AJJ :: Good Luck Everybody

Le monde s’embrase, se déchire, et les Etats-Unis, hantés par ses démons, sont plus que jamais au centre de toutes les attentions avec un président absurde qui plonge le pays dans le chaos. Pour tous ceux pris dans la tourmente, AJJ a un message : Good Luck Everybody.

Anciennement Andrew Jackson Jihad, plus ou moins contraint en 2016 de transformer son nom en AJJ pour ne pas froisser les musulmans – mais prétextant plutôt avec humour ne plus souhaiter porter le nom du controversé président Andrew Jackson – le groupe de Sean Bonnette et Ben Gallaty fait son retour avec un septième album, cinq ans après The Bible 2. Good Luck Everybody est leur premier disque autoproduit, choix justifié une fois encore avec humour par Sean, celui-ci expliquant qu’ainsi les déçus ne pourront plus qu’en vouloir qu’à eux pour la direction musicale prise par le groupe, différente de ses premiers succès et décontenançant depuis quelques années les fans de la première heure. En effet, alors considéré comme un incontournable de la scène folk punk, toujours teinté d’humour et de mélancolie, AJJ a choisi d’explorer des voies parfois plus arty, et désormais clairement plus pop et faciles d’accès. Pour expliciter la chose et donner du grain à moudre à leurs détracteurs, ils se sont attribués l’étiquette de « garbage pop ».

Si moins punk dans la musique, l’esprit premier demeure toujours dans les textes. Paru en janvier 2020, soit avant la coronapocalypse, Good Luck Everybody est si cynique, désolé et empathique qu’il est plus que jamais ancré dans son temps. Si l’Amérique sous l’administration Trump est au centre du disque, il n’en garde pas moins une dimension universelle, tel un navire qui coule avec toute l’humanité à son bord. Pour cet album aux allures de fin du monde, Sean Bonnette et son comparse de toujours Ben Gallathy se sont bien entourés, s’allouant ainsi les services de Jeff Rosenstock, Thor Harris (Swans), Kimya Dawson et Laura Stevenson.

L’album s’ouvre sur A Poem qui donne tout de suite le ton A poem is a song that no one cares about / Except the writers of the songs that we’re all singing / And songs are just commercials for awful, ugly people / Who want your money, your attention, and all of your love. S’en suit le plus titre plus dylanien Normalization Blues, cynique au possible, qui s’attaque autant à Trump qu’à la société dans son ensemble, se concluant brutalement This is the golden age of dick-otry / Probably the last golden age of anything / And the ugliest word in the English language is Anthropocene / Good luck, everybody. Body Terror Song se fait l’écho de ceux qui subissent leur propre corps I’m very sorry that you have to have a body / One that will hurt you, and be the subject of so much of your fear. Feedbag enfonce encore un peu plus le clou Oh to be awake for such a shitty dream / A bullet in the head of every decent thing / We’re witnessing the golden age of theft and greed and dickotry. Sous des allures de superbe ballade piano/voix, No Justice, No Peace, No Hope dresse un portrait sans concessions de l’Amérique The lake of dead black children that America created / Is getting fuller than the founding Fathers even wanted / The ghost of great America was underestimated / And now it rages like a cold sore on the lip of this dumb nation. Mega Guillotine 2020, plus succinct dans le texte, fait référence à un tweet qui proposait un plan de construction d’une guillotine pouvant couper 15 têtes de membres du congrès en même temps. Un comble pour un titre qui reste si facilement en tête. Loudmouth est un morceau spécialement sur les grandes gueules, souvent des chanteurs de groupe dont on apprécie au demeurant le discours et qui se comportent comme des cons une fois sur scène et avec leurs fans You’re a loudmouth and a tool / And I don’t disagree with you / But you don’t need to be a dick about it / I’m about it. Les morceaux sur les animaux de compagnie se font de plus en plus courants, pour le meilleur comme pour le pire, et Maggie en est un très beau I bring you my leash so you take me for a walk / When we go in the car, I let you put me in the box / Because I know that you know what I need more than me and / I know that you need me more than that. Avec Psychic Warfare, Sean Bonnette se rêve capable de mener une guerre psychique pour anéantir Trump For all the pussies you grab and the children you lock up in prison / For all the rights you roll back and your constant stream of racism / For all the poison you drip in my ear, for all your ugly American fear / I wrote you this beautiful song called Psychic Warfare. Your Voice, As I Remember est un titre auquel devrait pouvoir s’identifier tous ceux ayant perdus un être cher I long to hear your voice as I remember it / But I can’t and I won’t / I can’t and I won’t cause you’re dead and you’re buried. Enfin, A Big Day For Grimley qui conclu l’album a tout du morceau post chaos/douleur/fin du monde, un titre fédérateur pour les épuisés, les abattus, qui trouve étrangement une résonnance toute particulière dans « l’après » covid Now I don’t suffer any more bullshit gladly / Even though everything’s bullshit now, here in 2019 / And you can bet it’s gonna be a bunch of bullshit too out in sweet 2020 / Or whenever this album’s released.

Si Good Luck Everybody apparaît comme franchement pessimiste, plus que ce à quoi nous avait habitué AJJ, il n’est pas totalement sans espoir comme le laisse entendre Sean Bonnette, dans la présentation de l’album, qui tient des paroles un peu plus heureuses : Basic human connection is the path to our collective return to sanity. Un disque aussi pertinent qu’impertinent, aussi accessible quel lourd de sens, qui se siffle et se chantonne parfaitement alors que l’on observe le monde sombrer autour de soi, le vie se délitant sous nos pieds.

Jocelyn H.

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