Americo :: Americo Graffiti 2

Si le Japon était un trouble mental, il serait la schizophrénie. Atteint depuis qu’un gros monsieur et son petit garçon ont changé le cours de l’Histoire, le pays embrasse une dualité trouble dans son quotidien. Son rapport à la culture américaine, notamment, est synonyme d’une souffrance sourde et d’un conflit, aujourd’hui encore, non-résolu. Pour un gaijin (« étranger ») ou un weeabo (terme désignant « un ou une Occidentale obsédée par le Japon », a priori ; je l’ai appris tout à l’heure, je trouve ça complètement con, mais soit), aimer sans retenue le pays d’Edogawa Rampo revient à se confronter aux effets néfastes d’un incompréhensible rejet.

Anecdotes.
La seule fois où moi, Florian S., 37 ans, blanc plus blanc que blanc malgré mon sang d’origine orientale, ai ressenti le racisme comme une flèche en plein coeur, ce fut au Japon. Je peux te dire que cela fait tout drôle et remet vachement les choses en perspective. C’est arrivé à deux reprises. A chaque fois, les autochtones nous ont pris pour des Américains.
2011, un club sur la colline de Shibuya. Deux comédiens assurant les entractes entre les groupes nous prennent à partie. L’audience est écroulée de rire. On ne comprend rien. On ne comprend pas. On comprend juste que notre présence pose « problème ». On devient le sujet de moqueries même pas digne d’une version bac à sable de TPMP. Et je dois t’avouer devoir blâmer mon accent US plus vrai que nature pour le malaise de l’instant, dans mes réponses maladroites faites aux deux guignols. Un ange passe. On se casse après le premier concert.
Deux séjours plus tard, une rue tranquille de Koenji. Un Japonais passablement éméché nous suit jusqu’à un kombini et nous accoste de façon agressive en nous disant qu’on n’a rien à foutre là. On lui répond, dans sa langue, qu’on est Français et pas Américains. Le type en reste bouche bée, se sent complètement con et finit par nous foutre la paix. On décide néanmoins de se barrer du quartier, dégoûtés.

Si je peux comprendre ce type d’incidents (les problèmes avec la population américaine dans certaines parties du pays, notamment sur l’île d’Okinawa, sont nombreux ; sans faire de généralisation, la plupart des touristes s’y comportent comme des sauvages sans prendre forcément conscience de la répercussion de leurs actes dans le tout-puissant inconscient collectif nippon), il n’en est pas moins inexcusable. D’un autre côté, les Japonais sont versés de culture US. Pas seulement une partie du corps, non non. Ils y trempent des pieds à la tête. Le coeur sous le niveau de la mer du Pacifique. Balade-toi dans Amerika-Mura (un quartier branché d’Osaka) et tu comprendras. Intéresse-toi à la culture hip-hop du pays, plus authentique que nature. En linguiste amateur, plonge-toi dans l’étude de la langue et découvre avec stupeur que l’on y utilise bien plus d’idiomes anglo-saxons qu’en France. Et malgré cette relation difficile d’amour-haine entretenue entre les deux nations, des ponts continuent à être construits, comme autant de tentatives de réconciliation sincère.

La dernière en date, on la doit au sympathique groupe qu’est Americo. Point de cheval sans nom à l’horizon pour la formation tokyoïte fondée en 2006 par Yumiko Otani (agitatrice active depuis les années 80 et Klara Circus), mais une poignée de titres rendant hommage à l’Amérique séculaire fantasmée par George Lucas en 1973. La recette est éprouvée depuis les copines de Shonen Knife : la tête dans la pop(corn) des glorieuses 60’s, les guitares fatalement conditionnées par les accords soniques des faux-frères Ramones, des thématiques culinaires baignant dans un kawaii bubblegum que seuls les plus de quarante ans apprécieront (« Marmalade Chan », « Donut Twist », « I’m Cream Soda ») et une légèreté slacker qui complète celles prônée par leurs compatriotes féminines des Milkees, The Portugal Japan ou du Pen Friend Club. Loin d’être un chef d’œuvre (pour tout ce qui relève du crucial, on se tournera plutôt vers Kinoco Hotel), le nouvel album du désormais trio, intitulé Americo Graffiti 2 (sorti chez Pedal Records il y a quelques jours de ça), se laisse néanmoins écouter avec plaisir, et se révèle idéal pour rêvasser langoureusement au prochain bol de tempura à s’engouffrer dans le Tenya Tendon de Yoyogi-Koen, un verre de Coca Cola à la main. Ça tombe bien, c’est exactement ce que j’ai prévu de faire en mars prochain. J’ai travaillé mon accent français, normalement je ne devrais plus avoir de problème…

Florian