A Love Supreme : Interview de Christophe Dal Sasso et Lionel Belmondo

9 décembre 1964, John Coltrane alors âgé de 38 ans enregistrait avec son quartet mythique (Jimmy Garrison, Paul Chambers, Elvin Jones), A Love Supreme, chef d’œuvre absolu, profession de foi mystique en quatre mouvements qui avec le « Kind of Blue » de Miles Davis figure parmi les albums de Jazz dont la popularité et l’aura n’ont jamais été démentis depuis plus de 50 ans. C’est avec un grand respect de l’esprit de l’œuvre originale que Christophe Dal Sasso et Lionel Belmondo, deux grands noms du Jazz Français, ont décidé il y a quelques années d’adapter A love Supreme pour un big band. Enregistrée sur disque, cette expérience livre véritablement toute sa saveur en live et c’est avant leur concert à l’Arsenal de Metz que nous avons recentré les deux acolytes autour de quelques bonnes bouteilles de vin et une envie folle de vivre et de partager la musique que l’on appelle Jazz.

© Sébastien Grisey

© Sébastien Grisey

Comment est né le projet ?

Dal Sasso : Il est né il y a longtemps, en 1999. Lionel jouait en quintet avec son frère, à Paris, dans les clubs et ils jouaient « A love supreme« . A la même époque on avait commencé à monter un big band, on jouait des choses assez modales, Mc Coy tyner, Willie Shaw, une musique assez ouverte, et un soir en voyant le quintet de Lionel jouer « A love Supreme » je me suis dit tiens, on pourrait le jouer avec le big band.
J’ai donc commencé à écrire, on a commencé à répéter, on était en résidence au Sunset à Paris et on le jouait tous les 15 jours. C’était un vrai laboratoire, ça nous a permis d’essayer, de faire, de refaire, recommencer jusqu’à ce qu’au final ça donne la façon dont on le joue aujourd’hui.

Il a donc fallu attendre que ça murisse ?

Oui, ça a pris du temps parce que ça n’est pas facile à mettre en place. Il y a beaucoup de solos, dans l’œuvre originale et dans notre arrangement, il faut gérer l’énergie des solistes et les solistes ont changé au fur et à mesure du temps et ça nécessite de réadapter à chaque fois.

Cet album, « A love supreme » a-t-il une signification particulière pour vous à titre personnel ? Qu’est-ce qu’il évoque précisément ?

Quand je pense à cet album, je pense toujours à la version live d’Antibes (joué au festival d’Antilles en 196?, la seule version live dont il reste une trace audio et vidéo, Coltrane n’ayant joué, semble-t-il, que deux fois « A love supreme » dans son entier en concert.). C’est la première version que j’ai écouté, ensuite, la découverte de la version studio c’est un moment énorme, se dire « ah oui il se passe vraiment un truc dans ce disque ».

Comment aborde-t-on un tel monument, avec retenue, il se passe quoi quand on décide de le faire ?

Je ne peux pas le cacher le jour où j’ai commencé l’écriture, quand j’ai vu sur la partition écrit John Coltrane arrangé par Christope Dal Sasso, c’est vrai que ça a été un grand moment d’émotion, on se dit « ok là il va falloir y aller… » ensuite c’est quelque chose d’assez naturel qui se fait. J’ai respecté l’œuvre du début à la fin, j’ai respecté les quatre mouvements, je pense n’avoir rien trahi de la musique de Coltrane, je n’ai fait que l’orchestrer et l’arranger pour une grande formation. Les choses coulent toutes seules en fait et quand on rencontre des obstacles, on trouve toujours le chemin pour avancer en respectant sa musique. Il faut juste être très vigilant au fait de respecter ce que lui a voulu mettre spirituellement dans cette œuvre.

J’ai découvert récemment la partition originale de Coltrane, une simple feuille de partition A4 où il y a finalement peu d’informations musicales mais énormément de texte, des phrases qu’il a écrites. Tu t’es servi de ça aussi pour respecter l’esprit ?

Il n’y a en effet quasiment rien au niveau musical sur cette partition, c’est uniquement un conducteur à l’état pur, c’est-à-dire qu’on y retrouve les idées principales, les trois notes de la ligne de basse, les trois notes de thème, les modulations par lesquelles il passe et puis c’est tout. Par contre ce qu’il a écrit autour, le texte, c’est tout l’intérieur. C’était sa façon de faire, chacun a son approche. Si l’on regarde les esquisses de Debussy, c’est plein de notes partout qui n’ont pas de sens et puis quand tu écoutes l’œuvre finale c’est magnifique, on essaie tout de trouver notre façon de faire, mais c’est vrai que l’écriture c’est un bon procédé. Je ne me suis pas vraiment servi de ce document pour mon arrangement, je me suis servi de ce qu’il y a sur le disque original, du poème également (il est présent sur le disque), ça me tenait beaucoup à cœur de pouvoir enregistrer ce poème.

En préparant cette interview j’ai découvert que Wynton Marsalis avait aussi fait un ré-arrangement big band de « A Love Supreme » pour le Lincoln Center Jazz Orchestra de New York. que pensez-vous de sa version ?

Belmondo: Je pose un joker sur cette question et je m’en vais nous servir tout de suite quelques verres. (rires)
Dal Sasso: Sa version est postérieure à la notre, elle date de 2003 je crois. Même si Wynton Marsalis est un immense musicien je trouve qu’il n’a pas respecté l’esprit de Coltrane. Même si lui est noir Américain je trouve que moi, blanc du sud de la France j’ai plus respecté l’œuvre et j’espère qu’un jour j’aurai l’occasion d’en discuter avec lui mais je crois que ça n’arrivera jamais.

Comment ce projet a-t-il été perçu quand vous avez commencé à le jouer au Sunset en 2001 ?

Belmondo : C’était un jeu au départ. À l’époque, on s’est fait couper les couilles pour ça. Il y avait encore des ayatollahs qui disaient « non, il ne faut pas toucher à cette musique« , mais nous on en avais rien à foutre .ou plutôt si on en avait justement beaucoup à foutre, on avait envie de se faire plaisir, faire découvrir au public des choses qu’ils ne connaissaient pas, et peut-être que si le sens avait été aussi vigilant que nous à l’époque, on ne serait pas dans le marasme total anti-culturel dans lequel on se trouve aujourd’hui. On va avoir du mal à s’en remettre, et encore je pense qu’on ne verra pas le pire de notre vivant.

« A love Supreme » est connu pour être la profession de foi de John Coltrane, la déclaration ultime de sa foi en Dieu. Dans le contexte actuel où le monde est mis à feu et à sang sous prétexte de religion, est-ce que jouer cette musique a du coup un sens particulier ?

Dal Sasso: Pour moi oui ça a un sens. Il y a dans cette œuvre quelque chose de spirituel qui est très important pour moi. Religieux, on croit, on ne croit pas, chacun sa religion, je respecte toute qu’il y a autour de moi, mais par contre ce qui est important dans cette œuvre-là, comme dans beaucoup d’autres œuvres et même dans la musique en générale, c’est de mettre quelque chose de spirituel à l’intérieur et d’essayer de se connecter les uns aux autres. Depuis environ un an qu’on rejoue cette musique, on trouve une connexion entre nous, on en est à peu près vingtième concert et le public en face de nous ressent cette connexion, ils ressentent que l’on dégage quelque chose de bon, le reçoit, même si la musique est violente, sauvage, dissonante, consonante, belle, à un moment ils ressentent qu’il se passe quelque chose. Ceux qui ne comprennent pas s’en vont généralement dans les 10 premières minutes et les autres, qui se sont connectés, restent jusqu’au bout. Ça c’est vraiment l’esprit de Coltrane, que les musiciens se connectent entre eux pour transmettre quelque chose de bon aux gens.

Belmondo : Je suis partagé avec ce que dit Christophe. Croyant je ne le suis pas, je ne crois en rien à part l’apéro qu’on va boire tout à l’heure. Comparé à Coltrane, je n’ai aucune spiritualité. (Dal Sasso proteste) On joue la musique de Coltrane et on essaie de faire passer une spiritualité qui chez lui était exacerbée, au-delà de tout ce qu’on pouvait imaginer déjà à l’époque, les années 60, où la spiritualité était sûrement pus forte qu’aujourd’hui, après-guerre, les liens étaient resserrés. Aujourd’hui, cet esprit n’existe plus et on voit ce que font les religions.
Au sujet de la connexion entre nous, aujourd’hui dans notre orchestre personne ne se ressemble, à part peut-être deux ou trois, on a des gens, dont je fais partie, qui ont connu une certaine époque où on pouvait choisir sa vie et non la subir, et puis il y a des jeunes mecs, qui à l’époque de l’enregistrement du disque, il y a douze ans, étaient des étudiants de l’IACP (???) , qui ne connaissaient rien, qu’on a initié à cette musique, à force de rester jusqu’à minuit, deux heures du matin à boire des coups après les cours à la cafétéria, à leur faire écouter cette musique, voir des vidéos de Basie, de Coltrane… Pour moi cet orchestre est le dernier orchestre vivant tel que le jazz, ce mot que je n’aime pas, devrait être, le dernier bastion de cet état d’esprit. Dimanche dernier on avait un studio mais bien sur pas d’argent pour payer les musiciens, ils sont tous venus gratuitement, juste parce qu’ils en avaient envie, on a enregistré 4 morceaux et ça sonne monstrueux ! Ce que j’aime par-dessus tout, c’est boire des coups avec mes copains, jouer de la musique sur scène, partager des bons repas. Quelque part la musique je m’en fous, c’est juste un moyen de partager quelque chose de supplémentaire.

Vous parliez de marasme, le meilleur est-il passé pour le Jazz, l’avenir est-il à craindre ?

Belmondo : L’avenir, on sera là pour le voir parce qu’on va continuer. Peu importe l’orchestre, la musique de Coltrane aujourd’hui est moins importante pour les gens qu’elle ne l’a été à l’époque. Pourtant, ces mecs là nous ont transmis une force. Coltrane n’était pas juste un grand musicien, c’était avant tout un grand Homme. Nous on est là pour transmettre cette émotion, parce qu’il y a des tas de gens qui ne la connaisse pas et qu’on doit la transmettre. Pour ma part c’est mon seul but.

Photos et propos recueillis par Sébastien Grisey