découvrir les catalogues de ces deux labels.

8/ A l’ère du tout numérique, la cassette audio et le vinyle sont les deux principaux supports que tu privilégie, pourquoi ? Et pourquoi réaliser des sorties en si peu d’exemplaires ? Pratiquement toutes les productions d’ Atelier Ciseaux sont sold-out.

Par affection ! On aime ces supports et les possibilités qu’ils offrent. On n’a pas non plus signé de pacte « croix de bois, croix de fer, si on sort autre chose que du vinyle ou de la cassette, on ira en
enfer ». Il y a deux ans, on a sorti un dvd-r, « Radical Witness Of Iowa », qui regroupe trois vidéos têtes-de-mort d’Andy Roche. Si l’envie nous prend de faire un cd, on le fera. Ces petits tirages permettent justement de penser à des artworks plus spéciaux, voir uniques. Par exemple pour CVLTS, on a acheté 30 vieilles cartes postales/ icônes religieuses et chaque cassette a été peinte à la main. On ne cherche absolument pas à créer une frustration. C’est vrai que ces derniers temps on assiste à cette frénétique bousculade pour l’objet limité. Ce besoin, cette fierté de posséder un disque ou une cassette bientôt inaccessible. Et forcément cette tendance est favorable aux labels qui produisent de petites quantités. Faut pas non plus oublier cette équation élémentaire -et inévitable- qui prend en compte ton budget et « l’accessibilité » d’un disque. Surtout pour certaines musiques.

9/ En tant que patron de label, quel est ton regard sur les nouveaux modes de consommation de la musique ? Et aussi que doit être (ou ne pas être) un label aujourd’hui selon toi?

Atelier Ciseaux est né dans cette ère du « add to friends/ blogs/ mediafire » donc on n’a pas vraiment vécu cette « crise ». J’imagine que c’est différent pour ceux qui étaient là avant et qui ont subi ce changement. Pour nous petite structure, la donne n’est pas exactement la même puisqu’on s’adresse principalement à un public qui est encore attaché à l’objet. Mais tout va vite, très vite, trop vite. On reproche parfois aux labels/ groupes d’enchaîner furieusement les sorties mais il faut aussi voir à quelle allure les informations sont relayées, consommées. Le matin on te dit que tel ou tel groupe est génial, le soir tu l’as déjà oublié et remplacé par un autre. Je me demande ce que l’on va bien pouvoir retenir de cette dernière décennie. Comme j’aime le répéter, on s’invente une future perte de mémoire collective. Que doit être un label ? J’en sais rien du tout. Il n’y a pas de règles, tant mieux non ? L’important pour moi c’est de le faire avec sincérité et conviction. Le reste, ça appartient à chacun. J’ai toujours eu une certaine admiration pour les gens qui mènent/ menaient des projets de ce type (dans la musique ou dans n’importe quel autre domaine) parce que cela demande beaucoup d’investissement. T’es quasi certain que lorsque tu dis que tu as ton propre label, on va te répondre que c’est « super cool, blabla ». Bien sur que ça l’est. Mais ce n’est pas uniquement « super cool ». Derrière, tout n’est pas aussi simple. Ça te prend du temps, de la rigueur, tu dois le combiner avec « ton vrai travail ». Parfois tu dors mal, t’es stressé, tu fumes beaucoup trop. On en parle pas souvent -ouvertement- mais t’as aussi droit à ton lot de déceptions, de trucs ratés. L’année dernière on a eu plusieurs projets qui sont tombés à l’eau. Parfois les groupes splittent et à part te sentir désolé tu ne peux pas y faire grand chose. Parfois t’as le sentiment d’être vraiment pris pour un con. Ce n’est pas si grave de tomber parce que tu sais que tu ne t’arrêteras pour rien au monde. Rien, rien, rien. Alors, oui c’est chouette de voir de voir des gens
prêts à s’investir par passion, conviction. Des gens prêts à gravir des montagnes renversées, à imaginer des plans impossibles. A essayer, tout simplement.

10/ Quels sont les projets d’Atelier Ciseaux pour 2012 ?

Manger mieux peut-être ! Aller voter.. On a commencé l’année en sortant le split cassette entre Cough Cool et Johnny Hawaii. On a plusieurs projets en cours, certains datent de trois ans ! Trois ans ! Ha ha, je n’y croyais même plus.  Pour le moment on préfère garder ça pour nous -j’espère que tu ne m’en voudras pas- et l’annoncer en temps voulu. En tout cas, ça devrait être une chouette année. On croise les doigts !